Le cinéma marocain accueille dans ses salles « Grand-Petit Frère », ou « Azizī as-Saghīr » (« Mon petit frère »), un film de Karima Kanouni, produit par Rachida Saadi à travers JanaProd. Après son passage dans la compétition officielle de la 25ᵉ édition du Festival national du film de Tanger en 2025, dans la catégorie des longs métrages de fiction, le film entame désormais une autre étape de son parcours : celle de la rencontre directe avec le public.
D’une durée de 94 minutes, le film s’appuie sur une histoire familiale pour ouvrir progressivement une réflexion plus large sur la liberté, la peur, la différence, le regard social et la responsabilité que l’on porte envers ceux que l’on aime.
Au commencement, il y a Sara, une jeune femme qui s’apprête à entrer dans une nouvelle étape de sa vie, celle de l’université et de l’indépendance. Mais son projet se trouve brutalement interrompu lorsqu’elle apprend que son frère Adam, atteint d’un trouble du spectre de l’autisme, a été placé dans un établissement psychiatrique.
Sa réaction déclenche le mouvement du récit. Sara décide de revenir sur ses pas, de sortir Adam de cet établissement et de prendre la route avec lui à travers le Maroc.
À partir de ce moment, le film change de dimension.
Ce qui pouvait apparaître comme une simple histoire familiale devient un voyage intérieur. La route n’est plus seulement un déplacement géographique : elle devient l’espace dans lequel deux personnages vont progressivement se confronter à leurs propres peurs, à leurs contradictions et à ce qui les lie.
Le titre lui-même contient déjà une partie de cette énigme.
Adam est le frère aîné de Sara. Pourtant, dans son imaginaire affectif, il demeure « le petit frère ». Cette contradiction apparente dit beaucoup de leur relation. Elle renvoie à cette manière particulière dont les liens familiaux peuvent bouleverser les rôles établis : celui qui est censé protéger peut devenir celui que l’on protège, et celui qui croit devoir sauver l’autre peut découvrir qu’il a lui-même besoin d’être sauvé.
C’est précisément là que « Grand-Petit Frère » évite de réduire Adam à son diagnostic.
Le trouble du spectre de l’autisme constitue une donnée essentielle de l’histoire, mais le personnage n’est pas construit uniquement autour de cette différence. Le film cherche davantage à faire apparaître l’être humain avant l’étiquette, les émotions avant le jugement et la relation avant le diagnostic.
Ce choix est important dans un cinéma qui aborde de plus en plus les questions sociales à travers des récits intimes. Car parler de l’autisme à l’écran ne consiste pas uniquement à expliquer une réalité médicale. Il s’agit aussi de montrer comment une famille, un entourage et une société apprennent — ou échouent à apprendre — à regarder autrement une personne qui ne correspond pas aux normes habituelles.
Mais le combat du film n’appartient pas uniquement à Adam.
Sara mène également sa propre bataille.
Elle se trouve à un âge où l’avenir commence normalement à s’ouvrir : les études, l’autonomie, les choix personnels, la possibilité de construire une existence qui lui ressemble. Or, au moment même où elle s’apprête à avancer, elle se retrouve confrontée à une responsabilité qui semble l’obliger à revenir en arrière.
Le film va alors déplacer progressivement le sens de cette « marche arrière ».
Le voyage avec Adam ne devient pas une renonciation à l’avenir, mais une autre manière de le découvrir. Ce que Sara croyait être un obstacle à sa liberté devient finalement le chemin qui lui permet de comprendre ce que signifie réellement être libre.
C’est ici que la structure de road movie prend toute son importance.
Le Maroc traversé par les deux personnages n’est pas une simple toile de fond. Les paysages, les routes, les rencontres, les sons et les différentes atmosphères participent à la narration. La géographie marocaine accompagne l’évolution des personnages et donne au film une dimension visuelle qui dépasse le cadre strictement familial.
Le pays devient ainsi presque un personnage.
Des montagnes de l’Atlas aux espaces traversés par Sara et Adam, la route révèle un Maroc multiple, culturellement divers et visuellement contrasté. Elle permet au récit de passer du particulier au collectif : une histoire entre un frère et une sœur devient progressivement une histoire qui interroge la place de la différence dans la société.
Ce choix inscrit également le film dans une certaine tradition du cinéma marocain, où le territoire ne sert pas uniquement de décor mais participe à la construction du récit.
La route porte les personnages, mais elle porte aussi le sens du film.
Chaque étape les éloigne du point de départ tout en les rapprochant d’eux-mêmes. Le déplacement physique devient ainsi le miroir d’un déplacement intérieur.
Cette dimension est d’autant plus forte que le projet de Karima Kanouni possède une origine profondément personnelle. La réalisatrice s’inspire de son expérience avec son propre frère et transforme une relation vécue dans la sphère intime en matière cinématographique.
Le passage du vécu au cinéma constitue alors l’un des enjeux les plus intéressants du projet.
