jeudi, juin 11, 2026
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L’intelligence artificielle peut-elle mettre fin au favoritisme dans l’attribution du foncier public ? Les 5 862 hectares récupérés rouvrent le dossier le plus sensible de l’investissement au Maroc.

Pendant longtemps, de nombreux citoyens ont eu le sentiment que l’accès au foncier public destiné à l’investissement ressemblait davantage à un parcours semé d’obstacles qu’à une véritable opportunité économique. Des dossiers déposés, des promesses affichées, des listes de bénéficiaires où les mêmes noms semblaient revenir, tandis que les porteurs de projets sérieux continuaient à se poser la même question : le critère décisif est-il la compétence ou le réseau de relations ? Les cahiers des charges suffisent-ils réellement à garantir que le patrimoine foncier de l’État soit attribué à ceux qui en ont la capacité et la volonté ?

Aujourd’hui, avec l’annonce par la Direction des Domaines de l’État de la récupération de 5 862 hectares auprès d’investisseurs n’ayant pas respecté leurs engagements contractuels, une vieille interrogation refait surface sous une forme nouvelle : le problème réside-t-il uniquement dans les investisseurs défaillants, ou dans la manière dont ils ont été sélectionnés dès le départ ?

À première vue, les chiffres présentés paraissent rassurants. L’État a repris des milliers d’hectares qui n’ont pas été valorisés conformément aux objectifs fixés, réaffirmant ainsi le principe selon lequel l’accès au foncier public doit être lié à la réalisation effective des projets. Mais une lecture plus approfondie conduit à dépasser la seule logique du contrôle a posteriori. Lorsqu’un État mobilise des dizaines de milliers d’hectares pour des investissements et se voit ensuite contraint d’en récupérer une partie pour non-respect des engagements, la question essentielle devient celle de la sélection initiale. Comment ces investisseurs ont-ils été choisis ? Quels critères ont permis d’évaluer leur solidité financière, leur crédibilité technique et leur capacité réelle à mener les projets à terme ? S’agissait-il de projets viables ou simplement de dossiers séduisants sur le papier ?

Dans plusieurs pays engagés dans la modernisation de leurs administrations, les autorités ont commencé à recourir à la numérisation intégrale des procédures d’investissement et à l’intelligence artificielle pour évaluer les candidatures. L’idée est simple dans son principe mais révolutionnaire dans ses implications : les données financières, techniques et juridiques des candidats sont analysées par des systèmes capables de comparer des milliers de paramètres afin d’estimer la faisabilité réelle des projets et leur probabilité de succès.

Dans un tel système, la décision ne dépend plus du jugement subjectif d’un agent administratif, de l’influence d’un intermédiaire ou du poids d’un réseau relationnel. Elle repose sur des critères numériques uniformes, appliqués à tous de manière identique.

Au Maroc, où la transformation numérique de l’administration figure désormais parmi les priorités stratégiques de l’État, la récupération de milliers d’hectares soulève une question légitime : le moment n’est-il pas venu de créer une plateforme nationale intelligente dédiée à la gestion du foncier public destiné à l’investissement ? Une plateforme qui ne se contenterait pas de recevoir les dossiers, mais qui les analyserait, les classerait et leur attribuerait une notation fondée sur des critères objectifs : nombre réel d’emplois créés, niveau d’investissement garanti, impact territorial, valeur ajoutée locale, capacité de financement et historique du porteur de projet dans le respect de ses engagements.

Un tel dispositif pourrait constituer un rempart puissant contre les accusations récurrentes de clientélisme et de favoritisme qui accompagnent souvent les politiques de mobilisation du foncier public. L’intelligence artificielle ne connaît ni les patronymes influents, ni les appartenances politiques, ni les équilibres locaux. Elle traite des données, des indicateurs et des résultats.

Mais la question la plus délicate demeure entière : l’intelligence artificielle peut-elle, à elle seule, éliminer les pratiques de favoritisme ?

La réponse est plus complexe qu’il n’y paraît. La technologie n’est pas une solution magique. Un système numérique peut lui aussi reproduire les déséquilibres existants si les critères utilisés manquent de transparence ou si les données introduites sont biaisées. Le succès d’une plateforme intelligente dépend donc moins de la technologie elle-même que de la gouvernance qui l’encadre. L’intelligence artificielle exige des règles claires, la publication des résultats de sélection, la possibilité pour les candidats écartés de connaître les raisons de leur rejet et l’existence de mécanismes de recours et de contrôle.

D’un point de vue économique, les chiffres du rapport illustrent l’importance stratégique du foncier public. En une seule année, près de 32 000 hectares ont été mobilisés pour 308 projets représentant 71 milliards de dirhams d’investissements et plus de 16 000 emplois annoncés. Chaque hectare attribué à un projet non réalisé ne constitue donc pas seulement une parcelle inutilisée ; il représente une opportunité perdue de développement, de création de richesse et d’emploi.

La question prend une dimension encore plus importante lorsque l’on observe que plus de la moitié des nouveaux projets se concentrent dans les provinces du Sud, où l’État mise sur l’investissement comme levier majeur de développement économique et de consolidation territoriale. Dans ce contexte, le foncier public dépasse largement sa valeur patrimoniale ; il devient un instrument stratégique au service du développement, de la cohésion sociale et de la souveraineté économique.

Sur le plan juridique, la récupération des terrains attribués à des investisseurs défaillants envoie un signal fort : l’époque où certains pouvaient conserver des milliers d’hectares sans concrétiser leurs engagements semble progressivement toucher à sa fin. Pourtant, le signal le plus fort serait celui d’un système de sélection suffisamment transparent pour prévenir les échecs avant même qu’ils ne se produisent.

Car les citoyens ne souhaitent pas seulement voir l’État récupérer les terrains après les défaillances ; ils veulent surtout être assurés que ces terrains sont attribués, dès le départ, aux acteurs les plus compétents et les plus capables de les valoriser.

La véritable question n’est peut-être pas de savoir pourquoi l’État a récupéré 5 862 hectares. La vraie question est de comprendre comment éviter d’avoir à récupérer les prochains. Avons-nous besoin de davantage de commissions administratives ou de davantage de transparence algorithmique ? Une plateforme intelligente peut-elle devenir l’arbitre impartial entre tous les candidats, fermant la porte aux soupçons et ouvrant celle du mérite ?

C’est probablement là que se situe le véritable défi du Maroc : passer d’une logique de gestion du foncier à une logique de gouvernance du foncier. Car la force d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité à récupérer les terrains perdus, mais aussi à sa capacité à les confier, dès l’origine, aux bonnes mains.

Et lorsque l’intelligence artificielle deviendra un outil au service de la transparence plutôt qu’un simple instrument technologique, lorsque les données se transformeront en garantie d’égalité plutôt qu’en nouvelle façade pour d’anciennes pratiques, alors seulement une autre question pourra être posée : le temps du favoritisme et du « piston » appartient-il réellement au passé, ou cherche-t-il encore un chemin pour revenir sous une forme nouvelle ?

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