La déclaration de Mohamed Daoudi, ancien secrétaire général de la Fédération Royale Marocaine de Taekwondo, remet au premier plan une question qui dépasse les noms des fédérations sportives et les conflits entre leurs dirigeants. En parlant de la Direction des Sports, de sa responsabilité dans le contrôle et l’encadrement, mais aussi de son incapacité supposée à intervenir face à certaines situations, Daoudi ouvre, volontairement ou non, une question plus fondamentale : que devient la tutelle administrative lorsqu’elle n’est plus seulement un mécanisme de contrôle, mais qu’elle intervient dans l’interprétation même des règles qui déterminent l’avenir des fédérations ?
La question n’est évidemment pas de savoir si l’administration doit être présente ou absente du sport. La loi lui confère un rôle précis. Elle doit contrôler, encadrer, accompagner et veiller au respect des textes. Mais il existe une différence essentielle entre une administration qui exerce une tutelle à partir de règles écrites et une administration dans laquelle le contrôle peut finir par dépendre de l’interprétation personnelle de celui qui instruit le dossier. À partir de ce moment, le problème n’est plus seulement celui de l’application de la loi, mais celui de la manière dont la loi est appliquée.
La loi n° 30-09 relative à l’éducation physique et aux sports a précisément organisé la place de l’administration dans le mouvement sportif. Son article 23 encadre la constitution et le fonctionnement des fédérations sportives et prévoit notamment la transmission de leurs statuts à l’administration afin qu’elle vérifie leur conformité aux dispositions légales et réglementaires applicables. L’article 25 intervient ensuite sur un autre terrain : celui de l’agrément, accordé par l’administration afin de permettre à la fédération d’exercer ses prérogatives et de bénéficier des avantages prévus par la loi. Le même article pose la règle selon laquelle une seule fédération sportive peut être agréée pour une même activité sportive.
Cette distinction est essentielle, parce qu’une grande partie de la confusion naît précisément du mélange entre les différentes étapes. La constitution d’une fédération n’est pas son agrément. L’approbation de ses statuts n’est pas son agrément. Et l’agrément n’est pas une nouvelle constitution de la fédération. Chaque étape obéit à sa propre logique juridique. Lorsque l’une d’elles est achevée, elle ne devrait pas être constamment rouverte sous le couvert d’une étape ultérieure.
C’est précisément à ce niveau que le cas du jiu-jitsu brésilien devient intéressant, non pas comme conflit entre deux fédérations, encore moins comme affaire personnelle, mais comme cas concret permettant de tester le fonctionnement de la tutelle sportive. Les documents disponibles montrent l’existence d’un processus administratif relatif à la Fédération Royale Marocaine de Jiu-Jitsu Brésilien et Sports Assimilés, avec des statuts approuvés et un dossier d’agrément ayant fait l’objet de correspondances administratives. La question s’est ensuite déplacée vers un autre terrain : le jiu-jitsu brésilien constitue-t-il une activité sportive distincte ou doit-il être considéré comme faisant partie de l’activité du jiu-jitsu déjà encadrée par une autre fédération ?
C’est précisément sur ce point que la correspondance ministérielle du 11 décembre 2025 devient déterminante. Le ministère y fonde sa position sur l’article 25 de la loi 30-09 et considère que le jiu-jitsu brésilien est issu du jiu-jitsu traditionnel, lequel relève déjà d’une fédération existante. Il en déduit que la création d’une autre fédération autour du jiu-jitsu brésilien ne peut être admise dans le cadre de la règle d’une seule fédération agréée par activité sportive.
Il faut prendre cette position au sérieux parce qu’elle constitue le raisonnement officiel de l’administration. Mais précisément pour cette raison, elle appelle une question tout aussi sérieuse : sur quel critère l’administration détermine-t-elle qu’il s’agit juridiquement d’une seule et même activité sportive ? Le fait qu’une discipline soit historiquement issue d’une autre suffit-il à établir leur identité juridique ? Le nom constitue-t-il le critère ? Les règles techniques ? Les systèmes de compétition ? Les catégories ? Les instances internationales ? Ou faut-il combiner plusieurs de ces éléments ?
C’est là que se situe le véritable enjeu. L’article 25 parle d’une seule fédération pour une même activité sportive. Il faut donc, avant d’appliquer cette règle, déterminer ce qui constitue cette activité. Or cette qualification ne devrait pas dépendre d’une impression administrative ou d’une interprétation qui apparaît seulement lorsque le dossier arrive sur le bureau d’un agent. Elle devrait reposer sur un critère objectif, écrit, identifiable et applicable de la même manière à tous les dossiers.
