Certains chiffres semblent, à première vue, constituer de bonnes nouvelles pour le Trésor : des dizaines de milliards de dirhams entrent dans les caisses, le déficit est contenu et l’investissement public progresse. Mais un chiffre budgétaire ne dit pas, à lui seul, comment l’argent a été obtenu, ni combien l’État devra payer, demain, pour les liquidités mobilisées aujourd’hui.
C’est précisément ce qui donne à la longue publication d’Ayoub Radhouani sur les « financements innovants » une portée qui dépasse la simple polémique politique autour de Fouzi Lekjaa. Elle remet une technique financière devenue un élément du pilotage budgétaire marocain face à une question essentielle : qu’a réellement vendu l’État, et à quelles obligations financières futures s’est-il engagé en contrepartie ?
La question n’est pas entièrement théorique. La Cour des comptes a indiqué que les recettes issues de ces financements avaient atteint 109,6 milliards de dirhams à fin 2024, dont 35,3 milliards pour la seule année 2024. À fin octobre 2025, les données gouvernementales faisaient état d’environ 126 milliards de dirhams depuis le lancement du mécanisme en 2019.
Les « financements innovants » ne sont donc plus une expérience financière marginale. Ils sont devenus une source de liquidités de plusieurs dizaines de milliards de dirhams et un élément désormais présent dans les équilibres des finances publiques.
Que dit le gouvernement ?
Le récit officiel repose sur une logique relativement simple : l’État valorise certains biens immobiliers qu’il détient, en transfère la propriété à des investisseurs institutionnels et obtient immédiatement des liquidités, tout en continuant à utiliser les biens concernés à travers des contrats de location de longue durée.
L’intérêt, selon cette approche, est de mobiliser des ressources destinées à l’investissement sans recourir exclusivement à l’endettement classique.
Fouzi Lekjaa a défendu cette logique comme une forme de valorisation du domaine privé de l’État, tout en assurant la continuité des services publics.
Sur le plan économique, le mécanisme n’a rien d’inédit. Plusieurs modèles financiers internationaux reposent sur la cession d’un actif suivie de sa location, ou sur la transformation d’actifs immobilisés en liquidités. Ces mécanismes peuvent avoir leur justification lorsque la disponibilité immédiate de liquidités présente une valeur supérieure au maintien de la propriété de l’actif.
Mais cela ne clôt pas le débat.
Cela ne fait que l’ouvrir.
Car lorsqu’un État vend un immeuble qu’il possédait, puis continue à l’utiliser en échange de paiements futurs, il ne reçoit pas de l’argent gratuitement. Il transforme la propriété d’un actif en liquidité immédiate, contre un engagement financier qui s’étale dans le temps.
C’est là que la comparaison entre « dette » et « financement innovant » devient beaucoup plus importante que la terminologie utilisée pour désigner l’opération.
Le document qui a rouvert le dossier
Ce qui frappe dans la publication d’Ayoub Radhouani, ce n’est pas uniquement le montant global avancé, mais la référence à une opération précise remontant à juillet 2024.
Selon les éléments qu’il avance, onze biens immobiliers publics situés dans huit villes auraient été cédés au profit de la société immobilière « Dynamic Stone », représentée par « Ajare Invest », société liée à la Caisse de dépôt et de gestion.
Ces éléments ont également fait l’objet de publications dans la presse, faisant état d’une décision datée du 10 juillet 2024 et d’un contrat signé le 16 juillet de la même année. Les biens mentionnés comprennent notamment l’hôpital Moulay Abdallah de Mohammedia, le centre hospitalier provincial de Driouch, le palais de justice d’Oujda, ainsi que des établissements scolaires et des bâtiments administratifs.
Selon les montants reproduits, la valeur totale de l’opération avoisinerait 839,5 millions de dirhams.
Mais c’est précisément ici que le travail journalistique doit reprendre ses droits.
