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Six milliards de dirhams pour la jeunesse… mais quelle place pour le budget du sport dans les comptes publics ?

Le gouvernement fait de l’intégration des jeunes dans l’éducation, la formation et l’emploi l’une de ses priorités, en annonçant un programme doté d’une enveloppe d’environ six milliards de dirhams. Mais la lecture des chiffres officiels et des rapports institutionnels ouvre un autre dossier : le Maroc investit-il dans la qualification de sa jeunesse sans accorder au sport scolaire, universitaire et à la pratique sportive pour tous la place qu’ils méritent dans la construction de l’individu ? Et qui doit répondre de l’écart entre les ambitions affichées et les résultats obtenus ?

Lorsque Fouzi Lekjaa a présenté le projet de loi de finances pour 2027 devant la Commission des finances et du développement économique à la Chambre des représentants, le vendredi 23 octobre 2026, le gouvernement a exposé une approche de l’intégration des jeunes fondée sur la formation, l’emploi, l’entrepreneuriat, la mobilité professionnelle et l’accès à des logements abordables. Une enveloppe d’environ six milliards de dirhams est prévue pour ce programme, qui cible notamment les jeunes en dehors des systèmes d’éducation, de formation et d’emploi.

Les chiffres annoncés sont importants et les problèmes auxquels le programme entend répondre sont bien réels. Selon la présentation gouvernementale rapportée dans le document de référence, quelque 2,9 millions de jeunes se trouvent en dehors de l’éducation, de la formation et de l’emploi, tandis qu’environ 280 000 jeunes quittent chaque année le système scolaire. Le gouvernement prévoit de développer des mécanismes de diagnostic individuel et d’orientation, de créer un « passeport de mobilité professionnelle » destiné à 250 000 bénéficiaires sur cinq ans, ainsi que de déployer des programmes de formation par alternance, d’accès au premier emploi et d’accompagnement des jeunes entreprises.

Mais l’examen de ce programme sous l’angle du sport fait apparaître une question à laquelle les seuls chiffres de l’insertion ne répondent pas : quelle place occupent l’activité physique régulière, l’éducation sportive et la compétition encadrée dans le projet national de qualification des jeunes ? Le jeune est-il principalement considéré comme une force de travail à intégrer au marché de l’emploi, ou également comme une personne qui a besoin de santé physique, d’équilibre psychologique, de discipline et de capacités à prendre des décisions et à travailler en équipe ?

Il ne s’agit pas d’opposer le sport à l’emploi, ni de réclamer le transfert des budgets de la formation professionnelle vers les infrastructures sportives. Un jeune a besoin d’un emploi et d’une bonne éducation, mais aussi d’un environnement qui lui permette de construire sa personnalité, d’acquérir des habitudes saines et de développer ses compétences sociales. La formation professionnelle ne remplace pas l’éducation physique, pas plus que la pratique sportive ne résout, à elle seule, le problème du chômage. La question est de savoir si les politiques publiques considèrent ces besoins comme complémentaires ou si leur séparation administrative et budgétaire finit par reléguer certains d’entre eux au second plan lors de la mise en œuvre.

Cette interrogation prend davantage de poids lorsque l’on rappelle que le gouvernement fait lui-même de la qualification des jeunes une priorité affichée. Dans son étude sur la politique sportive au Maroc, le Conseil économique, social et environnemental avait déjà conclu que la Stratégie nationale du sport à l’horizon 2020, malgré son ambition et la clarté de ses axes, n’avait pas atteint les objectifs attendus et que le sport n’avait toujours pas acquis la place qu’il mérite dans la politique de développement.

Il ne s’agit pas d’une remarque isolée formulée par un acteur sportif réclamant une part plus importante du budget. C’est le constat d’une institution constitutionnelle consultative ayant examiné la mise en œuvre d’une stratégie nationale. Il invite à déplacer le débat du nombre d’équipements construits vers la nature même de la politique sportive et sa capacité à atteindre les citoyens, en particulier les enfants, les adolescents et les jeunes qui ne sont affiliés à aucun club professionnel et n’ont pas les moyens de payer les cotisations d’une salle privée.

