Entre des accusations liées à un marché d’impression, un démenti officiel et un communiqué partisan évoquant un recours à la justice, Zone24 a choisi de lire la réaction du ministre à travers l’hypothèse de sa marginalisation politique. Mais une hypothèse suffit-elle à faire une information ?
Il existe une différence entre interroger un responsable gouvernemental sur la gestion des deniers publics et interpréter ses démarches comme une tentative de retrouver les projecteurs. La première démarche relève pleinement du travail journalistique. La seconde exige des éléments permettant de l’étayer, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une personnalité politique évoluant dans un contexte gouvernemental et partisan en pleine recomposition.
C’est cette distinction qui constitue le meilleur point de départ pour examiner l’article publié par Zone24 le 15 octobre 2026, sous le titre : « Après sa marginalisation dans les consultations gouvernementales… Ben Saïd veut faire le buzz en poursuivant les journalistes ».
Le titre ne se contente pas d’informer sur un communiqué du Parti authenticité et modernité (PAM), qui prend la défense de Mohammed Mehdi Ben Saïd, ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, et évoque un éventuel recours à la justice face à ce qu’il qualifie de diffamation et de fausses informations. Il propose au lecteur une explication déjà construite : le ministre se sentirait marginalisé et chercherait, par conséquent, à faire le « buzz ».
Mais où s’arrêtent les faits et où commence l’interprétation ?
C’est cette question qui aurait mérité de guider l’article, plutôt que de voir l’interprétation elle-même devenir son point de départ.
Du marché d’impression au procès des intentions
Pour comprendre la séquence, il faut revenir à son origine. Le 7 octobre 2026, le même site a publié un article intitulé « L’épouse de Ben Saïd bénéficie d’un marché d’impression au ministère de la Jeunesse et de la Culture ». Le texte évoquait des informations attribuées à une source interne au ministère et une relation supposée entre l’épouse du ministre et une entreprise fournissant des prestations d’impression. L’article avançait que cette participation ne se ferait pas directement en son nom, mais par l’intermédiaire d’une société enregistrée au nom d’une autre personne. Il rapportait également le démenti d’un proche de Ben Saïd. <Cite refs={[« turn372875view0 »]}/>
Le 8 octobre, le site Houiya Press a, à son tour, rapporté un démenti attribué au cabinet du ministre, selon lequel l’épouse de Ben Saïd n’aurait aucun marché, aucune société ni aucune relation avec le ministère. <Cite refs={[« turn372875search7 »]}/>
Le 15 octobre, le communiqué du PAM est venu nier les accusations et défendre la régularité des procédures de marchés publics, tout en indiquant que le parti se réservait le droit de saisir la justice contre toute personne dont la responsabilité serait établie dans la diffusion de fausses informations, la diffamation ou le chantage. <Cite refs={[« turn927083view0 »]}/>
Cette chronologie montre que la réaction de Ben Saïd n’est pas apparue, selon les publications consultées, pour la première fois au moment des consultations gouvernementales. Elle intervient après une controverse médiatique précise, un démenti de son cabinet et une prise de position partisane.
Cette succession d’événements ne permet pas, à elle seule, de trancher la question de la véracité des accusations relatives au marché. Elle ne suffit pas davantage à établir la régularité de toutes les procédures concernées. En revanche, elle montre que réduire la réaction du ministre à une volonté de faire le « buzz » constitue une interprétation qui nécessite des éléments indépendants.
L’ordre chronologique des faits est une chose. La preuve des motivations politiques en est une autre.
Que savons-nous réellement de cette prétendue marginalisation ?
L’article établit un lien entre le communiqué et la position de Ben Saïd dans les consultations en vue de la formation du nouveau gouvernement, en partant de l’idée que sa présence sur la scène politique aurait diminué.
Pourtant, une publication antérieure de TelQuel Arabi, datée du 1er octobre 2026, rapportait les déclarations d’une source responsable au sein du PAM. Celle-ci affirmait que l’absence de Ben Saïd parmi les interlocuteurs présentés publiquement ne signifiait ni l’existence de divergences internes ni une mise à l’écart délibérée. Elle indiquait également que le ministre avait coordonné certaines rencontres de Fatima Zahra Mansouri avec des responsables de partis politiques. <Cite refs={[« turn927083view1 »]}/>
Cette déclaration, attribuée à une source partisane, ne constitue pas une preuve indépendante de tous les aspects des consultations ni de la position définitive de Ben Saïd dans les futurs équilibres gouvernementaux. Elle apporte néanmoins une lecture différente de l’hypothèse de sa marginalisation. Il aurait donc été professionnellement pertinent de la prendre en considération avant de construire un titre présentant la confrontation avec les journalistes comme une tentative de retrouver la lumière médiatique.
La position réelle du ministre dans les futurs arrangements gouvernementaux ne peut être déduite de son absence à quelques rencontres ou de la publication d’un communiqué. Elle nécessite des éléments plus larges qu’une interprétation fondée sur sa visibilité médiatique.
C’est précisément là que l’analyse doit prendre le pas sur l’impression.
Le droit du ministre à défendre sa réputation n’a pas besoin d’une justification politique
Tout responsable public a le droit de défendre sa réputation lorsqu’il estime que des informations publiées à son sujet comportent des accusations inexactes. Il peut également, dans les conditions prévues par la loi, saisir la justice s’il considère que ses droits ont été illégalement atteints.
Ce droit ne disparaît pas parce que la personne concernée est ministre, parce que l’affaire touche à un marché public ou parce que la presse exerce légitimement une fonction de contrôle de la gestion des deniers publics.