La question n’est donc pas de dire que le ministère a tort simplement parce que son interprétation ne correspond pas à celle de la Fédération de jiu-jitsu brésilien. Ce serait trop facile et juridiquement insuffisant. La vraie question est de demander à l’administration de rendre visible le raisonnement qui conduit à sa décision. Si deux disciplines sont considérées comme une seule activité au sens de l’article 25, il faut pouvoir expliquer pourquoi, selon quels critères et sur la base de quelles références techniques et réglementaires.
C’est précisément ici que la déclaration de Mohamed Daoudi retrouve toute sa portée. Lorsqu’il interroge le rôle de la Direction des Sports face aux dysfonctionnements de certaines fédérations, il pose en réalité la question des limites de la tutelle. Une administration de tutelle n’est pas une police installée au-dessus des fédérations. Elle n’a pas vocation à gérer à leur place leurs affaires quotidiennes, ni à transformer chaque dossier en enquête administrative. Son rôle est de vérifier, d’encadrer, d’accompagner et d’appliquer les textes lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies.
Cette distinction devient encore plus importante lorsqu’on évoque les fédérations qui ne tiennent pas leurs assemblées générales pendant plusieurs années, celles dont les organes dirigeants sont confrontés à des décisions judiciaires définitives ou celles qui accumulent des dysfonctionnements dans leur gestion. Si la loi prévoit des mécanismes d’intervention, notamment en matière d’agrément et de fonctionnement des fédérations, la question est alors de savoir pourquoi ces mécanismes sont activés dans certains cas et paraissent moins visibles dans d’autres.
Le véritable problème n’est donc pas l’existence du contrôle. C’est l’absence éventuelle d’un système qui rende le contrôle prévisible. Une fédération devrait savoir à l’avance quelles obligations elle doit respecter, quels documents elle doit produire, quels délais lui sont applicables, quelles conséquences sont attachées à chaque manquement et selon quelle procédure l’administration peut intervenir.
Pourquoi cette relation ne serait-elle pas, en grande partie, numérique ?
Une fédération qui souhaite créer une structure, faire approuver ses statuts, demander son agrément ou accomplir une autre formalité pourrait déposer son dossier sur une plateforme unique. Le système indiquerait immédiatement les documents nécessaires, vérifierait leur présence, signalerait les pièces manquantes et permettrait au demandeur de suivre l’évolution de son dossier. Chaque observation administrative serait associée au texte juridique ou réglementaire qui la justifie.
Cela ne supprimerait évidemment pas le rôle de l’administration. Cela supprimerait surtout l’opacité inutile du parcours administratif.
Et c’est ici que l’intelligence artificielle pourrait apporter une véritable valeur ajoutée, sans jamais se substituer à l’autorité publique. Elle pourrait comparer automatiquement un statut avec le modèle réglementaire, vérifier la cohérence des documents, détecter les pièces manquantes, signaler les contradictions et identifier les dispositions juridiques susceptibles de s’appliquer. Le fonctionnaire conserverait la responsabilité de l’analyse et de la décision, mais il ne serait plus obligé de consacrer une partie considérable de son temps à des tâches de vérification répétitives.
Le bénéfice serait double. La fédération serait mieux protégée contre l’arbitraire ou l’incompréhension administrative, mais le fonctionnaire le serait également contre les accusations de favoritisme, de lenteur ou de traitement différencié. Plus la procédure est traçable, moins elle dépend des personnes.
C’est précisément là que se trouve la modernisation que le sport marocain devrait rechercher. Il ne s’agit pas de remplacer les fonctionnaires par des machines, encore moins de considérer que les cadres de la Direction des Sports seraient incapables. Beaucoup disposent d’une expérience et d’une formation solides. Mais même le meilleur fonctionnaire travaille dans les limites du système administratif qui lui est donné. Si le système est essentiellement fondé sur le dossier papier, la correspondance, les visas successifs et les interprétations administratives, le risque de lenteur et d’inégalité de traitement demeure.
Une administration moderne devrait au contraire permettre au fonctionnaire de se concentrer sur ce qui nécessite réellement son expertise : l’appréciation juridique, l’analyse des situations particulières et la décision motivée. Le reste peut largement être automatisé.
Le dossier du jiu-jitsu brésilien prend alors une autre dimension. Il ne s’agit plus de savoir qui a raison entre deux disciplines. Il s’agit de regarder ce que révèle ce dossier sur le fonctionnement de la tutelle. Une fédération possède un statut, un parcours administratif, un dossier d’agrément et des documents qui ont été examinés à différents niveaux. Puis, à un moment donné, l’administration oppose à son projet une interprétation de l’article 25 fondée sur l’unité de l’activité sportive. La question journalistique devient alors : où s’arrête le contrôle administratif et où commence l’interprétation administrative ?
