vendredi, août 21, 2026
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« Cent Daz » renvoie Bouz Flow en prison : quand une chanson devient une affaire judiciaire

La chanson « Cent Daz » a ramené le rappeur Jawad Asradi, connu sous le nom artistique de « Bouz Flow », devant les barreaux, cette fois dans le cadre d’un conflit personnel porté devant la justice. Le tribunal de première instance de Sefrou l’a condamné, dans l’affaire l’opposant à son ex-épouse, à un an de prison ferme et à une amende de 5 000 dirhams, tout en le condamnant à lui verser 50 000 dirhams au titre des dommages civils. Selon les éléments rendus publics autour du dossier, les poursuites portent notamment sur la diffusion et la distribution d’allégations et de faits présentés comme faux dans l’intention de porter atteinte à la vie privée et de diffamer, ainsi que sur l’injure publique et la diffamation commises à l’encontre d’une femme en raison de son sexe. Il a en revanche été acquitté du chef de menace. L’affaire remonte à l’arrestation du rappeur à Imouzzer Kandar, le 10 août, à la suite d’une plainte déposée par son ex-épouse au sujet du contenu de la chanson.

« Cent Daz » n’est donc plus seulement une chanson entrée dans l’espace public. Elle est devenue, aux yeux de la justice, le support d’un récit personnel dans lequel son auteur évoque des éléments de sa relation passée. C’est précisément à cet endroit que la question change de nature : à partir de quel moment un récit intime cesse-t-il d’être une matière artistique pour devenir une atteinte potentielle à la vie privée ? Le statut d’œuvre artistique ne confère pas une immunité absolue à son auteur, pas plus que le caractère provocateur d’un texte ne suffit, à lui seul, à déterminer sa qualification juridique. Mais l’inverse soulève également une question : jusqu’où le juge peut-il intervenir dans une expression artistique, particulièrement dans le rap, un genre dont les codes reposent largement sur la confrontation, la provocation et l’exagération ?

C’est ce qui distingue cette nouvelle affaire de la précédente condamnation de Bouz Flow à trois mois de prison avec sursis et à une amende de 2 000 dirhams. Dans ce dossier, qui avait commencé par son arrestation en novembre 2025, les poursuites concernaient le contenu de plusieurs chansons et des accusations liées notamment à l’outrage à une institution organisée et à des agents publics. Le jugement rendu en première instance en décembre 2025 avait ensuite été confirmé par la chambre correctionnelle de la cour d’appel de Fès en juin 2026.

La première affaire plaçait le rap directement face à l’autorité et aux institutions. Elle avait ainsi dépassé le seul cas du chanteur pour devenir un débat sur les frontières entre liberté d’expression, critique artistique et responsabilité juridique. Derrière les arguments de la défense apparaissait alors une interrogation plus vaste : comment faut-il lire le langage artistique ? Une phrase doit-elle être comprise littéralement, ou replacée dans l’ensemble de l’œuvre, dans ses codes et dans son registre ? Peut-on extraire quelques vers d’une chanson et leur appliquer les mêmes critères qu’à une déclaration factuelle prononcée dans un contexte ordinaire ?

Le dossier actuel déplace cette frontière vers un terrain encore plus sensible, parce que la personne qui s’estime lésée n’est ni une institution publique ni un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions, mais une personne qui a partagé une relation conjugale avec l’artiste. La marge de tolérance devient alors différente lorsque la création artistique ne s’attaque plus à une décision publique, à une institution ou à une figure politique, mais expose des éléments permettant d’identifier une personne et susceptibles d’affecter son intimité. La question n’est donc plus seulement celle de la liberté de créer, mais aussi celle du droit d’un individu à ne pas voir sa vie privée transformée en contenu public sans son consentement.

Le parcours judiciaire de Bouz Flow en moins d’une année fait apparaître une continuité qui mérite d’être observée sans pour autant confondre les deux dossiers. Le même artiste s’est d’abord retrouvé confronté à la justice pour des paroles liées à des institutions et à des agents publics, avant de faire face à une nouvelle condamnation dans une affaire portant sur une relation personnelle. Cela ne signifie ni que les deux procédures reposent sur les mêmes fondements juridiques, ni que la seconde condamnation démontrerait à elle seule une quelconque volonté de cibler l’artiste. Mais cette succession oblige à regarder de plus près la nature de son écriture et le rapport particulier qu’il entretient avec la provocation.

Le rap, surtout lorsqu’il circule sur les plateformes numériques, n’est jamais une conversation enfermée entre un artiste et son microphone. Une chanson publiée devient immédiatement reproductible, partageable, découpable et susceptible d’être sortie de son contexte. Ses paroles acquièrent ainsi une portée que n’a pas nécessairement une parole prononcée dans un espace privé. Cette réalité impose au créateur une responsabilité juridique et éthique, mais elle impose également aux institutions chargées d’appliquer la loi une exigence de précision : distinguer l’expression artistique, même brutale ou dérangeante, d’une affirmation susceptible de porter effectivement atteinte aux droits d’autrui.

C’est pourquoi le nouveau jugement ne devrait pas être réduit à la formule spectaculaire d’un « rappeur condamné à un an de prison pour une chanson ». Cette formule attire l’attention, mais elle écrase la complexité du dossier judiciaire. Bouz Flow n’a pas été condamné, selon les éléments rendus publics, pour le simple fait d’être rappeur, pas plus que la justice ne s’était limitée, dans la précédente affaire, à sanctionner l’existence même de ses œuvres. Le point de tension se situe ailleurs : entre le droit d’un artiste à raconter son expérience et le droit de la personne concernée à protéger son intimité, sa réputation et sa dignité.

Entre ces deux affaires, Bouz Flow est ainsi devenu plus qu’un simple nom dans une procédure judiciaire. Chaque décision rendue à son encontre rouvre le débat sur le rap marocain et sur la capacité du droit à appréhender un langage artistique fondé sur la confrontation, sans que la protection des droits individuels ne se transforme en restriction excessive de la création, et sans que la liberté artistique ne devienne, à l’inverse, un permis de nuire.

C’est finalement là que se trouve la véritable question, au-delà de « Cent Daz » et même au-delà de Bouz Flow : où s’arrête le droit de l’artiste à parler, et où commence le droit de chacun à ne pas voir sa vie privée transformée en chanson ?

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