Entre la solidarité avec le Royaume d’Arabie saoudite, la défense de sa sécurité et des Lieux saints de l’islam, et les réalités des visas et des possibilités de déplacement offertes aux citoyens marocains, une question mérite d’être posée ouvertement : la solidité des relations politiques et militaires entre Rabat et Riyad se traduit-elle par des facilités concrètes pour les citoyens marocains, ou le partenariat demeure-t-il surtout visible lorsqu’il s’agit d’engagements stratégiques et sécuritaires ?
La question des relations entre le Maroc et l’Arabie saoudite revient au premier plan à la faveur de la recrudescence des attaques visant le territoire saoudien, alors que plusieurs informations de presse font état de démarches destinées à renforcer la coopération de défense entre Rabat et Riyad. Mais une lecture de ces évolutions du point de vue marocain impose également de s’intéresser à ce que les citoyens attendent de la politique étrangère de leur pays, et pas uniquement aux positions politiques et militaires adoptées par l’État.
Le Marocain qui soutient le Royaume d’Arabie saoudite, considère sa sécurité et sa stabilité comme des éléments importants pour la stabilité régionale et accorde une place particulière aux deux saintes mosquées a le droit de s’interroger sur la dimension civile et économique de cette relation. Pourquoi les facilités de circulation entre les deux pays ne seraient-elles pas à la hauteur des ambitions affichées de leur partenariat ? Pourquoi ne pas ouvrir officiellement le débat sur l’octroi aux Marocains de visas de longue durée et à entrées multiples, leur permettant de se rendre en Arabie saoudite pour affaires, tourisme, visites familiales ou accomplissement de la Omra, selon des conditions claires et simplifiées ?
Il ne s’agit pas d’échanger des positions militaires contre des visas, ni d’exiger une contrepartie matérielle ou politique à la solidarité avec l’Arabie saoudite. Il s’agit de la notion même de partenariat équilibré et de la capacité de relations entre deux États liés par des attaches historiques, politiques et religieuses à produire des avantages tangibles pour leurs citoyens.
Les attaques contre l’Arabie saoudite remettent la coopération de défense au premier plan
Selon les informations rapportées le 11 octobre 2026 par des médias internationaux, les autorités saoudiennes ont fait état de douze morts et de plus de trois cents blessés lors de l’attaque qui aurait visé l’aéroport international du roi Khaled, à Riyad, le samedi 10 octobre. La coalition dirigée par l’Arabie saoudite a imputé cette attaque aux Houthis. Ces événements interviennent après d’autres attaques contre des installations saoudiennes, dans un climat d’inquiétude croissante concernant la sécurité régionale.
Dans ce contexte, les contacts de défense entre Rabat et Riyad ont pris une importance supplémentaire. Le 28 septembre 2026, le ministre saoudien de la Défense, le prince Khalid ben Salmane, a eu un entretien téléphonique avec Abdellatif Loudiyi, ministre délégué auprès du chef du gouvernement marocain chargé de l’Administration de la défense nationale. Selon l’Agence de presse saoudienne, les échanges ont porté sur le renforcement de la coopération de défense entre les deux pays ainsi que sur les efforts communs en faveur de la sécurité et de la stabilité régionales.
Concernant la nature d’un éventuel soutien marocain sur le terrain, le média Assahifa a publié les déclarations d’une source saoudienne évoquant un appui militaire marocain destiné à protéger le territoire saoudien et les Lieux saints. Toutefois, cette source, dont l’identité n’a pas été révélée dans l’article, n’a précisé ni la nature ni l’ampleur de cet appui. Elle n’a pas davantage indiqué s’il s’agissait d’une coopération technique, de dispositifs de défense ou de la présence de militaires marocains chargés de missions opérationnelles.
La distinction est essentielle entre ce que les contacts officiels ont confirmé concernant le renforcement de la coopération de défense et ce que le média rapporte en citant une source non identifiée. Les informations publiées ne permettent pas, à elles seules, d’établir les détails d’un éventuel déploiement militaire marocain ni la nature des missions concernées.
Le Maroc avait participé à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen, dès le lancement de l’opération « Tempête décisive » en 2015, avec des avions de combat F-16. Il a mis fin à sa participation aux opérations militaires de la coalition en février 2019. Ce précédent explique pourquoi la contribution marocaine revient dans le débat chaque fois que la sécurité saoudienne devient un sujet majeur. Il ne signifie toutefois pas que la participation passée correspond nécessairement à la nature de la coopération actuelle.
Le visa saoudien : des facilités accordées à certaines nationalités occidentales, mais pas dans les mêmes conditions aux Marocains
Au-delà du domaine militaire, les règles d’entrée en Arabie saoudite révèlent une différence pratique qui mérite d’être examinée. Le portail officiel du visa touristique saoudien permet aux ressortissants d’un certain nombre de pays éligibles d’obtenir un visa électronique valable un an, à entrées multiples, avec une durée de séjour pouvant atteindre 90 jours, sous réserve des conditions applicables.
La nationalité marocaine ne figure pas sur la liste des nationalités pouvant accéder directement à cette procédure électronique. Les ressortissants marocains ne bénéficient donc pas de cette voie dans les mêmes conditions et doivent vérifier auprès des autorités saoudiennes compétentes la procédure qui leur est applicable.