Car l’addition des onze montants figurant dans la publication donne 839 455 900 dirhams, et non 839 465 900 dirhams. La différence n’est que de 10 000 dirhams, mais elle rappelle une règle élémentaire lorsqu’il s’agit d’argent public : le document original doit rester la référence finale, et non la reproduction successive d’un chiffre d’une publication à l’autre.
D’autres erreurs apparaissent également dans la conversion des montants en « milliards de dirhams » ou en centimes. Elles ne changent pas nécessairement la substance de l’opération, mais elles montrent pourquoi les chiffres doivent être vérifiés à leur source avant toute conclusion.
Ce ne sont pas des détails secondaires.
Lorsqu’un article porte sur l’argent public, l’unité de mesure fait elle-même partie de la vérité.
Mais la vraie question n’est pas : l’État a-t-il vendu ?
Même si le transfert de propriété est établi, cela ne signifie pas automatiquement que le service public lui-même a été « privatisé ».
Il faut distinguer la vente d’un immeuble de la privatisation d’un service public.
La propriété d’un bâtiment hospitalier peut changer sans que l’hôpital cesse d’être public. Un établissement scolaire peut être construit sur un bien dont la propriété a évolué sans que l’enseignement dispensé cesse d’être public. Un palais de justice reste un service judiciaire même si la propriété du bâtiment fait l’objet d’une opération immobilière.
L’emploi du terme « privatisation » exige donc davantage que la simple preuve d’un transfert de propriété.
La véritable question se situe ailleurs : quel est le coût total du montage ?
Si le Trésor reçoit 100 dirhams aujourd’hui et s’engage ensuite à payer loyers, rémunérations financières et autres coûts pendant plusieurs décennies, la question économique ne peut pas être simplement : « combien est entré dans les caisses ? »
Elle doit être : combien ces 100 dirhams auront-ils coûté à l’État au terme de l’opération ?
C’est ici que les détails des contrats de location, des mécanismes financiers et des éventuelles clauses de retour de propriété deviennent déterminants.
Les informations publiées évoquent des contrats pouvant s’étendre sur environ trente ans et des coûts financiers pouvant atteindre 6 %, ainsi qu’une charge locative annuelle de plusieurs milliards de dirhams.
Mais ces éléments ne permettent pas, à eux seuls, de porter un jugement définitif sur l’ensemble du mécanisme.
Chaque opération doit être examinée à partir de son contrat : prix de cession, valeur de l’actif, niveau du loyer, durée, coût financier, valeur résiduelle, conditions de résiliation et éventuelles modalités de récupération du bien.
C’est précisément pourquoi la publication des contrats complets serait plus utile au débat public que la multiplication des affrontements politiques.
Pourquoi 2031 apparaît-elle dans le raisonnement de Radhouani ?
Au début de sa publication, Radhouani ironise sur l’idée selon laquelle il faudrait attendre cinq ans avant de demander des comptes sur les engagements pris aujourd’hui.
Derrière la formule polémique se trouve une question sérieuse.
La politique budgétaire peut facilement faire apparaître une recette dans l’exercice au cours duquel un actif est cédé, tandis que la dépense correspondante est répartie sur les exercices futurs.
Il existe donc une différence entre la performance d’un budget annuel et la performance d’une politique financière.
Il peut être utile pour le Trésor de disposer de 20 milliards de dirhams supplémentaires au cours d’une année donnée. Mais cela ne suffit pas à démontrer que l’opération est financièrement gagnante pour l’État.
Il faut savoir si la ressource obtenue aujourd’hui est supérieure au coût actuel et futur du montage, mais aussi si les fonds mobilisés ont effectivement financé des investissements générateurs de valeur nouvelle ou s’ils ont principalement permis de répondre aux besoins immédiats du budget.
La question est d’autant plus importante que le gouvernement a précisément associé ces mécanismes au renforcement de l’investissement public.
Les données officielles font état d’une progression de l’investissement public, passé d’environ 195 milliards de dirhams en 2019 à 380 milliards dans le projet de loi de finances 2026, les financements innovants figurant parmi les facteurs mobilisés pour soutenir cette dynamique.
