lundi, août 10, 2026
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L’ingénierie du passage total : Lekjaa entre le pouvoir du football et le poids du budget… qui paie le prix de l’image ?

Fouzi Lekjaa n’est désormais plus seulement le responsable sportif qui a réussi à conduire le football marocain vers une séquence sans précédent, ni simplement le ministre délégué chargé du Budget qui évolue au cœur des chiffres et des équilibres financiers de l’État. Depuis son entrée officielle au bureau politique du Parti Authenticité et Modernité (PAM), l’homme se trouve au centre d’une question politique plus large : que se passe-t-il lorsque se concentrent, dans une même trajectoire, le pouvoir symbolique du football, avec ce qu’il charrie de popularité et de ferveur nationale, et le pouvoir budgétaire, avec ce qu’il implique en matière de choix, d’arbitrages et de répartition des ressources publiques ? Le débat ne concerne donc plus seulement Lekjaa en tant que personne. Il porte désormais sur le modèle qu’il incarne et sur la manière dont le sport, l’économie et la politique peuvent se croiser dans un Maroc soumis à des attentes de plus en plus fortes.

Car le football marocain n’est plus seulement un sport. Depuis l’exploit historique des Lions de l’Atlas, demi-finalistes de la Coupe du monde 2022, puis l’organisation de la CAN 2025 et la préparation de la Coupe du monde 2030, le football est devenu l’un des instruments les plus puissants de l’image nationale. La victoire sportive produit désormais une émotion collective, le stade est devenu un espace d’identité et de fierté, tandis que les infrastructures sportives s’inscrivent dans un projet national qui dépasse largement le terrain de jeu. Une réalité est difficile à nier : investir dans les stades, les routes, les aéroports, les hôtels et les réseaux de transport ne disparaît pas avec le dernier coup de sifflet. Ces investissements peuvent constituer une infrastructure économique et touristique durable.

Mais la puissance de cette image fait naître une autre question, tout aussi légitime : à quel moment l’investissement dans l’image nationale commence-t-il à entrer en concurrence avec les priorités sociales ?

C’est précisément là que l’expérience de Lekjaa prend sa véritable dimension politique.

Ceux qui regardent ce modèle avec un œil critique considèrent que le football est devenu davantage qu’un sport : une forme de « football-spectacle » capable de produire des moments collectifs de joie et, en même temps, de déplacer l’attention de l’opinion publique des difficultés quotidiennes vers des enjeux symboliques plus fédérateurs. Une victoire des Lions offre à des millions de Marocains un moment d’unité nationale ; une compétition continentale renforce l’image internationale du pays ; un nouveau stade devient, à travers les images diffusées, le symbole d’un Maroc moderne et capable de réaliser de grands projets. En politique, l’image compte. Elle peut donner au citoyen le sentiment que son pays avance, même lorsque son quotidien lui renvoie une perception moins spectaculaire de cette progression.

Mais réduire cette réalité à l’idée d’un « divertissement du peuple par le football » serait trop simple. Les investissements sportifs ne sont pas, par nature, des dépenses perdues, pas plus que tous les budgets consacrés aux stades ne relèvent de l’apparat. La Banque mondiale a elle-même établi un lien entre l’accélération de l’investissement public au Maroc en 2025, qui a contribué à porter la croissance autour de 4,9 %, et les grands investissements liés notamment à la préparation de la Coupe du monde 2030, parallèlement à la reprise de l’activité agricole. L’infrastructure sportive s’inscrit donc bel et bien dans une dynamique économique plus large.

Mais reconnaître cette réalité ne clôt pas le débat. Cela le rend au contraire plus complexe.

Car un investissement peut être économiquement productif tout en restant discutable par son calendrier, son volume ou sa place dans l’ordre des priorités. L’État peut gagner un nouveau stade, améliorer ses infrastructures, attirer davantage de touristes, générer des emplois liés aux chantiers et développer de nouveaux services. Mais il doit répondre simultanément au citoyen qui constate que son revenu n’a pas progressé au même rythme que le coût de la vie. C’est ici qu’apparaît la différence entre la croissance mesurée par les indicateurs et le bien-être mesuré par le citoyen dans son foyer.

C’est à cet endroit précis que le budget entre au cœur de l’histoire.

Fouzi Lekjaa, en tant que ministre délégué chargé du Budget, n’est pas le ministre des Sports. Mais il occupe une position particulièrement sensible dans l’architecture de la décision financière publique. Le budget n’est pas un simple tableau de chiffres. Il constitue la traduction concrète d’une question politique fondamentale : où placer l’argent de l’État en priorité ? Combien consacrer à l’investissement ? Combien à la protection sociale ? Combien à la santé et à l’éducation ? Combien aux subventions ? Combien aux salaires ? Et combien faut-il préserver pour garantir à l’État la capacité de résister aux prochaines crises ?