D’une stratégie nationale à la question de sa mise en œuvre : que reste-t-il des objectifs du sport ?

Le Maroc s’était doté d’une stratégie nationale de développement du sport à l’horizon 2020, censée fournir un cadre pour élargir la pratique sportive, améliorer la gouvernance et développer la formation. Pourtant, l’étude réalisée par le Conseil économique, social et environnemental à la demande de la Chambre des conseillers en 2018 a relevé que la mise en œuvre de cette stratégie n’avait pas permis d’atteindre les objectifs attendus, malgré la clarté de ses axes et l’ambition affichée.

Ce constat mérite d’être relu aujourd’hui à la lumière des annonces gouvernementales relatives à la qualification des jeunes. Le problème relevé par l’étude ne tient pas uniquement à l’absence de vision. Des stratégies, des objectifs et des programmes peuvent exister sans que leurs effets sur la vie quotidienne des citoyens soient à la hauteur des ambitions annoncées. Le véritable test d’une politique sportive est la possibilité, pour un enfant, de pratiquer régulièrement une activité physique à l’école ou dans son quartier, pour un adolescent de bénéficier d’un encadrement adapté et sûr, et pour un jeune de poursuivre sa pratique sans que le coût, la distance ou l’absence d’entraîneur ne constituent des obstacles permanents.

Dans son avis sur l’économie du sport, publié en 2022, le Conseil économique, social et environnemental a mis en évidence des difficultés qui dépassent la seule question des infrastructures. Il a notamment relevé le manque de professionnalisation du secteur, sa forte dépendance aux soutiens publics et privés, ainsi que l’inadéquation du cadre juridique et organisationnel avec la diversité des acteurs sportifs, des associations de quartier aux structures professionnelles.

Le Conseil a également préconisé une révision du cadre juridique, une amélioration des règles d’attribution des aides, un développement de la formation des ressources humaines et la réalisation d’études préalables pour les projets d’infrastructures sportives, afin d’en préciser les objectifs, les coûts de construction, les dépenses d’entretien et les modalités de gestion.

Selon ces diagnostics, les difficultés se répartissent entre le financement, la gouvernance, l’organisation, la formation et le modèle économique du sport. Attribuer la responsabilité de la marginalisation du sport à une seule entité, ou supposer qu’un acteur tire délibérément profit de son affaiblissement, irait donc au-delà de ce que les éléments disponibles permettent d’établir. Il faut identifier les responsabilités en fonction des compétences de chaque institution, examiner les décisions, les crédits et les résultats, puis demander à chaque organisme de répondre de ce qui relève effectivement de ses attributions.

L’école : premier test de la réalité de l’investissement dans la jeunesse

Pour la plupart des Marocains, la relation au sport commence de nombreuses années avant l’entrée sur le marché du travail. L’école est, en théorie, l’institution la mieux placée pour garantir un minimum de pratique régulière à tous les enfants, indépendamment du revenu de leurs familles, de leur lieu de résidence ou de leur capacité à s’inscrire dans un club privé.

Or, dans son avis sur l’économie du sport, le Conseil économique, social et environnemental a relevé que l’éducation physique souffrait fréquemment d’un manque d’équipements et d’encadrement dans les établissements scolaires. Cette situation limite ses effets éducatifs et sanitaires et réduit les possibilités de détecter les talents à un âge précoce. Le Conseil a recommandé de donner la priorité au sport scolaire et universitaire, d’élargir les compétitions et de mieux articuler la pratique sportive avec des parcours d’études permettant aux jeunes sportifs de poursuivre leur scolarité.