Mais une concomitance dans le temps ne signifie pas que chaque dirham provenant des cessions a été affecté à un projet d’investissement identifiable.
D’où la question simple, mais décisive :
où est allé l’argent ?
Ce que nous ne savons pas encore
C’est probablement là que le journalisme doit déplacer le débat.
Nous savons, sur la base des données officielles disponibles, que les recettes issues de ces opérations ont atteint des niveaux considérables.
Nous savons également que l’État a utilisé des mécanismes consistant à céder certains actifs immobiliers tout en maintenant leur utilisation.
Nous savons enfin que la Cour des comptes s’est intéressée à ces opérations dans le cadre plus large de la soutenabilité des finances publiques et des engagements futurs, en appelant à davantage d’encadrement et de contrôle.
Mais ce qu’il faut désormais documenter est plus précis :
Qui achète chaque actif ?
À quelle valeur a-t-il été évalué ?
Comment cette valeur a-t-elle été déterminée ?
Quelles sont les conditions exactes de la cession ?
Existe-t-il un contrat de location distinct ?
Quel est le coût total du loyer sur toute la durée du contrat ?
Existe-t-il une clause de récupération ou de retour de propriété ?
Quelles sont les conditions d’une éventuelle résiliation anticipée ?
Et surtout : une évaluation indépendante démontre-t-elle que ce mécanisme est moins coûteux que le recours direct à l’emprunt souverain ?
Si la réponse est oui, les chiffres peuvent être publiés.
Si la réponse est non, alors le débat dépasse largement la controverse entre Ayoub Radhouani et Fouzi Lekjaa.
Le financement innovant n’est pas, en lui-même, le problème
Il serait facile, politiquement, de réduire toute cette affaire à une formule : « l’État vend ses biens ».
Il serait tout aussi facile, de l’autre côté, de présenter toute critique comme une opposition de principe à un nouvel outil financier.
Aucune de ces deux lectures ne suffit.
L’État a besoin de liquidités. Il doit financer l’investissement et peut, dans certains cas, avoir intérêt à valoriser des actifs immobiliers sous-utilisés. Mais l’État n’est pas une société immobilière dont le seul objectif serait de maximiser le prix de vente d’un actif.
Un bien public possède une valeur financière, mais aussi une valeur stratégique, sociale et institutionnelle.
Une école n’est pas seulement une surface bâtie.
Un hôpital n’est pas seulement un actif immobilier.
Un palais de justice n’est pas simplement un immeuble susceptible d’être transformé en liquidités.
C’est pourquoi le critère de réussite ne peut pas être uniquement le montant qui entre aujourd’hui dans les caisses.
Le véritable critère est ailleurs :
qu’a gagné l’État après avoir intégré ce qu’il devra payer demain ? Et quelle marge de manœuvre lui reste-t-il ?
C’est à cet endroit précis que la publication de Radhouani cesse d’être simplement une polémique sur Fouzi Lekjaa pour devenir une question sur la philosophie même de la gestion des finances publiques.
Le risque, s’il existe, n’est pas nécessairement que l’État ait vendu un immeuble aujourd’hui.
Le risque potentiel est qu’un budget actuel ait gagné de la liquidité, tandis que les budgets futurs hériteraient d’une obligation financière dont le coût apparaît moins visible dans le débat politique du présent.
C’est donc là que se trouve le véritable test des « financements innovants ».
Non pas leur capacité à faire entrer rapidement de l’argent dans les caisses, mais leur capacité à démontrer, contrats à l’appui et chiffres à l’appui, qu’ils donnent à l’État davantage de capacité financière, plutôt qu’un simple supplément de temps.
Pour trancher, il n’est besoin ni de condamner ni de défendre par principe.
Il suffit d’ouvrir les contrats, de publier le coût de chaque opération et de présenter au Parlement comme au public le compte complet :
combien est entré ? Combien sortira ? Qui possède finalement l’actif ?
Alors seulement il sera possible de déterminer s’il s’agit réellement d’une innovation financière — ou d’une manière plus élégante de déplacer la facture dans le temps.


