À Ceuta occupée, le drame de la traversée ne s’est pas achevé lorsque les corps se sont brisés contre la mer ou la frontière. Pour certaines victimes, une autre épreuve, plus silencieuse, a commencé : elles ont été enterrées au cimetière Sidi Embarek, mais beaucoup ne l’ont pas été sous leur nom. Elles y sont entrées sous un numéro.
Dans les semaines qui ont suivi les événements des 30 et 31 juillet, les autorités de Ceuta ont commencé à enterrer les dépouilles dont l’identification n’avait pas encore abouti. Le 23 août, les médias espagnols faisaient état de 88 corps récupérés, alors que neuf seulement avaient officiellement été identifiés.
La scène qui, en apparence, ressemblait à une procédure destinée à mettre fin à l’attente autour de corps conservés pendant plusieurs jours dans des conditions exceptionnelles, ouvre en réalité une question beaucoup plus large : que devient un être humain lorsque son identité meurt avec lui ?
Des tombes qui ouvrent une blessure plus profonde
Au cimetière Sidi Embarek, les corps ont été inhumés selon les rites musulmans. Les tombes ont été numérotées afin de permettre, le moment venu, leur identification à partir des données recueillies lors des examens médico-légaux.
Les autorités espagnoles affirment que les opérations de relevé des empreintes et de prélèvement d’ADN se poursuivent et que les comparaisons avec différentes bases de données pourraient permettre d’établir ultérieurement l’identité des victimes.
Cette précision est essentielle.
Il serait donc inexact de dire que les autorités ont enterré des personnes sans conserver aucune information permettant de les identifier. Le problème est différent : au moment de leur inhumation, un grand nombre de victimes n’avaient toujours pas pu être reliées à un nom et à une famille.
Et c’est là que l’histoire prend une autre dimension.
Le véritable enjeu n’est plus seulement celui du corps enterré, mais celui de savoir si le numéro apposé aujourd’hui sur une tombe restera demain un simple repère provisoire ou deviendra une identité définitive.
Les morts n’ont pas de passeport pour dire qui ils sont
Dans une catastrophe collective, l’identification des victimes fait partie de la gestion même du drame. Mais à Ceuta, la situation est particulièrement complexe : la majorité des victimes sont des migrants marocains et ne disposent pas nécessairement, dans les systèmes espagnols, de données permettant une identification rapide.
Dès les premiers jours, les autorités espagnoles ont fait état des difficultés liées à la comparaison des empreintes et des profils ADN, ainsi que de la nécessité de coopérer avec les bases de données marocaines.
Pendant ce temps, au Maroc, des familles cherchaient une information, une photo, un détail, n’importe quel élément susceptible de leur dire ce qui était arrivé à leur fils, leur frère ou leur proche.
La tragédie change alors de visage.
Le problème ne réside plus uniquement dans le nombre de morts. Il réside aussi dans le nombre de personnes qui, pour leurs familles, sont encore suspendues entre la vie et la mort.
Une famille qui n’a ni certitude ni preuve ne peut véritablement commencer son deuil. Elle reste dans l’attente. Elle regarde les listes, les images, les réseaux sociaux, espérant trouver un signe.
C’est pourquoi l’identification des corps n’est pas une simple opération administrative qui intervient après la tragédie. Elle constitue une partie de la tragédie elle-même.
Une tombe porte un numéro, une famille cherche un nom
Les images du cimetière Sidi Embarek sont silencieuses : des rangées de tombes, les rites musulmans, les prières, les agents chargés des inhumations.
Mais derrière cette apparente tranquillité existe une différence fondamentale entre celui dont le nom est connu et celui qui demeure un numéro dans un dossier médico-légal.
Le 21 août, une première série de 18 corps a été enterrée. Les tombes portaient des numéros parce que leurs noms n’avaient pas encore pu être établis.
Le numéro ne remplace pas un nom.
Il ne fait que préserver, en principe, la possibilité de retrouver celui-ci plus tard.
C’est précisément pour cette raison que l’inhumation ne peut constituer la fin administrative d’un dossier de disparition.
Pour une famille, savoir que son proche a été enterré quelque part n’est pas encore la même chose que savoir où il repose.
Et connaître l’emplacement d’une tombe n’efface pas l’absence d’une identité.
La deuxième tragédie commence après la récupération des corps
Les chiffres racontent eux-mêmes une partie de l’histoire.