C’est précisément là que la double image de Lekjaa produit une contradiction difficile à ignorer.

D’un côté, il y a un Maroc qui veut construire des stades modernes, préparer la Coupe du monde, réhabiliter ses villes, moderniser les transports, développer ses aéroports et ses capacités hôtelières, et faire des grandes compétitions sportives un levier d’attractivité touristique et économique. De l’autre, il y a le Maroc quotidien : la famille qui calcule le prix de son panier, le jeune qui cherche un emploi, le père qui paie les frais de transport, le malade qui attend des soins, et le ménage qui, à la fin du mois, compare son revenu à ses dépenses.

Entre ces deux Maroc, il y a le budget.

Et c’est là que la question devient plus audacieuse : l’État peut-il financer l’avenir sans faire payer au présent le prix de cet avenir ?

Le récit officiel apporte une réponse claire : il n’existe pas de contradiction entre les deux. L’investissement dans les grandes infrastructures n’est pas présenté comme un substitut aux dépenses sociales, mais comme une composante d’une stratégie de croissance destinée à créer de la valeur, des emplois et de la compétitivité. Lekjaa lui-même a souligné que les projets d’infrastructures, d’investissement et de construction liés à la CAN 2025 s’inscrivaient dans une trajectoire continue vers la Coupe du monde 2030, avec l’objectif affiché de construire un héritage durable et de développer les territoires et les écosystèmes économiques liés au sport.

C’est un argument économiquement solide.

Un stade moderne ne sert pas uniquement pendant une compétition internationale. Il peut être utilisé par les clubs locaux, participer à l’attractivité d’une ville et s’intégrer à une économie du divertissement et du tourisme. Les grandes compétitions mobilisent également le transport, l’hébergement, la restauration, la sécurité, les télécommunications et une multitude de services. La véritable question n’est donc pas : faut-il construire des stades ou non ? Elle est plutôt : quel est le rendement économique et social net de ces investissements, qui en bénéficiera et à quel moment ?

C’est précisément à ce niveau que le débat public devrait se déplacer.

Défendre l’investissement sportif ne devrait pas devenir une défense émotionnelle du football, pas plus que le critiquer ne devrait se transformer en rejet idéologique des stades. Il faut compter : combien avons-nous dépensé ? Combien d’emplois permanents ces investissements ont-ils générés ? Quel sera leur taux d’utilisation après les compétitions ? Qu’ont-ils apporté aux territoires ? Quel sera leur rendement touristique ? Les nouvelles infrastructures deviendront-elles de véritables actifs économiques ou se transformeront-elles, après les grands événements, en équipements coûteux dont l’utilisation restera limitée ?

C’est ici que le mot « héritage » cesse d’être un simple élément de langage.

Le véritable héritage d’une Coupe du monde ne se mesure pas au nombre de stades visibles sur les écrans de télévision. Il se mesure à ce que ces stades laisseront dans l’économie locale lorsque les projecteurs seront éteints. Si un stade génère durablement de l’activité, il constitue un investissement. S’il nécessite, en revanche, des financements publics permanents pour couvrir ses coûts d’exploitation et de maintenance sans rendement économique clair, alors la question budgétaire devient pleinement légitime.

Mais il faut éviter une autre simplification : présenter chaque dirham consacré au sport comme un dirham retiré de la santé ou de l’éducation. Le budget public n’est pas une caisse à compartiment unique. L’économie a besoin d’investissements, les infrastructures peuvent générer de la croissance, et la croissance peut élargir les ressources disponibles pour les politiques sociales. Comparer directement un « stade » à un « hôpital » peut être médiatiquement efficace, mais cela ne suffit pas à rendre compte de la réalité économique.

Le véritable problème réside dans l’ordre des priorités, la mesure du rendement et la répartition des fruits de la croissance.

Et nous arrivons alors au point le plus sensible : le pouvoir d’achat.

Le gouvernement ne peut pas dire qu’il l’a ignoré. Il a mis en place le système d’aide sociale directe, augmenté progressivement les crédits qui lui sont consacrés et intégré les hausses salariales dans le cadre du dialogue social. Les données officielles indiquent ainsi que l’enveloppe consacrée à l’aide sociale directe a atteint 26,5 milliards de dirhams en 2025 et devait s’établir autour de 29 milliards en 2026. Les données d’exécution budgétaire montrent également une progression des dépenses de personnel sous l’effet des mesures issues du dialogue social, tandis que les dépenses de compensation ont reculé au début de 2026.

