LE CAIRE — Le Caire s’apprête à accueillir le président chinois Xi Jinping pour une visite officielle dont la portée dépasse largement le cadre des relations bilatérales entre l’Égypte et la Chine. Annoncée par la présidence égyptienne et le ministère chinois des Affaires étrangères, cette visite intervient près de dix ans après la dernière visite d’État de Xi Jinping en Égypte et alors que les deux pays célèbrent le 70e anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques. Xi Jinping doit rencontrer le président Abdel Fattah al-Sissi afin de discuter du développement du partenariat stratégique entre les deux pays, ainsi que d’un certain nombre de dossiers régionaux et internationaux d’intérêt commun.
La visite revêt une importance supplémentaire alors que le Moyen-Orient traverse de profondes transformations, que la compétition entre les grandes puissances pour l’influence politique, économique et sécuritaire s’intensifie, et que l’Égypte cherche parallèlement à élargir ses options internationales sans renoncer à ses relations traditionnelles avec les États-Unis et l’Europe.
Un sommet après une décennie et 70 ans de relations
L’Égypte et la Chine ont établi leurs relations diplomatiques le 30 mai 1956, faisant de l’Égypte le premier pays arabe et africain à établir des relations officielles avec la République populaire de Chine. En sept décennies, cette relation est passée d’une amitié politique à un partenariat stratégique global en 2014.
Le ministère chinois des Affaires étrangères estime que les relations bilatérales ont atteint ces dernières années leur meilleur niveau historique. Lors de sa rencontre avec le ministre égyptien des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, en juillet dernier, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, avait indiqué que Pékin souhaitait profiter du 70e anniversaire pour renforcer les échanges de haut niveau ainsi que la coopération économique, militaire et dans le domaine de l’intelligence artificielle.
Les deux présidents ont également maintenu des canaux de communication étroits au cours des dernières années. Abdel Fattah al-Sissi et Xi Jinping se sont rencontrés en Chine en 2024, puis à Pékin en 2022, en plus de plusieurs rencontres en marge de sommets internationaux et régionaux. Selon la présidence égyptienne, la prochaine visite de Xi Jinping sera sa première visite d’État en Égypte depuis janvier 2016.
C’est précisément là que réside l’un des principaux messages politiques du sommet : Le Caire et Pékin ne veulent pas se contenter de célébrer sept décennies de relations, ils cherchent à définir leur prochaine étape.
L’économie: du commerce à l’industrialisation
Si la dimension politique constitue la vitrine du sommet, l’économie devrait occuper une place centrale derrière les portes closes.
Selon les données du Service d’information de l’État égyptien, le volume des échanges commerciaux entre les deux pays a atteint environ 20,78 milliards de dollars en 2025, contre 17,37 milliards de dollars en 2024, soit une hausse d’environ 19,6 %. La Chine reste le premier partenaire commercial de l’Égypte pour les biens non pétroliers. Toutefois, la balance commerciale demeure fortement favorable à Pékin : les exportations égyptiennes vers la Chine se sont élevées à environ 819 millions de dollars, tandis que les importations ont avoisiné 19,9 milliards de dollars.
Ces chiffres révèlent un paradoxe important : les relations commerciales connaissent une expansion rapide, mais Le Caire souhaite transformer cette relation, qui fait encore largement de l’Égypte un vaste marché pour les produits chinois, en une relation où le pays deviendrait également une base de production et d’exportation.
C’est pourquoi la zone économique et commerciale sino-égyptienne d’Aïn Sokhna, la zone industrielle de TEDA, les projets de la Nouvelle Capitale administrative, ainsi que les secteurs de l’énergie, des ports et des transports devraient occuper une place importante dans l’agenda de coopération. À cela s’ajoutent les projets industriels destinés aux marchés africains. L’agence Xinhua a rapporté que la coopération sino-égyptienne s’était étendue aux énergies propres, aux infrastructures numériques, au spatial et à l’agriculture, ainsi qu’aux projets liés à l’Initiative des Nouvelles Routes de la soie.
Du point de vue égyptien, l’enjeu principal ne réside donc pas seulement dans l’attraction des capitaux chinois, mais également dans le transfert de technologies, la localisation de la production et l’augmentation des exportations égyptiennes.
Le yuan face au dollar: une évolution à portée stratégique
Un autre dossier économique notable concerne l’approfondissement de la coopération financière entre les deux pays.
En juin dernier, la Banque centrale d’Égypte et la Banque populaire de Chine ont renouvelé pour trois ans leur accord de swap de devises locales et porté son montant à 30 milliards de yuans, soit environ 4,43 milliards de dollars, contre 18 milliards de yuans dans l’accord précédent, selon les données du Service d’information de l’État égyptien.
L’accord vise à faciliter les échanges commerciaux, à permettre le règlement d’une partie des paiements en livres égyptiennes et en yuans et à réduire la dépendance au dollar américain.
