Abdelilah Benkirane ne se contente plus de critiquer le gouvernement d’Aziz Akhannouch depuis les bancs de l’opposition. Dans son dernier discours, le secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD) a déplacé la confrontation vers un terrain plus sensible : peut-on transformer une accusation politique portant sur un possible conflit d’intérêts en une question de responsabilité judiciaire ? Et qui, dans l’État, peut réellement demander des comptes lorsque responsabilité politique et intérêts économiques se croisent ?
À Bouznika, lors d’une rencontre organisée par le PJD, Benkirane s’est directement adressé à Aziz Akhannouch. Il lui a prédit la « justice » et la « prison » s’il ne fournissait pas, selon lui, une réponse convaincante sur le dossier des « 260 milliards ».
La déclaration, largement reprise par les médias marocains, intervient à l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026.
C’est là que commence l’intérêt de cette séquence. Et non là où s’arrête la déclaration.
« 260 milliards » : un dossier qui ne date pas d’hier
Le dossier invoqué par Benkirane n’est pas nouveau. Depuis plusieurs mois, l’ancien chef du gouvernement y revient, en le reliant notamment au projet de dessalement de l’eau de mer de Casablanca, à une entreprise liée au chef du gouvernement et à une demande de soutien public estimée à 2,6 milliards de dirhams, soit 260 milliards de centimes.
Dans la version défendue par Benkirane, l’entreprise aurait été concernée par le projet avant que la question d’un soutien public ne soit examinée dans le cadre de la Commission nationale des investissements. Il y voit un possible conflit d’intérêts et demande que toute la lumière soit faite sur les décisions prises.
Mais deux niveaux doivent être soigneusement distingués.
Le premier est établi comme position politique de Benkirane : il considère que le dossier soulève un problème de conflit d’intérêts et réclame que les responsabilités soient établies.
Le second est tout autre : affirmer qu’une infraction est constituée et qu’elle devrait conduire à une peine de prison relève d’une décision judiciaire, et non d’un discours politique.
À ce stade, rien dans les éléments consultés ne permet de présenter la « prison » annoncée par Benkirane comme le résultat d’une procédure judiciaire ou comme une condamnation déjà prononcée contre Akhannouch.
Cette distinction n’est pas un détail de rédaction.
Elle est au cœur du sujet.
Car la véritable question n’est plus de savoir si Benkirane a prononcé le mot « prison ».
Elle est de savoir si le débat sur les conflits d’intérêts peut sortir du registre des accusations électorales pour entrer dans celui des procédures, des documents et des institutions capables de trancher.
D’un dossier financier à une question de confiance
La force politique du dossier des « 260 milliards » ne réside probablement pas uniquement dans son montant.
2,6 milliards de dirhams constituent certes une somme considérable. Mais ce qui lui donne sa charge politique est le contexte dans lequel Benkirane la place : un homme d’affaires devenu chef du gouvernement, des intérêts économiques, des décisions publiques, une commission d’investissement et, au centre, une question apparemment simple :
où s’arrête l’intérêt privé et où commence l’intérêt de l’État ?
C’est autour de cette ligne que Benkirane a construit une partie de sa critique d’Akhannouch.
Le problème, cependant, place également l’opposition devant sa propre épreuve.
Si le dossier relève réellement d’un conflit d’intérêts, alors le débat ne peut pas rester limité aux meetings et aux déclarations. Il exige des documents, des décisions, des procédures, des réponses officielles et, le cas échéant, l’intervention des institutions compétentes.
Et si le dossier a été juridiquement et administrativement réglé, il appartient également aux autorités concernées d’expliquer clairement comment il l’a été, quelles décisions ont été maintenues, lesquelles ont été annulées et ce qu’il reste concrètement du dispositif contesté.
Entre les deux se trouve une zone que le discours politique ne peut pas, à lui seul, remplir.
Benkirane ouvre un second front : la proximité avec le Roi n’est pas un mandat politique
La partie la plus sensible de son intervention n’était peut-être pas l’attaque contre Akhannouch.
Benkirane a également parlé du Roi, de ses conseillers et de son entourage.
Il a insisté sur le fait que le Roi demeure, selon ses termes, un « symbole » pour les Marocains, dont la personne est respectée et vénérée, mais que cette considération ne saurait, à ses yeux, transformer les personnes qui l’entourent en zone interdite à la critique.
Le message adressé aux conseillers et aux proches du souverain était direct : la proximité avec le Roi ne doit pas devenir un moyen d’intimider les responsables politiques ou les citoyens.
Cette séquence n’est pas secondaire.
