dimanche, août 30, 2026
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À Tata, après les inondations : quand l’effondrement de la maison arrive avant celui des secours

Il y a des maisons qui ne s’effondrent pas d’un seul coup.

Tout commence avec l’eau. L’oued entre dans la maison, détrempe les murs, attaque leurs fondations, puis se retire en laissant derrière lui une bâtisse encore debout, comme si elle pouvait tenir. Mais ceux qui y vivent savent qu’une partie de la maison est déjà perdue.

C’est, selon le récit publié à son sujet, ce qui est arrivé à « Ba Jameï », l’un des sinistrés des inondations de Tata : un homme qui vivrait avec sa famille dans la rue depuis près de vingt jours et passerait ses journées sous une température dépassant les 46 degrés, après l’effondrement de son habitation ou son devenu inhabitable.

L’homme n’a pas attendu que la maison tombe pour demander de l’aide.

D’après le même récit, il avait signalé depuis près de deux ans que l’eau avait pénétré dans son habitation et fragilisé ses fondations. Lorsqu’il s’est adressé à l’autorité locale, on lui aurait répondu que le recensement concernait, à ce stade, les personnes dont les maisons s’étaient totalement effondrées.

Une maison qui menace de tomber n’entrait donc pas encore dans la même catégorie qu’une maison déjà tombée.

La phrase pourrait sembler administrative, presque banale.

Elle révèle pourtant un problème qui dépasse largement le cas d’une seule habitation.

Car une catastrophe ne commence pas toujours au moment où le toit s’effondre.

Elle peut commencer bien avant, lorsque le danger est déjà connu mais ne se transforme pas encore en décision.

Les inondations de septembre 2024 n’ont pas été un incident mineur à Tata. Dans les premiers jours, les autorités avaient fait état de morts, de disparus et d’habitations emportées par les crues. Les données communiquées par la suite ont confirmé l’ampleur des dégâts causés aux maisons, aux routes et aux biens.

Le gouvernement a ensuite annoncé un programme de réhabilitation des zones touchées d’un montant de 2,5 milliards de dirhams, ainsi qu’un dispositif d’aide à la reconstruction des logements endommagés, avec des montants variables selon le degré des dégâts.

Mais les chiffres gouvernementaux, aussi importants soient-ils, ne répondent pas à eux seuls à la question de l’homme qui dort dehors.

À partir de quel moment une maison est-elle considérée comme sinistrée ?

Qui décide que les dégâts ont atteint le niveau ouvrant droit à une aide ?

Et que devient la famille dont la maison était déjà dangereuse avant de s’effondrer complètement ?

Ce ne sont pas de simples détails administratifs. Ils touchent au cœur même de la justice qui devrait accompagner la gestion des catastrophes.

Dès les premières semaines qui ont suivi les inondations, des voix locales ont réclamé l’indemnisation des victimes et demandé que Tata soit déclarée zone sinistrée.

En octobre 2024, la contestation est passée des communiqués et des réunions au tribunal administratif de Rabat. Une action en justice a été engagée contre l’État, représenté par le chef du gouvernement, afin de faire reconnaître ce qui s’était produit dans la province comme un « événement catastrophique » et de permettre aux victimes de bénéficier du régime d’indemnisation prévu pour les conséquences des catastrophes.

C’est à ce moment-là qu’une autre histoire a commencé.

Le dossier n’était plus seulement celui de victimes confrontées aux conséquences d’une catastrophe naturelle. Il devenait aussi une question de représentation : qui parle au nom des victimes ? Qui peut engager une procédure judiciaire en leur nom ? Et une mobilisation citoyenne, née pour défendre les droits des sinistrés, peut-elle elle-même se transformer en terrain de désaccord entre acteurs locaux ?

C’est ce qui s’est produit autour du dossier judiciaire.

Le « Forum Ifous pour la démocratie et les droits de l’Homme » a déclaré ne pas avoir mandaté de personne ou de commission pour le représenter dans cette procédure. Son président avait exprimé son désaccord avec la manière dont le dossier avait été conduit et avec ce qu’il considérait comme une précipitation vers le recours judiciaire.