Cette évolution ne doit toutefois pas être interprétée comme une tentative de l’Égypte ou de la Chine de mettre fin au rôle du dollar. Une telle conclusion serait excessive. Elle reflète plutôt une tendance plus large à diversifier les instruments de financement et de règlement commercial dans un monde qui évolue progressivement vers plusieurs centres de puissance économique.
Cette dynamique s’inscrit également dans le cadre de l’adhésion de l’Égypte aux BRICS depuis 2024 et de la volonté du Caire d’élargir sa marge de manœuvre au sein des institutions et des cadres associés au « Sud global ».
Un Moyen-Orient en crise: un sommet qui ne sera pas uniquement économique
Les questions régionales devraient occuper une place importante dans le sommet.
Le ministère chinois des Affaires étrangères a indiqué que Xi Jinping et Abdel Fattah al-Sissi échangeraient leurs points de vue sur les questions régionales et internationales d’intérêt commun. Wang Yi avait également évoqué précédemment avec des responsables égyptiens la situation au Moyen-Orient et dans le Golfe, ainsi que la question palestinienne.
Trois dossiers principaux se détachent.
Gaza et la question palestinienne
Le Caire et Pékin partagent plusieurs positions concernant la nécessité de maintenir la question palestinienne au centre de l’agenda régional et de répondre à l’urgence humanitaire à Gaza.
Lors de la rencontre entre Wang Yi et Badr Abdelatty en juillet dernier, la Chine avait souligné que la question palestinienne se trouvait au cœur du dossier du Moyen-Orient et que la priorité immédiate était d’alléger la crise humanitaire à Gaza. Pékin avait également apporté son soutien au rôle de médiation joué par l’Égypte et à ses efforts en faveur de la paix.
Cela offre au sommet un espace de coordination entre deux puissances qui ne disposent pas des mêmes instruments militaires, mais qui peuvent exercer une influence politique et diplomatique.
Le Golfe et l’Iran
Le dossier iranien devrait être plus sensible.
En juin et juillet, la Chine avait souligné auprès de l’Égypte l’importance de préserver l’entente américano-iranienne et d’éviter l’effondrement du processus de négociation. Le Caire, de son côté, se considère directement concerné par la sécurité du Golfe, les routes maritimes et la stabilité régionale.
Le sommet pourrait ainsi constituer une plateforme pour échanger sur les moyens d’empêcher les crises régionales de se transformer en conflits prolongés susceptibles de menacer le commerce, l’énergie et la navigation maritime.
La mer Rouge et le canal de Suez
C’est ici que l’importance de l’Égypte pour la Chine apparaît de manière particulièrement directe.
L’Égypte contrôle l’un des principaux axes du commerce mondial à travers le canal de Suez, tandis que la Chine dépend fortement de la sécurité des chaînes d’approvisionnement maritimes reliant l’Asie à l’Europe.
La stabilité de la mer Rouge et du canal de Suez ne constitue donc pas seulement une question égyptienne : elle représente également un intérêt économique direct pour la Chine.
La dimension africaine: l’Égypte, porte d’entrée de la Chine vers le continent
Pékin considère l’Égypte non seulement comme une puissance du Moyen-Orient, mais aussi comme un point de connexion stratégique entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
En juillet, Wang Yi avait déclaré que l’Égypte était prête à jouer le rôle de porte d’entrée pour un engagement chinois accru en Afrique. Le Caire avait parallèlement exprimé sa volonté d’approfondir la coopération dans des secteurs tels que les véhicules électriques, l’énergie solaire et les zones industrielles.
Cette évolution ouvre d’importantes perspectives pour la zone économique du canal de Suez, qui pourrait devenir une plateforme de production chinoise destinée aux marchés africains, plutôt que de rester principalement un marché de consommation pour les produits chinois.
La coopération militaire entre dans une nouvelle phase
L’un des développements notables de 2026 est que la coopération entre les deux pays ne se limite désormais plus aux domaines économique et politique.
Des exercices aériens conjoints égypto-chinois, baptisés « Eagles of Civilization 2026 », ont débuté en août. Ils impliquent notamment des avions de combat multirôles et comprennent des entraînements consacrés à la planification conjointe et à la conduite des opérations aériennes, selon le Service d’information de l’État égyptien.
Il convient toutefois de ne pas interpréter ces exercices comme l’annonce d’une alliance militaire entre l’Égypte et la Chine. Ils traduisent plus vraisemblablement l’élargissement progressif de la coopération en matière de défense, alors que Le Caire entretient parallèlement des relations militaires étendues avec les États-Unis et d’autres pays occidentaux.
C’est précisément l’essence de l’approche égyptienne: diversifier ses partenariats sans transformer cette diversification en alignement complet.
Que veut la Chine de l’Égypte?
