Fouzi Lekjaa n’avait pas besoin d’un long discours électoral pour attirer l’attention du monde de l’entreprise. Le lieu était soigneusement choisi : le siège de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). Le moment, lui, ne l’était pas moins : à moins de deux semaines des élections du 23 septembre.
Devant les représentants de la « patronat », Lekjaa n’est pas venu uniquement défendre le programme du Parti authenticité et modernité (PAM). Il a surtout parlé dans une langue que les entrepreneurs connaissent bien : investissement, financement, économie informelle, intermédiaires, emploi, fiscalité, éducation et protection sociale.
À première vue, il pourrait ne s’agir que d’une rencontre supplémentaire entre un parti politique et les représentants du secteur privé. C’est en partie vrai. La CGEM avait déjà reçu le Rassemblement national des indépendants (RNI) en juillet, lorsque son président Mohamed Chouki, accompagné de plusieurs ministres du parti, était venu présenter les grandes lignes du programme 2026-2031. La Confédération avait alors présenté cette série de rencontres comme faisant partie de son dialogue avec les différentes formations politiques.
Mais la rencontre avec Lekjaa avait quelque chose de différent.
Pas nécessairement parce que la CGEM aurait changé de camp — rien ne permet de l’affirmer — mais parce que le PAM est entré sur un terrain que le RNI connaît particulièrement bien : celui du langage de l’entreprise, de l’investissement et des acteurs économiques.
Lekjaa ne s’est pas contenté de dire que l’entreprise est importante. Il a placé le secteur privé au cœur de la vision économique du PAM. L’entreprise, selon lui, est un partenaire et le secteur privé constitue le moteur de la création de richesse et d’emplois. Quant à l’État, son rôle devrait davantage consister à servir l’investissement et à accompagner l’entreprise qu’à lui parler dans un registre populiste.
Le choix des mots compte.
À partir de 2027, a expliqué Lekjaa, un chantier de structuration de l’économie informelle devrait être engagé parallèlement à la préparation de la loi de finances. Et il a pris soin de préciser que l’objectif ne serait pas de rechercher de nouvelles recettes fiscales, mais d’intégrer progressivement les acteurs dans un cadre économique organisé, transparent, leur permettant également de bénéficier des mécanismes d’aide et d’incitation.
Ce n’est plus tout à fait le discours électoral destiné à la rue.
C’est un discours adressé au patron d’entreprise.
Lekjaa a également évoqué un scénario destiné à faire progresser le Maroc vers des niveaux de développement plus élevés à l’horizon 2030, en s’inspirant de pays comparables ayant réussi à mieux organiser leur économie. Il a cité, dans cette logique, l’inclusion bancaire, le paiement électronique et de nouvelles méthodes de gestion des transactions économiques.
Puis les chiffres sont arrivés.
Quelque 110 milliards de dirhams supplémentaires d’investissement public. Environ 1 800 kilomètres d’autoroutes. Près de 36 millions de passagers dans le transport aérien, avec une progression attendue à la faveur de la rénovation des aéroports et des préparatifs liés à la Coupe du monde.
Lekjaa a également évoqué les infrastructures, notamment la perspective d’un axe reliant Marrakech au nord en passant par Fès, avec l’objectif affiché de mieux connecter Fès et Meknès aux grands réseaux du pays.
Pris séparément, chacun de ces chiffres peut être discuté. Mais leur accumulation donne une idée de la manière dont le PAM veut présenter son offre : non pas uniquement comme une succession de promesses, mais comme une proposition économique construite autour d’investissements, d’infrastructures et de mécanismes de financement.
Puis vient un autre dossier, beaucoup moins confortable : la protection sociale.
Selon les données avancées par Lekjaa, une partie importante des salariés déclarés est désormais intégrée dans un cadre formel, tandis que d’autres catégories auparavant couvertes par le régime RAMED ont également été prises en compte. Mais près d’un tiers de la population concernée resterait confronté à des situations difficiles à intégrer dans un modèle classique, en raison notamment de l’instabilité des métiers ou de la fluctuation des revenus.
Les agriculteurs, les artisans, les travailleurs temporaires et plusieurs professions aux revenus irréguliers ne peuvent pas tous être traités de la même manière.
Lekjaa propose donc de distinguer ceux dont les cotisations doivent être prises en charge par l’État de ceux qui disposent d’une capacité contributive suffisante pour les assumer eux-mêmes.
La question est technique. Ses conséquences, elles, sont très concrètes.
Le même raisonnement apparaît lorsqu’il aborde l’éducation. Une enveloppe budgétaire proche de 100 milliards de dirhams produit, selon les chiffres qu’il a présentés, environ 300 000 décrochages scolaires chaque année. La dépense a fortement augmenté, passant de 58 à 97 milliards de dirhams, mais les résultats continuent de poser problème.
