En présentant le projet de loi de finances pour 2027 devant le Parlement, le gouvernement marocain a placé la diversification des marchés extérieurs au cœur de sa réponse aux mutations de l’économie mondiale. En parallèle, il prévoit de porter l’investissement public à 400 milliards de dirhams, de stabiliser le déficit budgétaire à 3 % du produit intérieur brut et de ramener le ratio d’endettement du Trésor à 66,9 % du PIB.
Les chiffres présentés vendredi 23 octobre par Fouzi Lekjaa, ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté économique, traduisent une orientation qui cherche à concilier trois impératifs : accélérer l’investissement, préserver les équilibres financiers et renforcer ce que le gouvernement présente comme la souveraineté stratégique du Royaume.
Cette ambition se heurte toutefois à une équation délicate. Comment financer un effort de développement considérable et accroître la capacité du pays à absorber les crises internationales alors que la croissance marocaine devrait ralentir, selon les prévisions du projet de loi de finances, de 4,7 % en 2026 à 3,7 % en 2027 ?
Ces chiffres restent des projections, et non des résultats acquis. Leur réalisation dépendra notamment de la campagne agricole, de la demande extérieure et de la capacité de l’investissement à se traduire en production, en emplois et en recettes supplémentaires.
Le ministère de l’Économie et des Finances a publié le projet de loi de finances et les documents qui l’accompagnent le 23 octobre. Le texte a été enregistré à la Chambre des représentants sous le numéro 60.26. Les orientations présentées sont donc encore soumises au processus parlementaire : elles ne constituent pas toutes des mesures définitivement adoptées et entrées en vigueur.
Une Europe qui ralentit, un Maroc à la recherche de nouveaux débouchés
L’appel à diversifier les marchés prend tout son sens au regard de la structure des relations économiques du Royaume. La zone euro demeure son principal partenaire commercial. Un ralentissement de son activité peut peser sur la demande adressée aux exportateurs marocains, les décisions d’investissement et l’industrie nationale intégrée aux chaînes de production européennes.
Selon les prévisions présentées par le gouvernement, la croissance de la zone euro devrait atteindre 1,1 % en 2026 et 1,2 % en 2027. À l’échelle mondiale, elle s’établirait respectivement à 3,1 % et 3,4 %. Ces perspectives rejoignent les préoccupations exprimées par le Fonds monétaire international dans ses analyses d’octobre, qui soulignent la persistance des risques liés aux tensions commerciales, aux conflits géopolitiques et aux déséquilibres financiers.
Le Maroc ne part pas de zéro. Il a développé des relations commerciales étroites avec l’Union européenne, consolidé sa présence industrielle dans l’automobile et l’aéronautique et investi dans les infrastructures portuaires et logistiques.
Mais multiplier les partenaires ne signifie pas automatiquement diversifier l’économie. Les débouchés peuvent se répartir entre davantage de pays tandis que les exportations restent concentrées sur un nombre limité de secteurs, ou que la valeur ajoutée produite localement demeure faible dans certaines chaînes industrielles.
L’enjeu consiste donc à transformer les marchés potentiels en débouchés effectifs pour les produits marocains, accessibles aussi aux petites et moyennes entreprises. Cela suppose d’identifier les secteurs capables de soutenir la concurrence, d’évaluer les coûts de transport et de financement, de maîtriser les normes imposées par les marchés ciblés et de préparer les entreprises nationales à répondre à la demande.
Diversifier les partenariats ne signifie pas se détourner de l’Europe. Le poids économique et industriel de cette relation demeure considérable. L’objectif est plutôt de réduire l’exposition excessive à un marché unique et de renforcer la marge de manœuvre du Maroc lorsque les conditions économiques internationales se dégradent.
400 milliards de dirhams : quelle part bénéficiera à l’économie productive ?