Cette question n’est ni une attaque contre le ministère ni une défense automatique d’une fédération. Elle relève d’un principe élémentaire de gouvernance : une administration qui exerce une compétence importante doit pouvoir expliquer, de manière intelligible et vérifiable, le chemin qui conduit à sa décision.
C’est également pour cela qu’il faut éviter de transformer l’enregistrement d’un nom ou d’une marque auprès de l’Office Marocain de la Propriété Industrielle et Commerciale en preuve d’un agrément sportif. Ce sont des domaines juridiques différents. De la même manière, l’existence d’une reconnaissance internationale ou olympique d’une discipline ne dispense pas, à elle seule, une fédération de respecter les règles nationales applicables à son organisation. Chaque élément doit rester dans son domaine juridique propre.
Le débat devient alors beaucoup plus sain. On ne demande pas au ministère de reconnaître automatiquement une fédération. On ne demande pas davantage de considérer qu’une discipline est indépendante simplement parce qu’elle porte un nom différent. On demande quelque chose de beaucoup plus simple : que le critère permettant de distinguer une activité sportive d’une autre soit clairement défini et appliqué de façon uniforme.
Car si deux activités sont juridiquement une seule activité, le droit doit pouvoir le démontrer.
Et si elles sont différentes, le droit doit pouvoir le démontrer également.
Ce qui ne peut durablement fonctionner, c’est une zone grise dans laquelle l’avenir d’une fédération dépend de la manière dont un dossier est interprété à l’intérieur d’un bureau.
C’est à ce moment que la réflexion revient à Mohamed Daoudi. Son interrogation sur la Direction des Sports ne devrait pas conduire à réclamer davantage de contrôle administratif. Elle devrait conduire à réclamer un contrôle plus moderne, plus transparent et plus prévisible. Le sport marocain n’a pas besoin d’une administration qui intervienne partout. Il a besoin d’une administration qui intervienne exactement là où la loi lui demande d’intervenir, avec les mêmes règles pour tous.
La différence est fondamentale.
Une tutelle efficace n’est pas celle qui sait bloquer un dossier. C’est celle qui sait expliquer pourquoi elle le bloque, sur quel texte, selon quel critère et dans quelle procédure. Une tutelle moderne n’est pas celle qui accumule les signatures. C’est celle qui rend le parcours administratif lisible. Une tutelle forte n’est pas celle dont les fonctionnaires deviennent incontournables. C’est celle dont les règles restent applicables même lorsque les fonctionnaires changent.
C’est pourquoi la réforme de la gouvernance sportive ne devrait pas commencer par la multiplication des commissions ou par le remplacement d’un organe administratif par un autre. La question d’un Conseil supérieur du sport ou d’une Haute Délégation aux Sports peut naturellement être discutée, mais elle ne produira aucun changement réel si l’on transfère simplement les mêmes pratiques dans une nouvelle institution.
Le problème n’est pas le nom inscrit sur la porte. C’est ce qui se passe derrière la porte.
Le sport marocain a besoin d’une administration capable de protéger l’argent public, de contrôler la gouvernance des fédérations, d’accompagner leur développement et d’intervenir lorsque la loi l’exige. Mais cette administration doit elle-même accepter que son pouvoir soit encadré par la règle, la transparence et la traçabilité.
Le cas du jiu-jitsu brésilien permet précisément de poser cette question sans transformer le débat en affrontement personnel. Il nous montre qu’entre la création d’une fédération, l’approbation de ses statuts et son agrément, il existe des étapes distinctes. Il nous montre également qu’une fois que l’administration considère deux disciplines comme une seule activité au sens de l’article 25, cette qualification devient déterminante. Il faut donc que le critère de cette qualification soit clair, objectif et contrôlable.
C’est finalement là que se trouve la véritable leçon de cette affaire.
La réforme de la gouvernance sportive ne consiste pas à renforcer la police administrative. Elle consiste à faire en sorte que la loi devienne plus forte que les personnes qui l’interprètent.
Et pour y parvenir, le chemin est désormais identifiable : des règles claires, des critères publics, des procédures numériques, des dossiers traçables, des décisions motivées et une intelligence artificielle utilisée comme outil d’assistance — non comme substitut à la responsabilité humaine.
Le jour où une fédération pourra déposer son dossier sans avoir besoin de connaître le nom du fonctionnaire qui le traitera, et où le fonctionnaire pourra prendre sa décision sans être soupçonné d’avoir choisi lui-même les règles applicables, une partie essentielle du problème aura déjà été réglée.
Le sport marocain n’a donc pas besoin d’une nouvelle police… mais d’une administration qui applique la loi telle qu’elle est.