Les données gouvernementales récentes donnent une image qui doit être examinée avec attention, sans ignorer les progrès annoncés ni s’en satisfaire automatiquement. Dans une présentation devant la Chambre des conseillers, publiée sur le portail officiel du Maroc le 28 janvier 2026, la Présidence du gouvernement a indiqué que le nombre de bénéficiaires des activités sportives scolaires était passé de 240 800 élèves en 2021 à 895 000 en 2023, puis à environ 1,2 million en 2024. L’offre aurait parallèlement été élargie à 50 disciplines sportives.

Cette progression annoncée mérite d’être prise en compte. Elle ne suffit toutefois pas à démontrer que la pratique régulière est devenue accessible à tous. Le nombre de bénéficiaires d’activités sportives ne correspond pas nécessairement au nombre d’élèves pratiquant chaque semaine. Il ne renseigne pas automatiquement sur la qualité de l’encadrement, le nombre de séances effectivement réalisées ou les disparités entre établissements et territoires. Pour comparer les chiffres, il faut aussi connaître la méthode de comptabilisation : un élève ayant participé à une seule activité est-il compté de la même manière qu’un élève pratiquant tout au long de l’année scolaire ?

Dans ses données relatives au programme scolaire, le ministère chargé de l’éducation et du sport indique que des associations sportives scolaires ont été créées et fonctionnent dans plus de 96 % des établissements de l’enseignement secondaire collégial et dans plus de 98 % de ceux du secondaire qualifiant. Il précise que ces associations concernent environ 66 % des élèves du collège et 61 % des élèves du secondaire qualifiant. Le nombre de bénéficiaires des parcours « Sport-Études » serait également passé de 267 durant l’année scolaire 2019-2020 à 8 834 durant l’année scolaire 2025-2026.

Ces indicateurs montrent que des actions institutionnelles sont engagées. Réduire la situation à l’affirmation selon laquelle « le sport scolaire n’existe pas » serait donc inexact. Mais la présence d’une association dans un établissement ne prouve pas, à elle seule, que ses activités sont régulières, que les équipements sont disponibles ou que les entraîneurs sont présents. De même, la hausse des effectifs inscrits dans les parcours Sport-Études ne renseigne pas sur la situation des autres élèves, qui ne suivent pas ces parcours.

Une enquête sérieuse doit disposer de données à l’échelle des académies, des directions provinciales et des établissements : nombre de séances d’éducation physique réellement assurées, proportion d’établissements disposant d’équipements adaptés, nombre d’enseignants selon les territoires et taux de participation régulière, ventilés selon le sexe et le milieu urbain ou rural. Ce sont ces indicateurs qui permettent de déterminer si le sport constitue un droit accessible au quotidien ou si les possibilités de pratique dépendent encore largement de l’établissement fréquenté.

Un enfant qui ne dispose pas d’un terrain adapté ou d’un encadrement régulier dans son école ne perd pas seulement une occasion de révéler un éventuel talent sportif. Il est également privé d’une partie des apprentissages par la pratique : respecter les règles, accepter la défaite, gérer la compétition, coopérer avec les autres et assumer ses responsabilités. Ces compétences lui seront utiles plus tard dans le travail et dans la vie collective, en complément des connaissances et des acquis scolaires.

Six milliards pour la jeunesse… mais quelle place pour le budget du sport dans les comptes publics ?

L’examen des ressources financières impose de distinguer trois éléments : le budget global du ministère de la Jeunesse, de la Culture et des Sports, les crédits directement affectés aux programmes sportifs, puis les sommes effectivement dépensées et transformées en services accessibles aux citoyens. Le regroupement de la jeunesse, de la culture et du sport au sein d’un même ministère ne signifie pas que l’ensemble de son budget est consacré au sport. De même, les crédits inscrits au budget ne correspondent pas nécessairement aux dépenses réellement exécutées.