Fouzi Lekjaa a annoncé que l’investissement public atteindrait 400 milliards de dirhams en 2027, afin d’accompagner les grands chantiers de développement et les stratégies sectorielles. Ce montant illustre la place accordée à l’investissement dans la stratégie gouvernementale : soutenir la croissance, améliorer les infrastructures et élargir les possibilités de création d’emplois.
Encore faut-il distinguer le volume annoncé des sommes effectivement mobilisées, des dépenses exécutées pendant l’année et des effets économiques obtenus à moyen terme. Il importe également de préciser la répartition entre investissement public direct, investissements des établissements et entreprises publics et projets réalisés dans le cadre de partenariats avec le secteur privé, selon les classifications retenues dans les documents budgétaires.
Une hausse de l’investissement ne suffit pas, à elle seule, à établir son efficacité. Un chantier qui entraîne surtout des achats de matériaux importés n’aura pas le même effet sur l’économie nationale qu’un projet qui développe une ressource locale ou structure une filière de production marocaine. De même, une infrastructure qui réduit les coûts logistiques des entreprises et favorise l’implantation industrielle peut avoir des retombées différentes de celles d’un équipement insuffisamment utilisé.
Les très petites, petites et moyennes entreprises occupent une place déterminante dans cette équation. Le ministre a évoqué l’amélioration de leur accès au financement, aux garanties, au foncier et aux marchés publics, ainsi que le développement de la production nationale pour substituer des produits locaux compétitifs aux importations.
Ces mesures répondent à des obstacles qui dépassent la seule question du crédit. Une petite entreprise peut manquer de garanties pour obtenir un prêt, rencontrer des difficultés pour accéder au foncier, attendre longtemps le règlement de ses factures ou ne pas satisfaire aux conditions d’accès à certains marchés publics.
Si ces contraintes ne sont pas traitées par des mécanismes concrets et évaluables, l’économie risque de bénéficier d’investissements importants sans que leurs retombées se diffusent suffisamment dans le tissu productif national.
Plusieurs indicateurs permettront d’en mesurer les effets : le nombre d’entreprises ayant effectivement bénéficié des dispositifs de soutien, les financements obtenus, la part des marchés publics attribuée aux PME marocaines et les emplois durables créés par les projets accompagnés.
C’est à cette échelle que l’on pourra apprécier si l’investissement public entraîne réellement l’investissement privé ou si les deux dynamiques restent en deçà de leur potentiel.
Eau, énergie, alimentation : les fondements matériels de la souveraineté
Dans la présentation gouvernementale, la souveraineté ne se limite pas à l’indépendance politique ou à la liberté de décision diplomatique. Elle dépend aussi de la capacité de l’État à garantir l’approvisionnement en eau, en énergie et en produits alimentaires, à sécuriser les services numériques et à réduire l’exposition de l’économie aux chocs extérieurs.
Lekjaa a annoncé la poursuite des grands barrages, l’accélération des projets de dessalement et d’interconnexion des bassins hydrauliques, pour des investissements évalués à 67 milliards de dirhams dans le cadre évoqué par le gouvernement. Le programme comprend également le développement des énergies renouvelables, des infrastructures gazières, de l’hydrogène vert et des capacités de stockage des produits pétroliers.
Ces projets répondent à des besoins immédiats tout en engageant le pays sur plusieurs décennies. La sécurité hydrique conditionne la continuité des activités agricoles et industrielles. L’accès à une énergie compétitive influence les coûts de production des entreprises et leur capacité à exporter.
Le dessalement peut contribuer à diversifier les ressources disponibles, mais il exige de l’énergie, des infrastructures, de la maintenance et des investissements durables. Son efficacité doit donc être appréciée à partir de son coût global et de sa soutenabilité, et non uniquement du volume d’eau produit.
La politique hydrique doit également être évaluée au regard de la répartition de la ressource entre les différents usages, du rendement des réseaux de distribution et des pertes enregistrées avant que l’eau n’atteigne les consommateurs. Une augmentation de l’offre ne produira pas les mêmes résultats si les dysfonctionnements qui limitent son utilisation persistent.