Benkirane cherche à établir une distinction entre l’institution monarchique et les personnes qui gravitent autour d’elle. Il affirme en substance que le respect dû au Roi ne signifie pas que ceux qui exercent des fonctions à ses côtés bénéficient d’une forme de protection politique particulière.
Il pose ainsi une question plus large : où s’arrête l’influence personnelle, où commence la responsabilité institutionnelle et jusqu’où doit aller la possibilité de demander des comptes ?
Benkirane n’a pas apporté de réponse institutionnelle complète à cette question.
Mais il l’a placée au cœur de la scène politique.
Le calendrier n’est pas un détail
Il serait difficile de dissocier cette montée en puissance du ton de Benkirane du calendrier électoral.
Le Maroc se dirige vers les élections législatives du 23 septembre 2026. Le processus électoral est déjà engagé et les partis entrent progressivement dans la dernière phase avant l’ouverture officielle de la campagne.
Dans ce contexte, tout dossier touchant à l’argent public, aux soutiens de l’État, aux conflits d’intérêts ou à l’accumulation des fortunes acquiert immédiatement une dimension électorale.
Les « 260 milliards » cessent alors d’être uniquement un dossier économique ou administratif.
Ils deviennent une question de confiance.
Qui gouverne ? Au bénéfice de qui ? Et selon quelles règles ?
Pour le PJD, cette séquence constitue aussi une tentative de reconquête d’un espace politique considérablement réduit après les élections de 2021.
Pour Akhannouch, elle intervient au terme d’un mandat gouvernemental marqué par la question persistante du rapport entre pouvoir politique et monde des affaires.
Il ne faut pas nécessairement attribuer une intention cachée à chaque déclaration pour constater que le calendrier donne à ces accusations une portée particulière.
Benkirane tente de ramener le « raisonnable » au centre du combat
Dans la partie sociale de son intervention, Benkirane revient à un registre politique qui lui est familier : l’école, l’hôpital, l’administration, l’accès aux droits, les difficultés rencontrées par les entrepreneurs et, plus largement, la dignité du citoyen face aux services publics.
C’est peut-être cette partie de son discours qui mérite le plus d’attention.
Car Benkirane tente de déplacer le duel « Benkirane contre Akhannouch » vers une question plus large : quelle qualité de relation entre l’État et le citoyen ?
Un citoyen qui veut une école accessible à ses enfants. Une administration qui le respecte. Un droit qu’il puisse obtenir sans devoir négocier ou subir des pressions. Un projet qu’il puisse lancer sans se perdre dans les obstacles administratifs. Un hôpital où il puisse trouver quelqu’un à qui parler et, lorsqu’il en a besoin, un médecin.
Benkirane affirme également que son parti ne veut pas revenir aux promesses électorales impossibles à tenir. S’il revient au gouvernement, dit-il, le PJD fera ce qu’il pourra réellement accomplir, mais il faudra d’abord savoir ce que les citoyens attendent.
Cette prudence apparente constitue cependant elle aussi une épreuve.
Car l’électeur de 2026 ne vote pas seulement avec la mémoire de Benkirane, ni uniquement avec son éventuel rejet d’Akhannouch.
Il compare.
Ce qui est désormais sur la table
Benkirane a relevé le niveau de la confrontation.
Mais relever le niveau n’est pas rendre un jugement.
Si le dossier des « 260 milliards » reste enfermé dans les meetings et les déclarations, il finira probablement par devenir une nouvelle arme électorale dans une confrontation déjà ancienne entre majorité et opposition.
S’il passe, en revanche, par les documents, les procédures, le Parlement, les organes de contrôle et, lorsque cela relève de leurs compétences, la justice, alors il deviendra autre chose : un test pour les institutions plutôt qu’un simple argument de campagne.
Il en va de même pour la question des conseillers et des proches du Roi.
Le sujet ne consiste pas seulement à déterminer si Benkirane a le droit de les critiquer. La question plus profonde est de savoir si l’espace politique marocain peut établir une frontière suffisamment claire entre proximité, influence, responsabilité et reddition des comptes.
À quelques semaines du scrutin, Benkirane ne parle donc plus seulement de faire tomber un gouvernement ou de récupérer une place pour son parti.
Il remet au centre de la bataille une question beaucoup plus ancienne et beaucoup plus difficile :
lorsque l’argent, l’influence et la décision publique se rencontrent au même endroit, qui contrôle qui ?
C’est cette question qui restera lorsque le bruit autour de la « prison » sera retombé et que la campagne électorale aura livré son verdict.
Car une accusation politique peut occuper la scène en quelques heures.
La réponse à un conflit d’intérêts, elle, exige autre chose : des faits vérifiables, des institutions capables d’en examiner la portée et, au bout du processus, une décision.


