jeudi, juin 11, 2026
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Quand les déchets, le harcèlement et le désordre deviennent une affaire d’État : le Maroc se prépare-t-il à reconstruire le citoyen avant le Mondial 2030 ?

Les déchets abandonnés sur les trottoirs, les bancs publics dégradés ou encore les scènes de chaos routier qui se répètent quotidiennement dans les villes marocaines ne sont pas de simples détails de la vie collective. Ils constituent souvent de petits indicateurs révélant de grandes interrogations sur la relation qu’entretient le citoyen avec l’espace public, mais aussi sur la manière dont l’État conçoit la citoyenneté elle-même. C’est dans cette perspective que l’avis consacré au comportement civique dans les espaces publics par le Conseil économique, social et environnemental prend toute son importance. La question dépasse largement le registre de la morale individuelle pour toucher aux fondements mêmes du développement, de la cohésion sociale et de la qualité de vie.

L’espace public n’est pas seulement une rue, un jardin, une gare routière ou un bâtiment administratif. Il est le miroir dans lequel se reflète l’état réel de la société. Lorsque les règles élémentaires du respect s’y affaiblissent, il ne s’agit pas uniquement d’actes individuels isolés, mais d’un révélateur du niveau de confiance entre les citoyens et les institutions, de la qualité de l’éducation transmise aux générations montantes et de la capacité des politiques publiques à produire un citoyen qui considère le bien commun comme son propre patrimoine.

À première vue, les résultats de l’enquête menée par le Conseil semblent relativement encourageants. Une majorité de personnes interrogées estime que le niveau de civisme est satisfaisant ou en amélioration. Pourtant, une lecture plus attentive conduit à une conclusion plus nuancée. Les citoyens eux-mêmes placent les atteintes à la propreté, la pollution et la dégradation des équipements publics en tête des comportements inciviques, suivis par les violences, le harcèlement, les comportements agressifs et les discours hostiles. Viennent ensuite les infractions liées à la circulation et au non-respect des règles de conduite.

Une question essentielle apparaît alors : comment une société qui considère que le civisme progresse peut-elle simultanément constater une telle accumulation de comportements qui témoignent du contraire ? Cette contradiction n’est-elle pas le signe que les améliorations observées restent limitées face à l’ampleur des défis persistants ?

En réalité, le problème ne réside pas uniquement dans le citoyen qui jette des déchets dans la rue, détériore un équipement public ou enfreint le code de la route. Il concerne également un ensemble de mécanismes institutionnels qui produisent ou tolèrent ces comportements. Les villes qui manquent parfois de moyens suffisants pour assurer la propreté, celles qui souffrent de fragilités infrastructurelles ou qui peinent à offrir des espaces publics attractifs et bien entretenus participent elles aussi à la fabrication du problème. Dès lors, le débat sur le civisme ne peut se transformer en simple procès du citoyen ; il doit également interroger la responsabilité des institutions publiques quant à la qualité des services qu’elles rendent à la population.

Les expériences internationales démontrent d’ailleurs que le respect du bien public ne naît pas uniquement de la peur de la sanction. Il se construit lorsque le citoyen estime que ce bien collectif mérite effectivement d’être protégé parce qu’il lui apporte une valeur concrète. Lorsque les jardins sont propres et sécurisés, lorsque les transports publics sont efficaces et dignes, lorsque l’administration traite les usagers avec respect, la préservation de l’espace public devient un comportement naturel. À l’inverse, lorsque le citoyen perçoit cet espace comme abandonné, dégradé ou inefficace, le lien psychologique qui l’unit au patrimoine collectif se fragilise progressivement.

C’est précisément dans cette perspective que les recommandations du Conseil prennent une dimension stratégique. L’idée d’un cadre unifié pour les sanctions administratives, associé à des mesures éducatives et réparatrices telles que les travaux d’intérêt général ou les formations citoyennes, s’inscrit dans une conception moderne de la sanction. Dans les sociétés contemporaines, l’objectif n’est plus uniquement de punir, mais aussi de réinsérer, de responsabiliser et de transformer l’auteur de l’infraction en acteur de la réparation du dommage causé à la collectivité.

Cependant, la question la plus sensible demeure celle de l’application équitable de la loi. Les citoyens ne dénoncent pas seulement l’absence de sanctions ; ils dénoncent parfois leur application sélective. Tout projet de reconstruction du comportement civique restera incomplet tant que chacun ne sera pas convaincu que les règles s’appliquent à tous sans distinction de statut, d’influence ou de position sociale.

Au fond, le Conseil économique, social et environnemental semble vouloir déplacer le débat du traitement des conséquences vers celui des causes profondes. Le civisme ne commence pas dans la rue ; il prend naissance au sein de la famille, de l’école, des médias et des réseaux sociaux. C’est là que se forgent les premières représentations de la responsabilité individuelle, du respect de l’autre et de la relation au bien commun.

C’est pourquoi l’éducation apparaît comme l’un des leviers les plus déterminants. La citoyenneté ne saurait être réduite à quelques leçons théoriques figurant dans les programmes scolaires. Elle doit être vécue quotidiennement au sein même des établissements éducatifs. Comment convaincre un élève de préserver les biens publics s’il évolue dans des infrastructures dégradées ? Comment lui inculquer les valeurs de discipline et de respect lorsqu’il observe un décalage permanent entre les discours officiels et les pratiques réelles ?

Le véritable défi consiste donc à former non pas un citoyen qui connaît simplement la loi, mais un citoyen convaincu que le respect de cette loi sert à la fois son intérêt personnel et celui de la collectivité. Ce passage de la contrainte à l’adhésion constitue l’étape la plus complexe dans toute politique de construction du civisme.

L’un des aspects les plus significatifs de cet avis réside dans son articulation directe avec les préparatifs de la Coupe du monde 2030. Pour beaucoup, cet événement représente avant tout un projet sportif, touristique et économique. Pourtant, il constitue également un test civilisationnel de grande ampleur. Les visiteurs étrangers seront certes impressionnés par les stades modernes, les infrastructures routières et les investissements réalisés. Mais leur perception finale du pays dépendra aussi d’éléments beaucoup plus simples : la propreté des rues, le respect des files d’attente, la qualité des interactions humaines ou encore le fonctionnement quotidien des services publics.

Le risque serait toutefois de réduire le débat sur le civisme à une campagne circonstancielle liée à l’échéance du Mondial. La citoyenneté ne peut être un projet temporaire. Elle constitue un chantier permanent visant à reconstruire la relation entre l’individu, la société et l’État.

C’est sans doute la raison pour laquelle cet avis soulève une interrogation plus profonde que celle des déchets, de la circulation ou des dégradations. Le Maroc, qui investit massivement dans les infrastructures et prépare des échéances internationales majeures, se trouve aujourd’hui confronté à un défi plus complexe encore : suffit-il de construire des stades, des routes et des aéroports modernes si l’on ne construit pas simultanément le citoyen capable de préserver ces acquis ? Le développement se résume-t-il à une accumulation de projets et d’équipements, ou repose-t-il avant tout sur la construction de valeurs, de comportements et d’une culture citoyenne durable ?

C’est probablement la question fondamentale que le Conseil économique, social et environnemental cherche à poser en filigrane : comment espérer bâtir des espaces publics exemplaires si l’on ne parvient pas d’abord à former un citoyen qui se considère comme copropriétaire de ces espaces et responsable de leur préservation pour les générations futures ?

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