De son côté, le coordinateur de « Nidaa Tata » estimait que la procédure pouvait se poursuivre malgré le retrait du Forum et que la constitution de partie de l’Association marocaine des droits humains suffisait à maintenir l’action.

Cette séquence est importante, non pas parce qu’elle permettrait à elle seule de désigner un vainqueur ou un responsable, mais parce qu’elle révèle la fragilité du plaidoyer citoyen lorsque le dossier d’une catastrophe entre dans une zone où se croisent droits, justice et rapports de force locaux.

Mais les désaccords entre associations ne doivent pas faire disparaître l’origine du problème.

Les victimes existaient avant les comités.

Avant les communiqués.

Avant la procédure judiciaire.

Et certaines d’entre elles ont toujours besoin d’un toit.

C’est là que l’histoire de « Ba Jameï » revient au centre du sujet. Non plus comme le simple récit poignant d’un homme sinistré, mais comme une épreuve concrète pour le système de gestion des catastrophes : est-il capable d’atteindre la personne avant que le dommage ne devienne une tragédie achevée ?

L’homme qui dort dehors n’a pas besoin, ce soir, d’un discours sur le développement territorial.

Il a besoin d’une réponse beaucoup plus simple : où dormira-t-il avec sa famille cette nuit ?

C’est aussi à cet endroit que les politiques publiques devraient être évaluées. Pas uniquement à travers le montant des crédits mobilisés, le nombre de réunions tenues ou les commissions installées.

Le gouvernement a annoncé 2,5 milliards de dirhams pour la réhabilitation des zones du sud-est touchées par les inondations, Tata figurant parmi les territoires concernés. Des opérations de recensement et d’évaluation des dégâts ont également été engagées afin de déterminer les modalités et le calendrier des aides.

Mais le temps transforme la nature de la question.

Dans les premières heures, il faut sauver les gens.

Dans les semaines qui suivent, il faut les indemniser.

Lorsque les mois passent, une autre question apparaît : pourquoi certains attendent-ils encore ?

Puis vient la question la plus difficile : qu’avons-nous fait pour que la même histoire ne se reproduise pas ?

Tata n’est pas seulement une province frappée par des pluies exceptionnelles. C’est aussi un territoire marqué par une vulnérabilité structurelle : des villages et des oasis liés aux cours d’eau, des habitations en terre particulièrement sensibles aux crues et une configuration géographique qui complique l’accès aux services et aux secours.

Les acteurs associatifs et locaux ont, depuis la catastrophe, dénoncé des insuffisances dans le recensement et la prise en charge et réclamé une réponse qui dépasse l’intervention d’urgence.

C’est pourquoi l’histoire de cette maison ne s’arrête pas à son effondrement.

La véritable question est peut-être ailleurs : est-ce la chute de la maison qui déclenche l’intervention de l’État, ou l’action de l’État, dans les territoires exposés aux catastrophes, doit-elle commencer avant que la maison ne tombe ?

Quant aux accusations formulées par l’auteur du récit contre le gouverneur de la province, certains élus ou certains acteurs associatifs, elles doivent, pour devenir des faits journalistiquement établis, être confrontées à des documents, à des témoignages contradictoires et à une vérification indépendante.

La force d’une accusation ne suffit pas à en faire une vérité journalistique.

Ce que l’on peut établir, en revanche, c’est que le dossier de Tata connaît depuis 2024 des revendications persistantes en matière d’indemnisation, un contentieux judiciaire et des désaccords sur la représentation de la mobilisation citoyenne, tandis que la situation de certains sinistrés demeure ouverte.

Et cela suffit déjà à poser une question qui dépasse largement le cas de « Ba Jameï » :

Après les inondations de Tata, l’État a-t-il réussi à passer d’une logique qui consiste à recenser ce qui est déjà tombé à une logique qui protège ceux dont la maison est encore en train de tomber ?

Car la différence entre les deux n’est pas une simple différence de procédure.

C’est la différence entre gérer une catastrophe après qu’elle s’est produite et empêcher qu’elle ne se transforme, pour ceux qui l’ont subie, en une vie entière faite d’attente, de précarité et d’abandon.

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