La souveraineté alimentaire pose une question comparable. Il ne suffit pas de garantir la présence des produits essentiels sur les marchés. Il faut aussi renforcer la capacité de production nationale, améliorer le stockage et la distribution et réduire la vulnérabilité aux variations des cours internationaux.
Cela ne signifie pas que le Maroc doit produire localement tous les biens dont il a besoin, quelle que soit leur compétitivité. Une telle stratégie pourrait être coûteuse, voire irréaliste dans certains secteurs. L’enjeu est d’identifier les produits et services pour lesquels une dépendance excessive constitue un risque, puis de construire des alternatives, des réserves et des partenariats diversifiés.
Des équilibres budgétaires à l’épreuve du pouvoir d’achat
Pour 2027, le gouvernement vise un déficit budgétaire de 3 % du PIB et un ratio d’endettement du Trésor de 66,9 %, contre 67,5 % attendus en 2026. Dans le même temps, il table sur une croissance de 3,7 %, après 4,7 % en 2026, selon les prévisions du projet de loi de finances.
Ces objectifs définissent le cadre financier dans lequel l’exécutif entend agir. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de déterminer comment les coûts des choix budgétaires seront répartis ni quelles catégories de la population bénéficieront le plus de leurs retombées.
La stabilité du déficit peut contribuer à préserver la confiance dans les finances publiques. Mais son évolution dépendra des recettes fiscales, du niveau des dépenses, du coût de l’emprunt et de la réalisation des hypothèses économiques retenues pour construire le budget.
Dans ses analyses d’octobre 2026, le Fonds monétaire international souligne l’importance de protéger les populations les plus vulnérables face au coût de la vie, tout en tenant compte des conséquences des interventions publiques sur les finances de l’État. Les transferts ciblés et temporaires peuvent, selon les circonstances, se révéler plus efficaces que des dispositifs généraux visant à contenir les prix.
Au Maroc, cette question renvoie directement à l’écart entre l’amélioration des indicateurs macroéconomiques et la perception des ménages. La croissance ne se traduit pas automatiquement par une hausse du revenu réel. De même, un ralentissement de l’inflation ne signifie pas que les prix reviennent à leur niveau antérieur.
Selon les éléments rapportés par Reuters à partir de la présentation de Lekjaa, le projet de loi de finances prévoit une enveloppe d’environ 62 milliards de dirhams consacrée à des mesures sociales, au pouvoir d’achat et à la réduction des inégalités, comprenant notamment des dispositions fiscales et des aides aux ménages.
Le projet prévoit également une exonération de l’impôt sur le revenu pour les salaires mensuels inférieurs à 10 000 dirhams, selon la présentation gouvernementale, avec une estimation d’environ 87 % des salariés concernés. Les modalités précises et les conditions d’application devront être appréciées à partir du texte législatif définitif.
L’efficacité de ces mesures ne se mesurera pas uniquement au nombre de bénéficiaires annoncé. Il faudra aussi examiner le revenu disponible après paiement du logement, des transports, de l’alimentation et de l’énergie, ainsi que la capacité des services publics à réduire les dépenses directement supportées par les familles.
Lutte contre les pratiques anticoncurrentielles : au-delà des annonces
D’après Reuters, Lekjaa a estimé que certaines politiques sociales précédentes avaient dû composer avec les effets d’un modèle économique laissant une place importante aux forces du marché, dans un environnement où des pratiques anticoncurrentielles et la recherche de profits rapides pouvaient peser sur les consommateurs.
Le ministre a appelé à renforcer le rôle de l’État face à la corruption, aux conflits d’intérêts et aux pratiques monopolistiques, parallèlement à la protection de la souveraineté alimentaire et énergétique.