Lekjaa rappelle même qu’une réforme engagée il y a près de vingt ans visait à porter la part du privé dans l’éducation à 25 %. Elle serait aujourd’hui, selon ses déclarations, autour de 13 %.
La question qu’il adresse au patronat est alors assez directe : pourquoi le secteur privé n’investit-il pas davantage dans l’éducation ? Quels sont les obstacles ? Quelles incitations faudrait-il mettre en place ? Faut-il modifier certaines règles ? Et comment encadrer les prix et les frais de scolarité ?
Autrement dit, le PAM ne demande pas seulement au secteur privé de créer de la richesse. Il lui demande aussi où il souhaite investir et dans quelles conditions.
La critique des intermédiaires commerciaux arrive dans le même mouvement.
Lekjaa estime que certaines chaînes de distribution absorbent une part excessive de la valeur au détriment du producteur et du consommateur. Il prend l’exemple des produits agricoles et s’interroge sur les écarts pouvant conduire à multiplier par quatre ou cinq le prix entre le producteur et le consommateur final.
Le problème, selon cette lecture, ne serait donc pas le commerce en lui-même, mais la multiplication de certaines couches d’intermédiation et la valeur qu’elles captent sans nécessairement supporter les mêmes risques que celui qui produit.
Il compare cette situation à des réseaux de distribution plus structurés, notamment pour certains produits laitiers ou boissons gazeuses, où les écarts ne seraient pas de même nature.
Puis le regard se déplace vers les femmes.
Un taux d’activité d’environ 69 % chez les hommes contre 19 % chez les femmes, selon les chiffres avancés lors de la rencontre. Derrière ce différentiel, il y a une question que les programmes économiques ne peuvent plus contourner : comment une économie peut-elle augmenter durablement sa capacité productive lorsqu’une partie aussi importante de la population reste éloignée du marché du travail ?
Et c’est à ce moment que le discours de Lekjaa retrouve son fil électoral.
Le programme du PAM tient en 46 pages. Mais, affirme-t-il, il repose sur un travail beaucoup plus important, de près de 1 200 pages, comprenant des simulations, des modélisations et des études détaillées.
Le parti aurait choisi de ne pas publier immédiatement l’ensemble de ces documents en raison de leur caractère technique.
Lekjaa annonce toutefois vouloir les transmettre, dans les deux ou trois jours, aux autres partis politiques ainsi qu’à la CGEM afin qu’ils puissent être discutés, corrigés et, si nécessaire, amendés.
Il va même plus loin : il dit être prêt à reconnaître une erreur et à modifier les propositions qui devraient l’être.
C’est probablement l’un des éléments les plus intéressants de la rencontre.
Car le PAM ne présente plus seulement un programme de 46 pages destiné à être lu pendant une campagne. Il affirme disposer, derrière ce document, d’un appareil technique beaucoup plus vaste qu’il veut désormais soumettre au débat.
Reste à savoir ce que contiennent réellement ces 1 200 pages et, surtout, ce que donneront les simulations lorsqu’elles seront confrontées aux contraintes budgétaires, économiques et sociales du pays.
Sur le front de l’emploi, Lekjaa chiffre à environ 2,9 millions le nombre de jeunes qui ne sont ni dans l’éducation, ni dans la formation, ni dans l’emploi. À cela s’ajoutent quelque 300 000 décrochages scolaires annuels. Il parle également d’un taux de chômage de 27,2 % chez les 15-24 ans.
Là encore, il introduit une distinction qui peut sembler technique mais qui change la manière de mesurer le problème : avoir un revenu, même faible et irrégulier, ne signifie pas nécessairement avoir un emploi stable.
Le débat sur le travail, la protection sociale et l’économie informelle passe donc aussi par cette distinction entre revenu et emploi.
Alors, le PAM a-t-il « retiré le trône du monde des affaires » au RNI ?
Les faits disponibles ne permettent pas de le dire. La CGEM dialogue avec les différentes formations politiques et aucune donnée publique ne permet de conclure à un basculement du patronat.
Mais une chose est désormais visible.
Après avoir longtemps occupé un espace politique particulièrement confortable auprès du monde de l’entreprise, le RNI trouve face à lui un PAM qui vient lui parler sur le même terrain, avec ses propres codes : investissement, compétitivité, infrastructures, fiscalité, protection sociale, emploi et chiffres.
Et avec Lekjaa, ce discours arrive porté par un profil qui connaît intimement les mécanismes budgétaires et financiers de l’État.
Ce n’est donc peut-être pas encore un transfert de « royaume ».
Mais, politiquement, Lekjaa vient au moins de poser sa tente au milieu du terrain.
Et pour une campagne électorale, ce n’est déjà pas rien.