L’image n’est donc pas celle d’un gouvernement qui investirait dans les stades en abandonnant les citoyens à la seule loi du marché.

Mais ce n’est pas non plus l’image d’une crise définitivement réglée.

Même lorsque l’inflation ralentit, le citoyen continue de vivre avec un niveau général des prix plus élevé qu’avant les épisodes inflationnistes successifs. Les tensions sur l’énergie peuvent en outre réapparaître et peser à nouveau sur les prix. Le chiffre de l’inflation peut donc s’améliorer tandis que le sentiment de perte de pouvoir d’achat demeure.

C’est une distinction fondamentale.

Une baisse du taux d’inflation ne signifie pas que les prix reviennent à leur niveau antérieur.

Et c’est précisément cette différence entre le rythme auquel les prix augmentent et le niveau auquel ils se sont installés qui explique en partie pourquoi le sentiment de pression sur le pouvoir d’achat peut persister alors même que les indicateurs d’inflation deviennent plus modérés.

C’est à partir de là que la nouvelle responsabilité politique de Lekjaa devient beaucoup plus complexe.

Lorsqu’il était principalement perçu comme un technicien des finances publiques, il pouvait défendre les chiffres avec le langage de la macroéconomie. Après son entrée en politique, la question change. Il ne suffira plus d’expliquer que le déficit reste maîtrisé, que la croissance progresse ou que les grands investissements soutiennent l’économie. Il lui faudra expliquer comment cette croissance se transforme concrètement en amélioration de la vie des citoyens.

Et cela n’est plus une question technique.

C’est le cœur même de la politique.

Car le citoyen ne consomme pas le PIB, ne mange pas le taux de croissance et ne paie pas sa facture d’électricité avec le niveau du déficit. Il veut savoir ce qu’il lui reste dans la poche après avoir payé la nourriture, le logement, le transport, l’éducation et la santé.

C’est ici précisément que le langage du technocrate rencontre celui de la rue.

Le technocrate dit : nous devons protéger les équilibres financiers pour ne pas payer davantage demain.

Le citoyen répond : moi, je paie déjà aujourd’hui.

Les deux peuvent avoir raison.

Mais la politique commence lorsque le responsable doit trouver le point de rencontre entre ces deux vérités.

C’est sous cet angle que l’entrée de Lekjaa en politique dépasse largement une simple transition professionnelle. Elle constitue un test grandeur nature d’un modèle fondé sur l’idée que la compétence technique et la performance peuvent se transformer en légitimité politique. Son bilan sportif lui apporte une popularité ; son expérience financière lui confère l’image d’un homme qui connaît les mécanismes de l’État ; mais la politique lui demandera une troisième qualité que ni le football ni le budget ne garantissent : la capacité de convaincre le citoyen que les choix de l’État le servent lui aussi, et pas seulement l’avenir qu’on lui promet.

C’est là que se situe l’aspect le plus sensible de l’expérience Lekjaa.

L’homme dont le nom est associé à l’un des plus importants projets de développement du football marocain se retrouve désormais dans une position politique où l’on pourra lui demander des comptes sur le coût de ce projet. L’homme qui défend l’investissement et les infrastructures sera interrogé sur leur rendement. L’homme qui se trouve au cœur de l’architecture budgétaire sera questionné sur les priorités. Et l’homme qui entre dans la compétition politique sera finalement jugé sur une chose : le citoyen, et non le stade.

Il était relativement facile de construire l’image d’un nouveau Maroc à travers le football.

Il est beaucoup plus difficile de faire en sorte que le citoyen retrouve ce nouveau Maroc dans son salaire, dans l’hôpital de son quartier, dans l’école de ses enfants et dans les perspectives professionnelles de sa famille.

La question n’est donc plus : le football détourne-t-il les citoyens de la politique ?

La question plus sérieuse est : la politique peut-elle faire du succès du football une composante réelle de l’amélioration de la vie des citoyens ?

Si la réponse est oui, alors les stades deviennent des investissements, les compétitions deviennent des leviers et la popularité sportive peut se transformer en puissance économique et en influence politique. Mais si les gains symboliques restent séparés de la vie quotidienne, l’écart entre le Maroc qui gagne dans les stades et celui que le citoyen affronte dans les marchés restera intact, quels que soient le nombre de trophées ou l’éclat des nouvelles enceintes sportives.

