Fouzi Lekjaa n’a pas attendu longtemps avant d’aborder l’un des points les plus sensibles du débat qui l’accompagne depuis son entrée dans l’action politique : qu’est-ce qui relève réellement de sa responsabilité gouvernementale, et qu’est-ce qui lui est attribué, politiquement ou médiatiquement, sans que la décision ne soit directement de son ressort ?
Lors de la rencontre organisée jeudi 3 septembre par le Parti authenticité et modernité (PAM) dans la province de Berkane, Lekjaa s’est retrouvé face à la question de l’importation des ovins, un dossier resté au centre du débat public en raison de son coût financier et des critiques qui ont accompagné sa gestion. Sa réponse a été directe : « Est-ce que vous dites que j’étais partie prenante pour importer les moutons ? »
La formule n’était pas seulement une réaction à la critique. Lekjaa cherchait à préciser la place du ministère du Budget dans une chaîne de décisions gouvernementales beaucoup plus longue. Le fait qu’une enveloppe financière figure dans la loi de finances ne signifie pas, selon son raisonnement, que celui qui en assure la mobilisation est également celui qui prend la décision opérationnelle ou qui conduit l’opération sur le terrain.
Cette distinction allait revenir plus tard, mais sous un angle complètement différent.
À Berkane, Lekjaa n’a pas parlé uniquement des moutons. Il a évoqué des projets disposant de crédits budgétaires mais restés bloqués pendant des années. Il a notamment cité le complexe culturel de Berkane et l’hôpital provincial, comme exemples d’un problème qui ne peut être expliqué par la seule absence de financement.
L’argent peut être inscrit dans le document budgétaire, sans que le projet n’arrive pour autant jusqu’au citoyen.
Pour Lekjaa, le traitement de ce type de blocage devrait figurer parmi les priorités du prochain gouvernement. Le problème ne commence pas toujours par l’absence de financement et ne relève pas nécessairement, dans sa totalité, du ministère des Finances. Entre l’inscription d’un crédit et la mise en service d’un équipement, il existe tout un parcours administratif, technique et opérationnel.
C’est à ce niveau que la distinction mise en avant par Lekjaa devient plus lisible : celui qui mobilise les crédits n’est pas nécessairement celui qui exécute le projet.
Dans une région comme l’Oriental, cette question prend une dimension particulière. La région n’est pas seulement confrontée à la nécessité de nouveaux investissements. Elle doit aussi répondre à une autre interrogation : à quelle vitesse les projets programmés peuvent-ils devenir une activité économique réelle ?
Lekjaa a évoqué les grands investissements réalisés dans la région, les infrastructures et les équipements portuaires, en s’arrêtant notamment sur le projet Nador West Med, qu’il considère comme un chantier susceptible de modifier la place de la région dans la dynamique économique.
Mais les grands projets structurants ne suffisent pas à répondre à toutes les questions posées par l’Oriental.
De Berkane à Saïdia, de Nador au littoral méditerranéen, le territoire est vaste et les besoins diffèrent d’une province à l’autre. Lekjaa a donc insisté sur la nécessité d’une approche prenant en compte les spécificités de chaque territoire, ainsi que sur la transformation des atouts touristiques et naturels en investissements capables de produire des emplois et des revenus pour les jeunes.
Le littoral méditerranéen, selon son intervention, dispose d’un potentiel touristique important qui reste encore à mieux valoriser. L’enjeu, dans sa lecture, est de privilégier les projets ayant un effet direct sur l’emploi et l’économie locale, plutôt que de se limiter à l’ouverture de chantiers sans mesurer leur impact économique et social.
Il aurait été possible de s’arrêter à l’énumération des grands projets. Mais Lekjaa a déplacé la discussion vers le point qui est généralement le plus difficile lorsqu’il s’agit d’évaluer une politique publique : qu’est-ce que l’investissement produit réellement pour les habitants ?
C’est aussi ce qui permet de comprendre le passage, dans son discours, des crédits budgétaires aux projets en souffrance. Dans les deux cas, il existe un écart entre la décision inscrite sur le papier et son résultat sur le terrain.
La dimension politique de son intervention est venue d’un autre sujet.
Le membre du bureau politique du PAM a défendu son choix d’entrer dans la vie politique par ce parti, s’interrogeant sur les raisons pour lesquelles l’engagement politique d’un citoyen devrait susciter l’inquiétude de certains. Il s’est également étonné de voir les éloges qui lui étaient adressés avant son adhésion au parti se transformer en critiques après son choix de s’engager politiquement.
Mais la présence de Lekjaa au sein du PAM n’est plus un simple élément de son parcours personnel. Son rôle au sein du parti intervient alors que les formations politiques se préparent aux prochaines échéances, ce qui rend inévitable le croisement, dans son discours, entre son expérience gouvernementale et son engagement partisan.
Il a toutefois choisi de présenter son rapport à l’Oriental sous un angle différent. Il n’a pas réduit son attachement à la région à une question partisane, mais l’a lié à son appartenance à celle-ci et à sa connaissance de ses besoins, affirmant que la défense de ses intérêts dépassait, à ses yeux, les considérations partisanes.
Sur le volet politique, Lekjaa a appelé à déplacer le débat du « polémique » vers les programmes et les chiffres. Il s’est appuyé sur le programme électoral présenté par le PAM, qui articule, selon lui, investissement, croissance économique et réponses sociales, dans un contexte marqué par le coût de la vie, la baisse du pouvoir d’achat et les difficultés persistantes dans les secteurs de la santé et de l’éducation.
Puis il a avancé un chiffre important : près de 70 milliards de dirhams supplémentaires par an pour mettre en œuvre les engagements du parti.
Ce chiffre ne peut toutefois être évalué comme une promesse politique tant qu’il n’est pas associé à des sources de financement précises et à des mécanismes d’exécution mesurables. Lekjaa a affirmé que le parti avait présenté une conception du financement de ces engagements, considérant son programme comme un contrat avec les citoyens.
Et c’est ici que le débat rejoint, indirectement, le point de départ de la rencontre.
Le problème n’est pas toujours l’annonce d’une enveloppe, d’un programme ou d’un projet. Le véritable test commence ensuite : qui exécute ? Dans quel délai ? À quel coût ? Et qu’est-ce qui arrive réellement au citoyen ?
À Berkane, Lekjaa a choisi de distinguer ces différents niveaux. Lorsqu’il a parlé des ovins, il a délimité sa responsabilité au sein du gouvernement. Lorsqu’il a évoqué les projets bloqués, il a déplacé la discussion vers ce qui se passe après l’inscription des crédits. Et lorsqu’il a défendu le programme de son parti, il l’a placé face à l’exigence de son financement et de son exécution.
Quant à l’Oriental, région dans laquelle il était venu pour une rencontre partisane, elle lui imposait une question plus difficile que celle de sa position politique : comment transformer les grands investissements, les crédits mobilisés et les projets programmés en une économie locale réellement capable de créer des emplois ?
C’est une question à laquelle le budget seul ne peut répondre, pas plus qu’un parti ou qu’un seul projet, quelle que soit son importance.