La place du sport dans les politiques publiques ne peut donc être évaluée à partir du seul budget global du ministère. Elle exige d’examiner la répartition des crédits entre les différents secteurs et programmes, de distinguer les dépenses de fonctionnement des dépenses d’investissement, puis de comparer les montants prévus à ceux effectivement exécutés. De même, l’inscription d’un terrain sportif parmi les projets annoncés ne signifie pas nécessairement qu’il est opérationnel, ni qu’il dispose des moyens indispensables à son entretien, à son encadrement et à son fonctionnement régulier.

Les données publiées sur le budget de 2026 font apparaître le programme 802, consacré au sport de haut niveau, et le programme 803, consacré au sport pour tous, comme deux postes distincts dans la structure budgétaire du ministère. Ces données présentent environ 1,6 milliard de dirhams pour le sport de haut niveau, contre près de 290 millions de dirhams pour le sport pour tous.

Ces chiffres doivent être vérifiés à partir des documents budgétaires originaux et de leurs ventilations détaillées avant de servir de base à une comparaison définitive. Ils soulignent néanmoins l’importance de distinguer le soutien au sport d’élite des moyens destinés à élargir la pratique sportive au sein de la population.

Cette comparaison ne suffit pas, à elle seule, à conclure à une répartition inéquitable des dépenses. Certaines disciplines de haut niveau nécessitent des investissements importants, tandis que les programmes de sport pour tous peuvent bénéficier de crédits répartis entre plusieurs secteurs, collectivités et institutions. Mais l’absence d’une vision consolidée et facilement compréhensible par le public de l’ensemble des dépenses sportives — investissement, fonctionnement, encadrement et entretien — complique l’évaluation des priorités.

Quant à l’enveloppe de six milliards de dirhams annoncée dans le cadre du projet de loi de finances pour 2027, elle est destinée, selon la présentation gouvernementale, à un programme d’intégration des jeunes dans l’éducation, la formation, l’emploi et l’entrepreneuriat. Il ne s’agit pas d’un crédit spécifiquement affecté au sport. Il serait donc incorrect de présenter cette somme comme un budget consacré à la qualification sportive de la jeunesse ou de la comparer directement au budget du secteur sportif sans préciser le périmètre de chaque montant.

La question financière qui mérite d’être posée ne concerne pas seulement le volume des crédits, mais aussi les résultats qu’ils permettent d’obtenir : combien d’enfants peuvent pratiquer un sport chaque semaine ? Combien d’établissements scolaires disposent d’un espace adapté et sûr ? Combien de terrains de proximité fonctionnent selon un programme clairement établi ? Combien d’entraîneurs et d’éducateurs ont été formés et affectés ? Quel est le coût de la pratique par bénéficiaire et pendant combien de temps les jeunes peuvent-ils poursuivre leur activité ?

Ces questions permettent de mettre les dépenses publiques en regard des résultats. À l’inverse, annoncer le nombre de terrains construits ou de bénéficiaires d’un programme ne suffit pas à démontrer que les dépenses ont produit une transformation durable dans la vie des jeunes.

Qui est responsable de la place du sport ? Les responsabilités sont réparties, mais elles doivent être identifiées

Les attributions officielles du secteur sportif comprennent l’élaboration de la politique gouvernementale, la coordination, l’encadrement et le contrôle des activités sportives, l’accompagnement des fédérations, des associations et des clubs, l’amélioration des infrastructures, le développement des compétences des entraîneurs et des cadres techniques, ainsi que le renforcement de la gouvernance des institutions sportives.

Cela signifie que le ministère chargé des Sports assume une responsabilité centrale en matière de planification, de coordination et de contrôle, sans pour autant être seul responsable de tous les aspects de l’exécution. L’éducation physique et le sport scolaire relèvent également de la gestion du système éducatif. Les infrastructures locales nécessitent des décisions, des financements et une gestion impliquant les collectivités territoriales et d’autres partenaires. Les fédérations, les clubs et les associations assurent, pour leur part, une partie de l’encadrement, de la formation et de l’organisation des compétitions.

