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Ceuta, Melilla et les Malouines… le Maroc et l’Argentine rouvrent le dossier de la souveraineté face à l’Espagne et au Royaume-Uni

Javier Milei n’a pas eu besoin, jeudi soir, d’ouvrir un nouveau dossier avec le Royaume-Uni. Le dossier est ancien, et la guerre autour des îles Malouines s’est achevée il y a 44 ans. Ce qui est nouveau, c’est la manière dont le président argentin a choisi de remettre la question sur la table : sanctions contre des compagnies pétrolières, projet de loi devant le Congrès, durcissement des instruments juridiques et renforcement des capacités militaires dans l’extrême sud du pays.

Dans une allocution télévisée, Milei a annoncé qu’il signerait un décret visant à accélérer les sanctions contre les entreprises participant à des projets pétroliers et gaziers dans les îles et les eaux que Buenos Aires considère comme relevant de sa souveraineté. Il entend également élargir le champ des sanctions aux actionnaires, aux dirigeants et aux fournisseurs. Le projet Sea Lion, développé notamment par la britannique Rockhopper Exploration et l’israélienne Navitas Petroleum, est particulièrement visé.

Mais l’annonce ne s’est pas limitée au pétrole.

Le président argentin a évoqué une augmentation des ressources du ministère de la Défense, la construction d’une base navale en Terre de Feu et un nouveau projet de loi destiné à renforcer ce que son gouvernement appelle la protection de la souveraineté nationale. Autrement dit, la question des îles est sortie, au moins provisoirement, du seul cadre des déclarations diplomatiques pour devenir un ensemble de mesures qui s’étendent de l’économie et du droit à la défense.

C’est ici que la comparaison avec ce qui se passe autour de Ceuta, Melilla et des îles méditerranéennes marocaines devient possible, mais dans ses justes limites.

Le Maroc a remis ces dernières semaines le dossier de Ceuta et Melilla au premier plan du débat politique, avec des responsables marocains réaffirmant ce qu’ils considèrent comme les droits historiques et géographiques du Royaume et proposant un mécanisme de dialogue sur l’avenir des deux villes. Madrid a répondu en réaffirmant sa souveraineté et en refusant toute négociation à leur sujet.

Mais Rabat n’a pas annoncé, dans ce dossier, de mesure comparable à la nouvelle offensive argentine contre les entreprises opérant dans les ressources naturelles des territoires contestés. Placer les deux situations dans la même catégorie serait donc une simplification inexacte.

Ce qui les rapproche est ailleurs : la persistance des anciens dossiers de souveraineté, qui reviennent à la surface lorsque l’environnement international qui les entoure évolue.

En Argentine, un facteur direct est cette fois entré en jeu : le pétrole.

Le projet Sea Lion n’est pas une simple activité économique ponctuelle. Les entreprises concernées se préparent à forer, tandis que les estimations font état de réserves importantes dans la zone. Selon Reuters, le projet est devenu le principal point de focalisation de l’escalade argentine, alors que les entreprises affirment ne pas s’attendre à ce que les nouvelles mesures aient un impact significatif sur le calendrier du projet.

C’est pourquoi Milei a parlé de l’utilisation d’instruments diplomatiques, économiques, judiciaires et juridiques, et pas seulement d’une réaffirmation de la revendication de souveraineté.

À ce stade, son discours ne contient aucune indication d’une action militaire visant à reprendre les îles. C’est important, notamment parce que la mémoire de la guerre de 1982 reste très présente dans les relations entre les deux pays. De son côté, le Royaume-Uni a réaffirmé sa position constante et lie sa souveraineté à la volonté des habitants des îles, en s’appuyant également sur le référendum de 2013, au cours duquel une écrasante majorité des habitants a voté pour rester sous souveraineté britannique.

Milei rejette cet argument et considère que, du point de vue argentin, les habitants des îles ne disposent pas d’un droit indépendant à l’autodétermination du territoire. Londres, à l’inverse, considère que la volonté des habitants constitue un élément essentiel de sa position.

C’est l’un des éléments qui rendent le dossier des Malouines particulièrement complexe et qui empêchent de le transposer simplement au cas marocain.

Mais un autre détail est peut-être encore plus important que le discours lui-même.

Quelques jours auparavant, le président américain Donald Trump avait été interrogé sur la position de Washington concernant les Malouines. Il avait répondu qu’il réexaminait constamment les positions des États-Unis. Il ne s’agissait pas d’une annonce de changement de la politique américaine et Washington n’a pas déclaré reconnaître la position argentine. Mais Milei a interprété cette déclaration comme le signe d’une possible évolution de l’environnement international entourant le conflit.