La question ne se limite pas au visa touristique classique. Le 25 juin 2026, le ministère saoudien des Affaires étrangères a annoncé le lancement d’un dispositif d’autorisation électronique de voyage destiné aux citoyens britanniques. Ce dispositif permet plusieurs entrées dans le Royaume et des séjours pouvant atteindre 180 jours sur une année, pour des motifs comprenant notamment le tourisme, les affaires et les études de courte durée. Le travail, la résidence et le pèlerinage du Hajj sont exclus de son champ d’application. L’annonce associait cette mesure à des arrangements visant à faciliter les déplacements entre l’Arabie saoudite et le Royaume-Uni.
Cette comparaison ne signifie pas que tous les ressortissants occidentaux bénéficient des mêmes conditions, ni que les visas saoudiens sont automatiquement accordés à chaque citoyen occidental. Elle fournit néanmoins un exemple officiel montrant que Riyad peut mettre en place des dispositifs de circulation souples et à entrées multiples pour certaines nationalités, tandis que les Marocains restent exclus de la procédure directe de visa touristique électronique réservée aux pays figurant sur la liste d’éligibilité.
Les citoyens marocains sont donc fondés à demander que les raisons de cette différence soient examinées et que les relations politiques entre les deux pays donnent lieu à un dialogue concret sur la facilitation des déplacements. Un visa de longue durée n’est pas seulement un avantage symbolique : il réduit les démarches répétées, facilite les déplacements des entrepreneurs, journalistes, chercheurs, professionnels et familles, et élargit les possibilités d’échanges culturels et économiques.
Les Marocains ne sont pas seulement une main-d’œuvre
Il est difficile d’ignorer que, pour de nombreuses familles, la présence marocaine en Arabie saoudite est liée au travail et à l’emploi. Les Marocains contribuent à différents secteurs, des services aux professions spécialisées. Mais réduire cette relation à cette seule dimension, ou considérer principalement le citoyen marocain comme un travailleur recruté en fonction des besoins du marché, ne correspond pas à l’image plus large que les relations officielles entre les deux pays donnent de leur partenariat.
Le Marocain n’est pas seulement un travailleur à la recherche d’une opportunité à l’étranger. Il est aussi un touriste potentiel, un investisseur, un entrepreneur, un journaliste, un étudiant ou un membre d’une famille souhaitant rendre visite à ses proches ou accomplir la Omra dans des conditions plus simples. Faciliter ses déplacements sert également les intérêts saoudiens, qu’il s’agisse des dépenses touristiques, du développement des relations professionnelles ou du renforcement des échanges entre les deux sociétés.
Il ne s’agit pas de réclamer un traitement exceptionnel en dehors des règles, mais d’envisager des facilités claires pour les ressortissants marocains, fondées sur la confiance mutuelle et les intérêts des deux pays. Elles pourraient prendre la forme de visas à entrées multiples, d’une procédure électronique simplifiée ou de durées de validité plus longues pour les personnes éligibles, dans le respect des règles saoudiennes en matière de sécurité et d’immigration.
La solidarité avec l’Arabie saoudite n’exclut pas le droit du Maroc à réclamer un partenariat équilibré
La position marocaine en faveur de la sécurité de l’Arabie saoudite ne doit pas être subordonnée à l’attente d’un avantage immédiat. Les relations entre États ne se réduisent pas à une facture à régler. De même, la solidarité avec le Royaume d’Arabie saoudite, la défense de sa sécurité et de sa stabilité, ainsi que la place des deux saintes mosquées dans la conscience des Marocains ne doivent pas devenir des sujets de surenchère ni des conditions pour obtenir des facilités.
Mais refuser la logique de l’échange conditionnel ne signifie pas accepter une relation dont les bénéfices civils seraient moins visibles que les accords politiques et stratégiques. Le Maroc, en tant qu’État et société, est en droit de faire de la circulation de ses citoyens un sujet naturel du développement de son partenariat avec l’Arabie saoudite.
Si les contacts officiels mettent en avant le renforcement de la coopération de défense, la coopération économique, touristique et humaine mérite elle aussi une attention comparable. Ce sont les citoyens qui donnent aux relations entre les États leur dimension sociale et qui peuvent transformer un rapprochement politique en échanges professionnels, commerciaux et culturels durables.
Les informations publiées ne suffisent pas à affirmer que l’Arabie saoudite cherche délibérément à limiter le rôle des Marocains à celui de travailleurs, ni qu’un éventuel soutien militaire marocain aurait été apporté sans contrepartie politique ou stratégique. De telles affirmations nécessiteraient des informations documentées sur les politiques, les accords et leurs résultats effectifs. Mais l’absence de preuves permettant de soutenir ces accusations n’efface pas la question légitime des différences entre les facilités de voyage.
L’objectif n’est ni de mettre en doute les relations maroco-saoudiennes, ni de minimiser l’importance de la défense de la sécurité du Royaume et des Lieux saints. Il est de donner au partenariat une dimension plus visible pour le citoyen marocain et d’inviter Rabat et Riyad à examiner des mesures concrètes facilitant les voyages répétés, les affaires, les visites familiales et l’accomplissement de la Omra, dans le cadre de règles claires et équitables.
Les Marocains qui se tiennent aux côtés de l’Arabie saoudite lorsque sa sécurité et sa stabilité sont en jeu attendent également que les relations entre les deux pays ouvrent davantage de portes à leurs déplacements, à leurs initiatives et à leurs intérêts légitimes. Cette revendication mérite d’être formulée clairement, sans surenchère ni accusation, comme une composante de la construction d’un partenariat au service des deux États et de leurs deux peuples.