Les responsabilités opérationnelles se répartissent notamment entre les acteurs suivants :

  • Le gouvernement et le ministère de l’Économie et des Finances : définition des priorités dans le projet de loi de finances, répartition des ressources, suivi de l’exécution budgétaire et mise en relation des dépenses avec les objectifs annoncés.
  • Le département gouvernemental chargé des Sports : élaboration et mise en œuvre de la politique sportive, coordination des programmes, contrôle des institutions sportives et gestion des infrastructures relevant de ses compétences.
  • Le secteur de l’Éducation, les académies et les directions provinciales : mise en place des conditions nécessaires à la pratique de l’éducation physique, disponibilité des encadrants et des équipements, et transformation des programmes scolaires en activités régulières.
  • Les collectivités territoriales et les régions : contribution à la création, à l’entretien et à la gestion des terrains et équipements locaux, selon leurs compétences, leurs conventions et leurs ressources.
  • Les fédérations sportives, les clubs et les associations : organisation de la pratique, de la formation et des compétitions, amélioration de l’encadrement, respect des règles de gouvernance et de transparence, et protection des sportifs.
  • Le Parlement et les organes de contrôle : examen des crédits et des résultats, contrôle de l’exécution et vérification des éventuelles défaillances.

Cette répartition ne signifie pas que les responsabilités se dissolvent nécessairement entre les institutions. Elle rend toutefois indispensable une coordination efficace et l’identification précise de l’organisme responsable de chaque résultat. Lorsqu’un terrain est construit mais reste fermé aux jeunes, il faut déterminer qui est chargé de son exploitation. Lorsqu’il ouvre sans disposer des moyens nécessaires à son entretien ou de personnels d’encadrement, sa simple inscription dans un bilan de réalisations ne suffit pas. Si le sport scolaire rencontre des difficultés, il faut établir si elles proviennent des équipements, des ressources humaines, de la programmation ou de la coordination.

Le Conseil économique, social et environnemental a précisément insisté sur la nécessité de soumettre les infrastructures sportives à des études préalables définissant leurs objectifs, leurs coûts de construction, d’exploitation et d’entretien. Il a également recommandé de mettre en place des indicateurs clairs pour suivre la performance des terrains de proximité.

Ces recommandations déplacent le débat de la question « qui a construit le terrain ? » vers une interrogation plus concrète : qui garantit qu’il restera ouvert, accessible et capable de remplir la fonction pour laquelle il a été réalisé ?

Le Maroc peut-il faire du sport une industrie ou continue-t-il à le considérer comme une dépense sociale ?

Un autre aspect du dossier mérite autant d’attention que l’éducation et la santé : l’économie et l’emploi. Le secteur sportif a besoin d’entraîneurs, d’arbitres, de gestionnaires, de techniciens, de médecins spécialisés, de responsables d’infrastructures et d’organisateurs de compétitions. Il génère également des activités dans les médias sportifs, les équipements, le transport, l’hébergement, le marketing, le sponsoring et la production audiovisuelle.

Dans son avis publié en 2022, le Conseil économique, social et environnemental a estimé la contribution du secteur sportif au produit intérieur brut à environ 0,5 % en 2020, sur la base des données disponibles à cette époque. Il a appelé à développer le secteur pour en faire une industrie capable de créer de la richesse et des emplois durables, grâce notamment à l’amélioration du cadre juridique et organisationnel et à l’élargissement de l’investissement privé.

Ce diagnostic mérite d’être rapproché du programme de six milliards de dirhams. Si le gouvernement entend faciliter l’intégration des jeunes dans le marché du travail, le développement de l’économie du sport peut constituer l’un des leviers complémentaires de cet objectif. Mais cela exige davantage que la construction de terrains ou l’organisation de grandes manifestations. Il faut des structures capables de durer, des entreprises sportives, des formations professionnelles spécialisées, des contrats clairs et des possibilités d’investissement qui ne se limitent pas au football ou à un nombre restreint de disciplines.

