La grève des avocats au Maroc entre dans une nouvelle phase après la décision de l’Association des barreaux du Maroc de poursuivre l’arrêt de travail dans les tribunaux, alors que beaucoup voyaient dans la saisine de la Cour constitutionnelle sur la loi n° 66.23 relative à l’organisation de la profession une possible sortie institutionnelle à la crise. Or, la Cour n’a même pas pu examiner le fond du texte. Dans sa décision n° 277/26 du 10 août 2026, elle a déclaré ne pas être en mesure de statuer sur la saisine, le dossier qui lui avait été transmis ne contenant pas la version définitive du texte telle qu’adoptée par la Chambre des conseillers en deuxième lecture.
C’est ici que se situe le véritable problème. La Cour constitutionnelle n’a ni déclaré la loi conforme à la Constitution, ni conclu à son inconstitutionnalité. Elle a constaté que le texte sur lequel elle était censée exercer son contrôle ne lui avait pas été transmis dans les conditions permettant l’exercice de cette compétence. La crise quitte ainsi le terrain du seul contenu de la loi pour poser une question autrement plus embarrassante : comment un texte au cœur d’un conflit professionnel majeur a-t-il pu parvenir au stade du contrôle constitutionnel avec un dossier qui ne contenait pas la version définitive adoptée par le Parlement ?
À première vue, il pourrait s’agir d’une irrégularité procédurale susceptible d’être corrigée par une nouvelle saisine. Mais la politique ne se lit pas uniquement dans les termes d’une décision juridique ; elle se lit aussi dans ce que révèle le fonctionnement des institutions. Lorsqu’une loi fait déjà l’objet d’une contestation profonde au sein d’une profession essentielle au fonctionnement de la justice, lorsque les tribunaux sont directement affectés par la poursuite du mouvement, la rigueur de chaque étape de la procédure devient une question de confiance publique. Une erreur documentaire, dans un tel contexte, ne contribue pas à apaiser la crise : elle ajoute une nouvelle zone d’incertitude à une situation déjà fragilisée.
Et surtout, le coût de cette situation n’est pas supporté uniquement par les protagonistes du conflit. L’avocat peut défendre une conception de sa profession ou contester certaines dispositions législatives. Le gouvernement et le Parlement peuvent, de leur côté, défendre leurs choix législatifs. Mais le justiciable qui attend une audience, la personne qui espère une décision judiciaire, la famille confrontée à un litige ou l’entreprise qui cherche à régler un contentieux commercial n’ont pas le luxe d’attendre indéfiniment que les institutions terminent leur bras de fer. Lorsque la défense et le fonctionnement ordinaire des tribunaux sont interrompus, le conflit professionnel commence à produire une crise qui touche directement les citoyens.
C’est précisément sous cet angle que la prolongation de la grève devient une question qui dépasse le seul différend entre les avocats et les autorités chargées de la réforme. Le mouvement s’est prolongé pendant plusieurs mois malgré la saisine de la Cour constitutionnelle, et la décision de celle-ci, au lieu de clore le dossier, l’a renvoyé à une étape procédurale supplémentaire. La poursuite de la mobilisation ouvre désormais la voie à une nouvelle phase de concertation au sein des barreaux, avec la perspective d’une réunion du Conseil de l’Association en septembre pour déterminer les prochaines orientations.
La responsabilité du gouvernement apparaît alors avec davantage de netteté. Un gouvernement n’est pas seulement chargé de faire adopter des lois ; il doit également gérer leurs conséquences politiques, institutionnelles et sociales. Une réforme qui provoque un conflit prolongé avec une profession centrale dans le fonctionnement de la justice exige une capacité élevée de dialogue, de négociation et de persuasion, surtout lorsque le désaccord finit par affecter les tribunaux. Considérer que la majorité parlementaire suffit à régler une réforme revient à supposer que la politique s’achève au moment du vote. Or la véritable politique commence parfois après le vote, lorsqu’il faut convaincre ceux qui contestent le texte que la réforme ne se transformera pas en charge supplémentaire pour eux et, surtout, pour les citoyens.
La contradiction devient encore plus frappante à l’approche des élections. Les partis et les responsables politiques se préparent à solliciter à nouveau la confiance des électeurs, alors que le citoyen est confronté à une réalité institutionnelle beaucoup moins rassurante : une loi contestée, une profession judiciaire en grève et une Cour constitutionnelle qui n’a pas pu examiner le texte en raison d’un problème affectant le dossier de saisine.
Or une élection n’est pas seulement un moment de renouvellement des mandats. C’est aussi un moment de reddition des comptes. La question qui arrivera aux urnes ne sera donc pas nécessairement : quel parti présente le meilleur programme ? Elle pourrait être plus simple et plus sévère : qu’avez-vous fait lorsque les intérêts des citoyens ont commencé à être paralysés ? Le citoyen ne mesure pas l’efficacité de l’État au nombre de lois adoptées, mais à sa capacité à faire fonctionner le droit, à résoudre les conflits et à empêcher qu’un désaccord institutionnel ne se transforme en crise durable.
C’est ce qui donne au conflit des avocats une portée politique qui dépasse largement le cadre de la profession. Si le pouvoir compte sur le temps pour épuiser la mobilisation, le temps risque également d’accroître le coût de la crise pour les citoyens. Et si les barreaux comptent sur la pression de la grève pour obtenir une révision des dispositions qu’ils contestent, ils sont eux aussi confrontés à une responsabilité croissante envers les justiciables, notamment ceux qui ne disposent d’aucune autre voie pour faire valoir leurs droits.
La priorité devrait donc être de sortir de la logique du vainqueur et du vaincu pour retrouver une logique institutionnelle. Une nouvelle saisine conforme aux exigences constitutionnelles, l’ouverture d’un dialogue sérieux sur les points de désaccord et la définition d’un calendrier clair pour mettre fin à la paralysie des intérêts des justiciables coûteraient certainement moins cher que la prolongation du bras de fer. Car à mesure que la crise dure, le différend autour d’une loi risque de devenir le symbole d’une crise plus large de confiance.
Le danger est d’autant plus grand que le pays entre dans une séquence électorale au cours de laquelle les formations politiques devront expliquer aux Marocains non seulement ce qu’elles veulent faire demain, mais aussi ce qu’elles ont fait hier. Si le gouvernement et les forces politiques abordent cette échéance avec des crises non résolues, l’électeur ne jugera pas uniquement les promesses d’avenir : il évaluera également la capacité des institutions à gérer les problèmes lorsqu’ils surgissent.
Parler aujourd’hui de « cinq années difficiles » ne constitue donc pas une prédiction sur le résultat des élections. C’est un avertissement sur ce qui pourrait se produire si les mêmes mécanismes de blocage, de confrontation et d’absence de compromis se prolongent après le scrutin. Une institution qui ne parvient pas à résoudre une crise lorsqu’elle est encore maîtrisable risque de se retrouver confrontée demain à des crises plus coûteuses.
La démocratie ne se mesure pas seulement à celui qui gagne une élection. Elle se mesure aussi à la capacité du pouvoir élu à gérer le désaccord, à protéger les institutions, à écouter avant que la contestation ne devienne grève, puis que la grève ne devienne paralysie et que la paralysie ne se transforme en perte de confiance. Ce qui se joue aujourd’hui dans les tribunaux place ainsi le gouvernement, les partis et les avocats devant la même épreuve : seront-ils capables de faire gagner la justice avant de chercher à faire perdre l’autre partie ?


