À première vue, le message adressé aux médias paraît simple : votre institution a-t-elle publié le communiqué de presse de la Confédération marocaine des très petites, petites et moyennes entreprises ? Si ce n’est pas encore le cas, envisage-t-elle de le faire ? Pourtant, replacée dans son contexte économique et institutionnel, cette démarche dépasse largement une simple demande de couverture médiatique. Elle révèle une tentative de construire un réseau de communication transnational, dans lequel les médias occupent une place stratégique, à un moment où la bataille des petites entreprises face à l’État, au marché et au financement est devenue aussi une bataille de représentation.
Le communiqué annonce la création du « Club des ambassadeurs des petites entreprises », présenté comme un réseau international relevant de la Confédération et regroupant des membres de plusieurs pays, notamment des professionnels et des acteurs des médias et de la communication. Cette formulation est importante : elle fait passer l’action de la Confédération de la défense des intérêts des petites entreprises dans le champ économique national à la construction d’un cercle de relations et de relais capables de porter son discours à l’étranger et de le faire circuler dans l’espace médiatique.
Cette initiative intervient alors que les très petites, petites et moyennes entreprises occupent une place centrale dans le débat sur l’avenir de l’économie marocaine. Les données officielles indiquent que les très petites entreprises représentent environ 94 % du tissu productif national, tandis que d’autres sources, notamment des déclarations du président de la Confédération, avancent que l’ensemble des TPE et PME représente plus de 98 % des entreprises et plus de 83 % des emplois. En décembre 2025, plusieurs institutions publiques, financières et professionnelles, dont le ministère de l’Économie et des Finances, Bank Al-Maghrib, Tamwilcom, Maroc PME et la CGEM, ont signé une charte consacrée au financement et à l’accompagnement des très petites entreprises. (maroc.ma)
Ces chiffres déplacent le débat : la question n’est plus seulement de reconnaître le poids des petites entreprises, mais de savoir qui est capable de transformer ce poids numérique en force de négociation et de représentation institutionnelle. Depuis plusieurs années, le président de la Confédération, Abdellah El Ferki, insiste sur ce qu’il considère comme un décalage entre les programmes publics et l’accès réel des très petites entreprises à ces dispositifs, en appelant notamment à des mécanismes de financement mieux adaptés à leur réalité. Cette position est apparue dans les débats relatifs au budget 2026, à l’emploi et aux politiques d’investissement. (snrtnews.com)
C’est dans cette logique qu’il faut comprendre l’introduction des médias au cœur du « Club des ambassadeurs ». La petite entreprise ne souffre pas uniquement d’un manque de financement. Elle souffre aussi d’un déficit d’accès aux centres de décision, aux marchés et à l’information. Une entreprise incapable de rendre ses difficultés visibles demeure, malgré son poids économique et numérique, moins influente que des structures mieux organisées et plus proches des cercles de décision. Dans cette perspective, les médias deviennent un instrument de représentation et non plus un simple canal de diffusion des communiqués.
Le passage consacré aux médias marocains, français et africains est particulièrement révélateur. Le message précise que « plusieurs institutions médiatiques du Maroc, de France et d’Afrique » ont déjà rejoint le club. Cette précision porte un deuxième message implicite : le club veut se présenter dès sa naissance comme une structure dépassant les frontières nationales. L’adhésion n’est donc pas présentée uniquement comme une participation à un cadre professionnel, mais comme l’intégration à un espace international reliant entreprises, médias et acteurs de la communication.
Cette orientation possède une logique particulière dans le cas du Maroc. Les petites entreprises marocaines ne travaillent plus dans un marché strictement national. Nombre d’entre elles entretiennent des liens avec la diaspora, les marchés européens et africains, ou encore avec des chaînes d’approvisionnement transfrontalières. La construction d’un réseau médiatique et professionnel reliant le Maroc, la France et l’Afrique peut ainsi offrir à ces entreprises des canaux pour se faire connaître, défendre leurs intérêts, développer de nouveaux contacts et, potentiellement, peser sur des débats économiques qui dépassent le cadre national.
Mais la véritable portée du projet dépendra de ce qui se passera après la phase des adhésions et des communiqués de presse. Il existe une différence fondamentale entre un « club d’ambassadeurs » réduit à une liste de noms et de logos, et un réseau doté d’une véritable fonction économique. Si sa mission se limite à relayer des communiqués et à multiplier les signes d’appartenance, le projet risque de rejoindre la longue liste des réseaux professionnels dont la visibilité s’est progressivement éteinte. Si, en revanche, les ambassadeurs deviennent de véritables points de connexion pour les petites entreprises, capables de faire circuler informations, opportunités, marchés et difficultés d’un pays à l’autre, le club pourrait devenir un véritable outil économique.
C’est précisément là que se situe la question centrale : le club est-il un réseau de communication ou un réseau d’influence ? La différence n’est pas seulement sémantique. Un réseau de communication informe, met en relation et donne de la visibilité. Un réseau d’influence cherche à modifier la perception d’une question, à la faire remonter dans le débat public et à la connecter aux décideurs, aux institutions et aux marchés.
Le contexte économique renforce cette ambition. Le Conseil économique, social et environnemental considère les très petites et petites entreprises comme une composante essentielle du tissu économique et social en raison de leur poids démographique et de leur contribution à l’emploi, tout en soulignant les difficultés liées au financement, à la pérennité, à la modernisation et à leur capacité de croissance. (cese.ma) Des études récentes ont également mis en évidence la fragilité de ce tissu entrepreneurial et le niveau élevé des cessations d’activité parmi les très petites entreprises. (lebrief.ma)
La création d’un réseau d’« ambassadeurs » prend donc une dimension plus large. Elle traduit, implicitement, une volonté de faire passer les petites entreprises du statut de bénéficiaires silencieux des politiques publiques à celui d’acteurs capables de porter une voix collective, de construire des alliances et de défendre leurs intérêts.
La sollicitation des médias et la demande de liens de publication constituent la traduction concrète de cette stratégie. La Confédération ne cherche pas seulement à faire exister le club ; elle cherche à le rendre visible. Dans une économie où l’image, la réputation et la maîtrise de l’information constituent désormais une partie du pouvoir économique, construire une présence médiatique revient aussi à construire une capacité d’influence.
Le projet peut ainsi être lu comme une tentative de mettre en place une « diplomatie économique des petites entreprises ». Son succès ne se mesurera ni au nombre d’ambassadeurs recrutés ni au nombre de liens publiés, mais à sa capacité à transformer la dispersion des petites entreprises en réseau organisé, la plainte individuelle en cause collective et la visibilité médiatique en capacité réelle d’influence.
C’est là que se situera le véritable test pour Abdellah El Ferki et la Confédération : le « Club des ambassadeurs des petites entreprises » parviendra-t-il à dépasser le simple cercle relationnel pour devenir une véritable structure d’influence ? Si tel est le cas, le message actuellement adressé aux médias pourrait bien n’être que la première étape d’un projet beaucoup plus vaste qu’une simple campagne de diffusion d’un communiqué de presse.