Cette réflexion concerne aussi bien les sports individuels que les sports collectifs, les sports de combat, les sports nautiques, l’athlétisme, la gymnastique et d’autres disciplines susceptibles d’offrir des perspectives aux jeunes en dehors des filières sportives les plus visibles dans les médias.

Une difficulté apparaît lorsque les petits clubs restent dépendants de subventions ponctuelles, lorsque les investisseurs ne trouvent pas de cadre réglementaire adapté ou lorsque les entraîneurs ne parviennent pas à transformer leur expérience en activité professionnelle stable. Ce ne sont alors pas seulement les possibilités de pratique sportive qui sont affectées, mais aussi tout un ensemble d’activités économiques, d’emplois et de parcours de formation.

Pour autant, faire du sport une industrie ne signifie pas soumettre toutes les pratiques à la seule logique du profit. Le sport pour tous remplit une fonction sociale même lorsqu’il ne génère pas de rendement commercial. Un enfant vivant dans un quartier à faibles revenus ne devrait pas perdre l’accès à la pratique parce qu’un projet sportif ne garantit pas une rentabilité suffisante à son investisseur.

Il faut donc distinguer les infrastructures et les programmes à vocation sociale des activités susceptibles de relever de l’investissement commercial, puis élaborer des modèles de financement et de gestion adaptés à chaque catégorie.

Quelle image de la jeunesse les politiques publiques veulent-elles promouvoir ?

La question dépasse le nombre de séances sportives et le volume des aides financières. Elle touche aussi à la manière dont les jeunes sont considérés.

Lorsqu’elle est pratiquée dans un cadre éducatif adapté, l’activité sportive régulière permet aux jeunes d’éprouver leurs capacités, de gérer la pression, de respecter des règles, d’accepter la défaite, de coopérer avec les autres et d’assumer les conséquences de leurs décisions. Ces qualités ne se développent toutefois pas automatiquement par la seule pratique du sport. Elles dépendent de la qualité de l’encadrement, de l’éthique des entraîneurs, de l’équité des compétitions et du respect de la dignité et de la sécurité des sportifs.

La comparaison entre le sport, l’art et la culture ne doit donc pas devenir une opposition entre des domaines qui ne sont pas nécessairement contradictoires. L’art et la culture peuvent contribuer à développer la conscience, la créativité et l’esprit critique. Le sport peut renforcer la santé, la discipline et la confiance en soi. Le problème apparaît lorsque la réussite des jeunes est réduite à la célébrité, à l’image et à la consommation, ou lorsque la mise en scène devient un substitut à la connaissance, au travail, à la production et à la responsabilité.

Les documents consultés pour cette enquête ne fournissent pas de preuves établissant que certaines parties prenantes chercheraient délibérément à marginaliser le sport afin d’affaiblir l’autonomie des jeunes ou d’orienter leurs comportements. Une telle affirmation nécessiterait des documents, des décisions, des déclarations ou d’autres éléments vérifiables. Elle ne peut reposer uniquement sur un rapprochement entre la visibilité de certains produits culturels et les difficultés de la pratique sportive.

Il reste néanmoins possible d’interroger les institutions sur les effets de leurs choix, sans leur prêter des intentions cachées. Quels moyens sont consacrés à l’éducation physique ? Quel volume d’investissement est dirigé vers les infrastructures ouvertes au public ? Comment les bénéfices des programmes sont-ils mesurés ? La prévention sanitaire et l’éducation sociale occupent-elles une place comparable à celle des résultats sportifs et des grandes manifestations dans l’évaluation des politiques publiques ?

C’est cette distinction qui sépare une accusation non étayée d’une enquête susceptible de déboucher sur une véritable mise en responsabilité.

Que doivent révéler les chiffres avant d’engager une réforme ?