Les intérêts chinois en Égypte peuvent être regroupés autour de quatre grands axes :
Premièrement: maintenir un canal politique stable avec un État arabe majeur.
Deuxièmement: développer les investissements et l’industrialisation liés à l’Initiative des Nouvelles Routes de la soie.
Troisièmement: renforcer l’accès à l’Afrique et aux marchés régionaux à travers l’Égypte.
Quatrièmement: garantir la stabilité des routes commerciales, des flux énergétiques et des corridors maritimes.
Xinhua souligne que la coopération concrète entre les deux pays s’étend aux énergies propres, aux infrastructures numériques, au spatial et à l’agriculture. Le ministère chinois des Affaires étrangères considère également la visite comme une occasion de soutenir la modernisation des deux pays et de promouvoir la paix et la stabilité régionales et internationales.
Et que veut l’Égypte de Xi Jinping?
Le Caire a, de son côté, ses propres objectifs.
L’Égypte souhaite attirer davantage d’investissements, développer la production locale, bénéficier de transferts technologiques, accroître ses exportations, accéder à des financements à des conditions favorables et élargir ses options économiques.
Un autre objectif est d’ordre politique : préserver un équilibre dans les relations avec les grandes puissances mondiales.
L’analyse proposée par Ahmed Kandil, chef de l’Unité des relations internationales du Centre Al-Ahram d’études politiques et stratégiques, est particulièrement pertinente à cet égard. Selon lui, la visite intervient à un moment où la répartition mondiale de la puissance, des richesses et des technologies est en pleine recomposition. L’Égypte cherche ainsi à élargir ses options et à préserver l’autonomie de sa prise de décision face à l’intensification de la compétition internationale.
La visite adresse-t-elle un message à Washington?
Pas nécessairement celui d’un « éloignement des États-Unis ».
Il s’agit d’un point essentiel pour comprendre la politique étrangère égyptienne.
Le Caire entretient des relations stratégiques avec Washington, tout en renforçant simultanément ses liens avec Pékin, Moscou, Bruxelles, les pays du Golfe et les puissances asiatiques.
Le renforcement des relations égypto-chinoises doit donc être considéré comme une composante d’une stratégie de diversification des partenariats plutôt que comme un passage d’un camp à un autre.
Cette flexibilité offre à l’Égypte une plus grande capacité de négociation et une marge de manœuvre accrue dans un environnement international où le modèle d’un monde unipolaire semble progressivement s’éroder.
Le sommet au regard des intérêts: que restera-t-il après les photos et les déclarations?
L’importance de la visite de Xi Jinping ne se mesurera pas uniquement à l’ampleur des cérémonies d’accueil ou au nombre d’accords qui pourraient être signés.
Le véritable test sera la capacité du Caire à transformer sa relation avec la Chine en une véritable valeur ajoutée économique.
La forte progression des échanges commerciaux est certes positive, mais le déficit persistant entre les exportations et les importations pose une question difficile à l’Égypte : comment passer du statut de grand importateur de produits chinois à celui de partenaire industriel et exportateur ?
La réponse pourrait résider dans la localisation des industries, les véhicules électriques, les énergies renouvelables, les composants industriels, la logistique et les technologies numériques, tout en reliant la production égyptienne aux marchés africains, arabes et européens.
C’est précisément à ce niveau que le canal de Suez et la zone économique qui l’entoure deviennent un atout majeur pour l’Égypte.
Une visite à un moment charnière
La visite de Xi Jinping en Égypte intervient à un moment où la configuration du système international évolue, où la compétition économique et technologique entre les grandes puissances s’intensifie et où le Moyen-Orient traverse l’une de ses périodes les plus instables.
Mais le message le plus important qui se dégage de l’évolution des relations égypto-chinoises n’est pas que Le Caire aurait choisi Pékin comme alternative à Washington. Il cherche plutôt à élargir son éventail d’options.
La Chine considère l’Égypte comme une porte d’entrée vers le Moyen-Orient et l’Afrique ainsi que comme un maillon essentiel des routes commerciales mondiales. L’Égypte, de son côté, considère la Chine comme une source majeure d’investissements, de technologies, de marchés et de financements.
Entre ces deux ensembles d’intérêts, la visite de Xi Jinping apparaît comme bien davantage qu’une simple célébration des 70 ans de relations diplomatiques. Elle constitue un test concret : Le Caire et Pékin sont-ils capables de faire évoluer leur partenariat au-delà de l’amitié politique et des grands projets d’infrastructures, vers une relation plus équilibrée fondée sur l’industrie, la technologie, les exportations et l’influence régionale ?
Si le sommet parvient à ouvrir cette voie, le retour de Xi Jinping au Caire après une décennie pourrait être plus qu’une visite diplomatique. Il pourrait marquer le début d’un nouveau chapitre dans une relation appelée à devenir l’un des partenariats stratégiques les plus importants de l’Égypte au cours de la prochaine décennie.