Inversement, les journalistes conservent pleinement le droit d’enquêter sur les marchés publics, de vérifier d’éventuels conflits d’intérêts, de demander des informations et des explications, puis de publier ce que les éléments recueillis permettent d’établir. L’intérêt général exige que les dossiers ne soient pas clos au seul motif qu’un démenti officiel a été publié. Il exige tout autant que les soupçons ne soient pas transformés en vérités définitives du seul fait qu’ils ont été relayés dans la presse.
Le critère doit rester le même : la preuve.
Si des documents établissent une relation entre l’entreprise concernée et l’épouse du ministre, ils doivent être examinés et leur portée vérifiée. Si les documents ne permettent pas d’établir cette relation, celle-ci ne peut être présentée comme un fait acquis. Si le ministre nie tout lien, son démenti doit être clairement rapporté et confronté aux informations disponibles.
Dans le cadre des recherches effectuées, nous n’avons pas trouvé de documents contractuels originaux suffisamment complets pour trancher le différend relatif à cette relation supposée. Il serait donc prématuré d’affirmer qu’une irrégularité est établie, tout comme il serait excessif de considérer le démenti, à lui seul, comme la fin du travail de vérification.
Il ne s’agit pas de faire une faveur à Ben Saïd. Il s’agit d’appliquer une règle qui devrait valoir pour tout responsable public, quels que soient son nom et sa fonction.
Un communiqué qui précède le fait
Revenons au titre de Zone24. Il associe deux jugements : d’une part, Ben Saïd aurait été marginalisé dans les consultations gouvernementales ; d’autre part, il chercherait à faire le « buzz » en menaçant de poursuivre des journalistes.
Ces deux affirmations appellent des éléments de preuve.
La marginalisation politique ne se démontre pas par la seule absence d’un responsable à certaines rencontres. De même, la volonté de faire le « buzz » ne peut être automatiquement déduite de l’annonce d’un éventuel recours à la justice.
Le journaliste peut défendre cette interprétation. Mais son devoir consiste à distinguer ce que les faits établissent de ce qui relève de sa lecture personnelle. Lorsque cette conclusion est placée dans le titre sous une forme affirmative, il devient légitime de se demander si celui-ci informe le lecteur ou l’oriente vers un jugement préalable.
Cette question prend une importance particulière au regard de la déontologie journalistique, qui insiste sur la vérification des informations, la distinction entre faits et commentaires, la prévention des accusations mensongères et de la diffamation, ainsi que le respect de la liberté d’expression lorsqu’elle repose sur des faits exacts. <Cite refs={[« turn372875search0 »]}/>
Il ne s’agit pas de demander aux médias de renoncer aux titres forts. Il s’agit de faire en sorte que la force d’un titre découle des faits qu’il rapporte, et non des intentions qu’il prête à ses protagonistes sans démonstration suffisante.
La responsabilité n’incombe pas à un seul camp
Le débat autour de cette affaire ne devrait pas se transformer en affrontement entre le ministre et les journalistes, ni en un exercice de classement des protagonistes entre innocents absolus et coupables désignés d’avance.
Le ministère doit fournir les explications nécessaires à la compréhension des contrats publics et permettre de distinguer les procédures administratives ordinaires d’un éventuel conflit d’intérêts. Le parti, lorsqu’il défend l’un de ses responsables, peut renforcer sa position en mettant à disposition les éléments qui permettent de vérifier ses déclarations. La presse, de son côté, doit contrôler ses sources, solliciter les réponses des personnes concernées et éviter de présenter des hypothèses comme des faits établis.
Si un article comporte une information inexacte, la correction et le droit de réponse font partie du travail professionnel ; ils ne constituent pas un renoncement à la liberté de la presse. Si des éléments sérieux révèlent une irrégularité, leur publication responsable relève pleinement de la mission des médias.
En revanche, réduire le différend à une querelle personnelle sur celui qui chercherait la notoriété ou celui qui voudrait faire taire l’autre n’aide pas le lecteur à connaître la réalité du marché, à comprendre les responsabilités juridiques ou à saisir les véritables équilibres politiques.
Défendre l’équité, c’est aussi défendre la presse
Mohammed Mehdi Ben Saïd est un responsable public. Le public est en droit de l’interroger sur le bilan de son secteur et sur la gestion de son ministère. Mais sa fonction ne doit pas faire de lui une cible pour des interprétations systématiques de ses intentions dès qu’il adopte une position défensive. De même, ses démentis ne sauraient le soustraire aux questions légitimes.
À l’inverse, le respect de la presse ne signifie pas qu’il faudrait accepter sans examen tous les titres qu’elle publie, ni que la critique professionnelle dispense de vérifier les faits.
La défense de la déontologie commence précisément ici : refuser l’accusation avant vérification, mais également refuser l’absolution avant vérification. Exiger des documents lorsqu’il est question d’argent public, défendre l’équité lorsqu’il est question de la réputation des personnes et réclamer de la clarté lorsque les faits se mêlent à l’interprétation politique.
La presse n’a pas besoin de supposer que Ben Saïd cherche à faire le « buzz » pour contrôler son action. Le ministre n’a pas besoin que les questions cessent pour défendre sa réputation.
Ce dont le public a besoin, c’est de savoir ce qui s’est réellement passé, ce que les documents établissent et ce qui demeure une allégation ou une interprétation.
Lorsque cette exigence devient le centre du débat, nous sortons de la guerre des titres pour revenir à l’essentiel du métier journalistique : rechercher la vérité, demander des comptes aux responsables, préserver la dignité des personnes et veiller à ce qu’aucune de ces obligations ne prenne le pas sur les autres.


