La plateforme UNITED24 Media a placé le Maroc au cœur d’un paysage qui dépasse largement la simple recherche européenne d’alternatives au gaz russe, en présentant la compétition autour des approvisionnements énergétiques africains comme un prolongement de la confrontation géopolitique entre Moscou et l’Europe. Cette lecture prend tout son sens à la lumière de la transformation profonde du marché gazier européen depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne : la part du gaz russe dans les importations de l’Union européenne est passée d’environ 45 % en 2021 à 12 % en 2025, tandis que le gaz naturel liquéfié représentait 45 % des importations totales, l’Afrique du Nord occupant désormais une place significative avec près de 13 %.
Mais intégrer le Maroc dans cette équation nécessite une distinction essentielle, afin que l’analyse géopolitique ne conduise pas à confondre les pays producteurs de gaz avec ceux qui détiennent une position stratégique dans les corridors de transport. Le Maroc n’est pas un concurrent de l’Algérie, du Nigeria ou de l’Égypte en tant que grand producteur gazier. Sa valeur réside plutôt dans sa position géographique, ses infrastructures existantes ou projetées et son rôle potentiel de liaison entre l’Afrique de l’Ouest et le marché européen. C’est précisément cette fonction qui donne au projet de gazoduc Afrique-Atlantique, auparavant désigné comme gazoduc Nigeria-Maroc, une portée qui dépasse largement l’économie immédiate du projet.
Le projet porté par le Nigeria et le Maroc à travers NNPC et ONHYM entre ainsi dans une phase plus avancée. Les études techniques et environnementales relatives au tronçon marocain ont progressé, tandis que la décision finale d’investissement est désormais visée pour le dernier trimestre de 2026. En juillet dernier, les États membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ont signé un accord intergouvernemental destiné à soutenir le projet, qui devrait traverser treize pays d’Afrique de l’Ouest sur près de 6 900 kilomètres, avec une capacité pouvant atteindre 30 milliards de mètres cubes par an. Une partie du gaz serait destinée aux besoins des pays traversés, tandis qu’une autre pourrait alimenter le marché européen.
C’est ici que se précise la véritable importance du Maroc dans les calculs européens : sa valeur ne tient pas au volume de gaz présent dans son sous-sol, mais à sa capacité potentielle à devenir un élément de l’architecture africaine d’acheminement de l’énergie vers l’Europe. Si le projet aboutit, le Maroc ne serait plus seulement un consommateur ou un point d’arrivée du gazoduc, mais une plateforme reliant l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique du Nord et, au-delà, au marché européen. Sa géographie deviendrait alors un actif stratégique dans un contexte où les infrastructures énergétiques sont désormais considérées comme des composantes de la sécurité nationale.
Mais cette trajectoire ne se développe pas dans le vide. En juin 2026, l’Algérie a officiellement lancé les travaux de son tronçon du projet de gazoduc transsaharien, reliant le Nigeria au Niger puis à l’Algérie sur environ 4 128 kilomètres, avec une capacité pouvant atteindre 30 milliards de mètres cubes par an avant son raccordement aux réseaux algériens d’exportation vers l’Europe. Deux corridors africains apparaissent ainsi devant l’Europe : une voie atlantique traversant l’Afrique de l’Ouest et le Maroc, et une voie saharienne passant par le Niger et l’Algérie. Toutes deux prétendent apporter une réponse à une même question stratégique : d’où viendra le gaz européen après la Russie ?
Sous cet angle, l’affirmation de UNITED24 Media selon laquelle Moscou chercherait à affaiblir les corridors alternatifs devient plus compréhensible, mais elle doit être considérée comme une lecture analytique à forte dimension géopolitique, et non comme un fait définitivement établi. Démontrer que la Russie cherche spécifiquement à cibler le projet marocain ou qu’elle planifie la neutralisation d’un corridor énergétique précis nécessiterait des éléments indépendants — notamment politiques ou renseignement — que le seul rapport cité ne fournit pas. Ce qui est établi, en revanche, c’est que le Sahel est devenu un espace de compétition internationale croissante et que la Russie a renforcé sa présence politique et sécuritaire dans plusieurs pays de la région, alors même que l’instabilité devient un facteur direct dans les décisions des investisseurs et des opérateurs d’infrastructures.
Le paradoxe est que l’Europe, en réduisant sa dépendance à l’égard de la Russie, n’est pas passée d’une dépendance à une indépendance totale : elle a surtout redistribué ses risques. Une partie du gaz russe a été remplacée par du GNL, ainsi que par des approvisionnements provenant notamment de Norvège, des États-Unis et d’Afrique du Nord, parallèlement à une réduction de la consommation et à l’accélération des énergies renouvelables. La Commission européenne indique que la part du gaz russe est tombée à 12 % en 2025 et que l’Union entend mettre progressivement fin aux importations russes, avec une sortie du GNL russe à la fin de 2026 et du gaz acheminé par gazoduc au plus tard en novembre 2027.
La prochaine bataille énergétique ne sera donc pas nécessairement une bataille autour des seuls gisements, mais autour des corridors : qui possède le gazoduc, qui garantit sa sécurité, qui peut financer son développement et qui contrôle l’accès aux marchés situés à son extrémité. Dans cette équation, le Maroc acquiert une importance qui ne découle pas de ses réserves gazières, mais de sa façade atlantique, de sa proximité avec l’Europe, de ses relations avec l’Afrique de l’Ouest et de la capacité de ses infrastructures à s’inscrire dans un système énergétique continental.
C’est finalement le sens profond de l’apparition du Maroc dans les analyses consacrées à la compétition russo-européenne autour du gaz africain. Le Royaume se retrouve face à une opportunité stratégique considérable, mais aussi à l’intérieur d’un espace de compétition particulièrement sensible. La réussite du projet Nigeria-Maroc ne signifierait pas seulement l’arrivée de nouvelles molécules de gaz sur le marché européen ; elle créerait un nouveau corridor atlantique reliant l’Afrique de l’Ouest à l’Europe et ferait du Maroc l’un de ses principaux nœuds. Dans un monde où l’énergie est devenue autant un instrument de puissance qu’une marchandise, le gazoduc peut parfois devenir plus stratégique que le gisement lui-même.