Au début du mois d’août, le nombre de corps récupérés avait été estimé à 72. Il est ensuite passé à 82, puis à 83, avant que les médias espagnols n’évoquent plus tard 88 dépouilles retrouvées à la suite des événements de la fin juillet.
Les écarts enregistrés d’un jour à l’autre ne constituent pas nécessairement une contradiction : les opérations de recherche et de récupération se sont poursuivies dans la mer et sur le littoral.
Mais il existe un autre chiffre, beaucoup plus difficile à regarder : le nombre de corps officiellement identifiés est resté très faible en comparaison avec celui des dépouilles retrouvées.
Le 21 août, seuls neuf noms avaient été officiellement confirmés selon des sources espagnoles.
Derrière la différence entre 88 corps et neuf noms se trouvent des dizaines de familles toujours plongées dans l’attente.
Lorsque la frontière continue d’exister après la mort
Un autre élément ne peut être dissocié de cette affaire : les relations entre Rabat et Madrid.
Les autorités de Ceuta ont indiqué que le Maroc n’avait pas, à ce stade, accepté de récupérer les dépouilles identifiées afin de les restituer aux familles. De leur côté, des proches au Maroc cherchaient à fournir des échantillons ADN et à obtenir les informations nécessaires pour déterminer le sort des disparus.
La frontière entre le Maroc et Ceuta ne disparaît donc pas avec la mort.
Elle continue, autrement, à séparer les corps de leurs familles.
L’homme qui avait quitté son pays dans l’espoir d’une autre vie n’a pas seulement rencontré une frontière de son vivant. Après sa mort, cette frontière peut encore compliquer le retour vers les siens.
C’est pourquoi la question ne peut pas se limiter à une seule interrogation : où sera enterré le corps ?
La question plus difficile est celle-ci : qui détient le dossier complet de chaque victime, qui peut relier un corps à un nom, puis un nom à une famille, et enfin permettre à cette famille de savoir où son proche repose ?
Il ne faut pas que le numéro devienne l’identité
Il faut reconnaître les efforts engagés par les autorités espagnoles pour identifier les victimes : relevés d’empreintes, prélèvements ADN, travail médico-légal et recours aux procédures judiciaires.
Le fait d’avoir attribué un numéro aux tombes permet également, en principe, de retrouver ultérieurement l’emplacement exact d’un corps si son identité est établie.
Mais le maintien d’une possibilité d’identification ne signifie pas que le problème est réglé.
La véritable épreuve commencera dans quelques semaines, voire dans quelques mois.
Les données seront-elles conservées et exploitées dans la durée ? Les familles disposeront-elles d’un mécanisme clair pour transmettre leurs informations ? Les listes de disparus seront-elles régulièrement actualisées ? Et surtout, que se passera-t-il lorsqu’une correspondance ADN permettra d’identifier, plusieurs mois plus tard, une personne déjà enterrée sous un numéro ?
Ce ne sont pas des détails techniques.
Pour une famille qui attend son fils, savoir enfin où se trouve son corps peut constituer la différence entre un deuil impossible et un deuil qui, malgré la douleur, peut commencer.
Et dans certains cas, le nom gravé sur une pierre du cimetière Sidi Embarek pourrait être la dernière chose qu’une famille récupère d’une histoire humaine entièrement bouleversée.
C’est pourquoi l’objectif ne peut pas être seulement de garantir une inhumation digne — ce qui est un devoir élémentaire. Il faut aussi maintenir ouvertes toutes les possibilités d’identification, préserver les échantillons, les données et les preuves, organiser une coopération efficace entre les autorités marocaines et espagnoles et permettre à chaque famille de connaître le sort de son proche.
Le problème de Ceuta n’est donc pas que des morts aient été enterrés. Le problème est qu’un grand nombre d’entre eux ont été enterrés avant de retrouver leur nom.
Et lorsqu’un nom finit par être rendu à un corps, il ne s’agit pas simplement d’une information ajoutée à un dossier.
C’est un être humain qui retrouve, tardivement, une place dans la mémoire de sa famille.
C’est peut-être le minimum que l’on doit encore à ceux qui sont morts en cherchant une chance de vivre : ne pas laisser leurs corps devenir des numéros, et ne pas condamner leurs familles à rester prisonnières de l’attente.