C’est cet élément qui a accru l’intérêt porté au dossier.

Car les vieux conflits territoriaux ne se remettent pas toujours en mouvement parce que l’un de leurs protagonistes aurait soudain découvert un nouvel argument. Ils bougent parfois parce que l’équilibre des relations entre les grandes puissances commence à créer de nouvelles marges de manœuvre.

Milei le sait parfaitement. C’est pourquoi il a lié son discours à sa relation avec Washington et présenté l’Argentine comme un partenaire stratégique fiable des États-Unis. Londres, de son côté, n’a pas tardé à répondre, réaffirmant que son engagement envers les îles était « ferme et inébranlable ».

La question n’est donc pas seulement celle de l’Argentine face au Royaume-Uni.

Il y a les États-Unis, il y a le pétrole, il y a l’Atlantique Sud, et il y a aussi les calculs politiques internes argentins.

Selon plusieurs informations de presse, cette escalade intervient alors que Milei fait face à des pressions politiques et économiques ainsi qu’à une baisse de popularité. La question des Malouines — ou Malvinas, comme les appelle l’Argentine — reste l’un des rares dossiers capables de rassembler de larges secteurs de la société argentine autour d’un même discours.

Cela ne signifie pas que la revendication argentine soit artificielle ou qu’elle soit née de considérations électorales. Le conflit est bien antérieur à Milei et la revendication de souveraineté constitue un élément permanent de la politique argentine. Mais le moment choisi pour la relancer, ainsi que la manière dont elle est utilisée, ne peuvent être séparés des circonstances dans lesquelles le gouvernement agit aujourd’hui.

C’est précisément sous cet angle que le dossier de Ceuta et Melilla revient dans le tableau.

Lorsque Rabat réaffirme que les deux villes et les îles méditerranéennes font partie de son dossier de souveraineté, cela ne signifie pas que la trajectoire marocaine sera une copie de celle de l’Argentine. Les différences entre les deux expériences sont évidentes, tant dans les instruments utilisés que dans le contexte et dans les relations avec l’État concerné.

Le Maroc et l’Espagne sont liés par un réseau dense d’intérêts économiques, sécuritaires, migratoires et commerciaux. Le dossier de la souveraineté évolue donc à l’intérieur d’une relation beaucoup plus large qu’un simple différend frontalier. Entre le Royaume-Uni et l’Argentine, malgré l’existence de relations bilatérales, les Malouines portent l’héritage d’une guerre directe qui continue de peser lourdement sur les calculs militaires et politiques.

Pourtant, ce qui se passe en Argentine offre une leçon sur la manière dont les dossiers de souveraineté évoluent lorsque les intérêts matériels entrent au cœur du conflit.

Un territoire n’est plus seulement un territoire lorsque des ressources stratégiques se trouvent sous son sol.

Et les frontières ne restent pas une simple affaire de cartes lorsque des entreprises internationales commencent à investir, explorer et produire.

Dans le cas des Malouines, cette transformation s’est concrétisée autour d’un projet pétrolier précis, d’entreprises précises et de sanctions précises. Dans le cas marocain, aucun élément comparable ne permet aujourd’hui d’affirmer que le dossier de Ceuta et Melilla est entré dans la même phase.

Mais sa remise sur la table, au moment même où le débat sur la souveraineté s’intensifie dans d’autres régions du monde, rappelle que les dossiers qui semblent gelés pendant des années peuvent revenir au premier plan lorsque les circonstances qui les entourent changent.

Et le fait marquant est que l’Argentine ne s’est pas contentée cette fois de répéter que « les îles sont argentines ». Buenos Aires a annoncé des instruments qu’elle entend utiliser pour exercer une pression réelle, des sanctions au droit en passant par la défense.

Reste à savoir si ces instruments modifieront la réalité des Malouines. C’est une tout autre question.

Pour l’heure, le Royaume-Uni maintient sa position, les entreprises concernées par le projet pétrolier n’annoncent aucun retrait et Washington n’a officiellement annoncé aucun changement de politique.

Ce qui s’est produit jeudi n’est donc ni une reprise des Malouines, ni un basculement définitif de la position des grandes puissances. C’est une nouvelle élévation du niveau de confrontation, à un moment où les ressources, l’énergie et les calculs américains entrent plus clairement dans l’équation.

Dans les dossiers de souveraineté, la différence entre une revendication ancienne et une nouvelle étape réside parfois dans les instruments que l’on place derrière elle.

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