C’est pourquoi la véritable critique ne devrait pas viser le football, mais l’absence éventuelle d’un calcul politique et social suffisamment précis du rendement de l’investissement.

Personne ne peut raisonnablement contester, par principe, l’ambition de faire du Maroc une puissance sportive, touristique et attractive pour l’investissement. Mais le citoyen veut connaître sa part de cette puissance. Il veut comprendre pourquoi l’État dépense aujourd’hui, ce qu’il en retirera demain et qui supportera la facture si les rendements attendus ne se matérialisent pas.

Ces questions deviennent d’autant plus importantes que le Maroc n’évolue pas dans une conjoncture budgétaire ordinaire. Le Fonds monétaire international considère que la croissance demeure solide et que les grands investissements soutiennent l’activité, tout en soulignant la nécessité de poursuivre les efforts en matière d’emploi, d’élargissement de la protection sociale et de croissance inclusive.

La question n’est donc pas celle, caricaturale, qui opposerait « le sport » à « la pauvreté ».

La véritable équation oppose l’investissement et la croissance, d’un côté, à la justice dans la répartition des fruits de cette croissance, de l’autre.

La nuance est essentielle.

Si les stades, les routes, les aéroports, les hôtels et les infrastructures nouvelles contribuent à créer une économie plus productive, à développer le tourisme, à attirer les investissements et à générer des emplois réels, alors l’investissement sportif devient une composante d’une politique de développement et non une simple politique de spectacle.

Mais si le citoyen n’en perçoit que le coût sans en voir les retombées, le discours économique, aussi exact soit-il, restera incapable de produire de la confiance.

C’est précisément ce qui donne toute sa sensibilité au passage politique de Lekjaa.

Il quitte un espace où il pouvait essentiellement parler de performance pour entrer dans un espace où il devra désormais parler de choix.

La performance dit : regardez ce que nous avons construit.

La politique demande : pourquoi l’avons-nous construit ? Combien cela a-t-il coûté ? Qui en a bénéficié ? Qu’aurions-nous pu construire à la place ? Et que deviendra cet investissement dans dix ans ?

C’est probablement la question qui accompagnera Lekjaa plus longtemps que toutes les autres.

Car il se trouve désormais au croisement de trois pouvoirs symboliques : le pouvoir du football, qui procure l’émotion ; le pouvoir budgétaire, qui détermine les arbitrages ; et le pouvoir politique, qui exige la légitimité. S’il parvient à articuler ces trois dimensions autour d’un projet qui rende l’investissement sportif productif, la croissance plus inclusive et le pouvoir d’achat mieux protégé, il pourrait contribuer à faire émerger un nouveau modèle du responsable politique marocain.

Mais si ces trois dimensions restent séparées, sa propre force pourrait devenir sa principale vulnérabilité : le succès sportif élève les attentes, la responsabilité financière transforme chaque dirham en objet de questionnement, et l’entrée en politique le place directement face au citoyen.

La prochaine bataille ne sera donc pas seulement celle de Lekjaa contre ses adversaires.

Elle opposera deux images du Maroc.

Le Maroc des grands stades, des compétitions internationales, des investissements, des nouvelles infrastructures, du tourisme et de l’image mondiale.

Et le Maroc du panier de la ménagère, du salaire, de l’emploi, de la santé, de l’éducation et du logement.

Le véritable défi n’est pas de choisir l’un et d’abandonner l’autre. Un État qui veut devenir une puissance économique et sportive ne peut se passer d’investissement. Mais il ne peut pas non plus durer sans légitimité sociale.

Le défi consiste à démontrer que le Maroc qui remplit les tribunes de ferveur est également capable de remplir la vie des citoyens de confiance.

C’est précisément là que commence la politique.

Car Fouzi Lekjaa n’est désormais plus seulement appelé à expliquer aux Marocains pourquoi le Maroc a besoin de grands stades.

Après son passage vers la politique, il devra leur expliquer ce qu’eux-mêmes gagneront de tout cela.

Et cette question, quelle que soit la réponse, ne sera pas tranchée par les chiffres seuls, ni par les trophées seuls.

Elle le sera par le citoyen lorsqu’il mettra la main dans sa poche, regardera ce qu’il lui reste, puis comparera le Maroc qu’il voit dans le stade avec celui qu’il vit chez lui.

C’est là seulement que l’État saura si l’investissement dans l’image est devenu un investissement dans l’humain.

Et c’est là aussi que Lekjaa découvrira, peut-être pour la première fois, que gérer un budget est une chose…

Gérer la légitimité en est une autre.

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