Ces déclarations soulèvent une question opérationnelle : comment établir les causes d’une hausse de prix dans un secteur donné ? Il faut examiner les coûts de production, de transport, de stockage et de financement, mais aussi les marges réalisées à chaque étape de la chaîne de distribution.
Une hausse des prix ne suffit pas, à elle seule, à prouver l’existence d’un monopole ou d’une infraction. Ces situations nécessitent des données, des enquêtes et, le cas échéant, des décisions des autorités compétentes. À l’inverse, une politique annoncée de lutte contre ces pratiques doit pouvoir être évaluée à partir d’instruments de contrôle identifiables et de résultats publiés.
Parmi les mesures fiscales évoquées dans le projet figure une proposition portant à 40 % le taux d’imposition des bénéfices des entreprises de distribution de carburants dépassant 100 millions de dirhams, selon Reuters. Il s’agit d’une mesure fiscale proposée, qui ne constitue pas en elle-même la preuve d’une correction des dysfonctionnements concurrentiels du secteur.
Son effet dépendra aussi des règles applicables au marché, de l’efficacité de la surveillance et de la capacité d’une éventuelle amélioration de la concurrence à se répercuter sur les prix payés par les consommateurs.
La souveraineté économique comporte également une dimension numérique et technologique. Les orientations annoncées comprennent le renforcement de la cybersécurité, la préparation d’un cadre national pour une intelligence artificielle sûre et responsable, le développement des compétences numériques et le soutien aux jeunes entreprises innovantes.
La maîtrise des données, la continuité des services essentiels et l’accès aux technologies deviennent des facteurs de compétitivité et de résilience. Mais, là encore, l’efficacité dépendra des moyens engagés, des compétences disponibles, des règles de gouvernance et de la capacité des entreprises marocaines à transformer ces investissements en activités productives.
Quels critères permettront de juger le pari de 2027 ?
Le projet de loi de finances présente une stratégie étendue : investissement public, diversification des marchés, renforcement de la production nationale, sécurisation des ressources stratégiques et préservation des équilibres budgétaires.
La réussite de cette stratégie dépendra de la capacité des institutions à transformer ces orientations en programmes financés, en projets réalisés et en résultats vérifiables.
Le contrôle parlementaire gagnerait ainsi à dépasser la seule discussion des enveloppes budgétaires pour examiner les conditions d’exécution des dépenses, leur répartition territoriale, les calendriers des projets et le respect des budgets prévus.
La réforme des établissements et entreprises publics, la modernisation de l’administration et celle de la justice doivent également être appréciées à partir de leurs effets : réduction des coûts et des délais, amélioration des services, simplification des démarches et facilitation de l’investissement.
Le ralentissement européen demeure un facteur extérieur sur lequel le Maroc n’a qu’une influence limitée. L’évolution des conflits internationaux, des prix de l’énergie et des conditions climatiques peut également modifier les hypothèses sur lesquelles repose le budget.
En revanche, le choix des marchés à cibler, la mobilisation des investissements, l’efficacité du contrôle des dépenses publiques et la définition des priorités budgétaires relèvent des décisions nationales.
La portée des annonces de Fouzi Lekjaa apparaîtra progressivement, au fur et à mesure de l’exécution du budget 2027 et de la publication des résultats. Pour juger la solidité du pari, il faudra davantage que constater la maîtrise du déficit ou la progression de l’investissement : il faudra vérifier si l’économie produit davantage, exporte mieux, offre aux entreprises nationales de nouvelles possibilités de développement et améliore concrètement les revenus et les conditions de vie des ménages.
Sources de référence : ministère marocain de l’Économie et des Finances, documents du projet de loi de finances 2027 ; Chambre des représentants, dossier du projet de loi n° 60.26 ; Fonds monétaire international, Perspectives de l’économie mondiale, octobre 2026 ; Reuters, dépêche du 23 octobre 2026 consacrée aux perspectives économiques et budgétaires du Maroc.