Pour éviter que le débat reste dominé par les impressions, plusieurs catégories de données devraient être publiées régulièrement et présentées de manière comparable :

  1. Les crédits annuels consacrés au sport pour tous, au sport scolaire, au sport universitaire et au sport de haut niveau, en distinguant les dépenses de fonctionnement des dépenses d’investissement.
  2. Les taux d’exécution budgétaire, les projets retardés, les coûts d’entretien des infrastructures et le nombre d’équipements réellement opérationnels.
  3. La répartition des infrastructures et des personnels qualifiés par région et par province, en faisant apparaître les disparités entre les milieux urbain et rural.
  4. Le nombre de pratiquants réguliers, et pas seulement celui des participants aux activités, avec des données ventilées par âge, sexe et discipline sportive.
  5. La situation de l’éducation physique dans les établissements scolaires, le nombre de séances effectivement assurées et la disponibilité des équipements et des enseignants.
  6. Le volume des aides publiques versées aux fédérations, aux clubs et aux associations, les critères de leur répartition et les résultats obtenus au regard des sommes dépensées.
  7. Les effets des programmes sportifs sur l’emploi des jeunes, la continuité de leur formation et de leur pratique, ainsi que les possibilités de développer des parcours professionnels dans l’économie du sport.

La publication de ces données permettrait de déterminer si les difficultés constatées résultent d’un manque de ressources, d’une coordination insuffisante, de problèmes de gestion ou d’inégalités territoriales. Elle permettrait également de reconnaître les progrès accomplis par les programmes qui fonctionnent, plutôt que de porter un jugement uniforme sur l’ensemble du secteur.

Le Parlement pourrait, de son côté, associer l’examen du budget sportif à des questions précises sur les résultats. Il pourrait demander au gouvernement de présenter le bilan des stratégies précédentes, les changements apportés aux mécanismes d’exécution et les indicateurs retenus pour mesurer les progrès au cours des prochaines années.

Le sport à l’épreuve du projet de qualification de la jeunesse

L’annonce d’un programme de six milliards de dirhams destiné à la qualification des jeunes à partir de 2027 ouvre la possibilité de repenser les liens entre formation, emploi, santé et pratique sportive. Elle ne démontre pas, à elle seule, que le sport est devenu une composante pleinement intégrée du programme. Elle ne prouve pas davantage que le gouvernement l’a entièrement négligé.

Il est établi que le Maroc dispose d’une politique sportive, de programmes scolaires, d’infrastructures et d’initiatives annoncées, et que le nombre de bénéficiaires de certaines activités a progressé. Il est également établi que le Conseil économique, social et environnemental a relevé, dans son évaluation de la stratégie nationale du sport, un écart entre les ambitions et les résultats, avant de recommander des réformes touchant à la gouvernance, au financement, à la formation et à la gestion des infrastructures.

En revanche, les données publiées ne permettent pas encore de mesurer avec précision l’amélioration effective de l’accès des jeunes à une pratique sportive régulière, l’équité dans la répartition des possibilités de pratique ou le volume des ressources qui parviennent au sport de base au regard des besoins.

Le gouvernement, le département chargé des Sports, le secteur de l’Éducation, les collectivités territoriales et les organismes sportifs ont chacun des responsabilités correspondant à leurs compétences. Mais établir la responsabilité précise d’une institution dans la marginalisation du sport, ou démontrer que certains acteurs bénéficient du maintien des dysfonctionnements, nécessite une enquête complémentaire portant sur les décisions, les crédits, les contrats et les résultats de leur mise en œuvre.

Un jeune qui a besoin d’une possibilité d’emploi a également besoin d’une école qui le prépare, d’un espace sportif auquel il puisse accéder et d’un encadrement qui l’aide à développer ses capacités. Si le projet de loi de finances vise à le préparer à la vie professionnelle, son évaluation restera incomplète tant qu’elle ne prendra pas aussi en compte les conditions qui lui permettent de construire une vie saine et équilibrée et d’acquérir des compétences que les seules salles de formation ne peuvent lui apporter.

Principales références documentaires

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