Une expérience personnelle peut facilement rester enfermée dans le registre du témoignage. Ici, elle cherche au contraire à devenir une histoire accessible à des spectateurs qui ne connaissent ni la réalisatrice ni son parcours, mais qui peuvent reconnaître dans cette relation fraternelle des émotions universelles : la peur de perdre quelqu’un, le besoin de protéger, la culpabilité, l’envie de partir, le besoin de rester et, surtout, la difficulté de concilier amour et liberté.
Le film travaille également cette relation à travers le jeu des comédiens.
Nesrine Adam et Ismail El Falahy, dans les rôles de Sara et Adam, portent une grande partie de la tension émotionnelle du récit. La réalisatrice a notamment cherché à préparer leur rencontre avec son frère avant le tournage afin de leur permettre d’appréhender plus concrètement les gestes, les rythmes et les nuances de cette relation.
Ce travail préalable prend tout son sens dans un film qui repose moins sur de grands discours que sur les silences, les regards, les réactions spontanées et les petits gestes du quotidien.
Le recours à un jeu partiellement fondé sur l’improvisation maîtrisée participe à cette volonté de préserver une certaine fragilité devant la caméra. Lorsque l’histoire repose sur une relation aussi intime, trop de mécanique risquerait de rendre les personnages artificiels. À l’inverse, une part de liberté dans le jeu peut permettre au spectateur de sentir que la relation se construit sous ses yeux plutôt que d’être constamment expliquée.
C’est aussi ce qui donne au film une autre possibilité : parler de l’autisme sans transformer le récit en discours pédagogique.
Le placement d’Adam dans un établissement psychiatrique constitue ainsi un point de départ dramatique qui soulève des questions sans nécessairement fournir des réponses toutes faites. Que signifie protéger une personne ? À partir de quel moment la protection devient-elle une privation de liberté ? Jusqu’où la famille peut-elle décider à la place de celui qu’elle pense protéger ? Et que devient la dignité lorsque la société regarde d’abord une personne à travers son handicap ou son diagnostic ?
Le film ne semble pas chercher à transformer ces questions en manifeste.
Il les place dans une histoire.
C’est peut-être ce qui permet à « Grand-Petit Frère » de conserver sa dimension cinématographique. Le spectateur n’est pas seulement invité à comprendre un problème social ; il est invité à accompagner deux personnages, à travers leurs hésitations, leurs disputes, leurs moments de complicité et leurs découvertes.
La fraternité devient alors le véritable cœur du film.
Une fraternité qui n’est ni idéalisée ni réduite à une succession de moments émotionnels. Elle apparaît comme une relation faite de responsabilité, de fatigue, d’attachement, de peur et parfois de contradictions.
Sara croit d’abord qu’elle doit choisir entre son frère et sa propre vie.
La route va progressivement lui montrer que cette opposition n’est peut-être pas aussi simple.
Adam, de son côté, cesse progressivement d’être uniquement celui que Sara doit protéger. Il devient un personnage qui participe lui aussi à la transformation de sa sœur.
C’est cette inversion qui donne au récit une partie de sa force.
Celui qui semblait avoir besoin d’aide devient, à sa manière, celui qui aide l’autre à comprendre quelque chose d’essentiel.
Le titre retrouve alors tout son sens : « Grand-Petit Frère » ne désigne pas simplement une anomalie dans l’ordre familial. Il résume une relation dans laquelle les catégories d’âge, de responsabilité et de protection cessent d’être aussi simples qu’elles en ont l’air.
Sur le plan de la production, le film s’inscrit également dans le travail de JanaProd et de Rachida Saadi, qui ont accompagné le projet jusqu’à sa réalisation. Son passage par le Festival national du film de Tanger en 2025 l’a placé dans le circuit professionnel du cinéma marocain avant cette sortie en salles.
Mais c’est précisément avec le public que commence aujourd’hui une autre partie de son parcours.
Le festival permet à un film d’être regardé dans un espace cinématographique particulier, entouré de professionnels, de critiques et de cinéphiles. La salle commerciale lui impose une autre épreuve : celle de la rencontre avec des spectateurs qui arrivent avec leurs propres histoires, leurs propres représentations de la famille, de l’autisme, de la différence et de la liberté.
C’est là que le film peut prendre une autre dimension.
Certains y verront avant tout l’histoire d’un frère et d’une sœur. D’autres y liront un film sur l’autisme. D’autres encore pourront y reconnaître une histoire de passage à l’âge adulte ou un récit de voyage à travers le Maroc.
Toutes ces lectures peuvent coexister sans épuiser le film.
Car le véritable enjeu de « Grand-Petit Frère » semble se situer précisément dans cet espace où le personnel rejoint le collectif.
L’autisme y devient une porte d’entrée vers une réflexion plus large sur la manière dont une société accueille la différence. La fraternité devient un moyen de parler de responsabilité et d’émancipation. Et le voyage à travers le Maroc transforme un récit intime en expérience cinématographique inscrite dans un territoire, ses paysages, ses sons et ses multiples visages.
Le pari de Karima Kanouni consiste finalement à faire tenir ces dimensions ensemble sans réduire le film à une seule cause.
L’enjeu n’est donc pas uniquement de raconter le parcours de Sara et Adam.
Il est de faire sentir ce que la route produit en eux.
Ils partent avec leurs peurs, leurs certitudes et leurs blessures. Ils avancent dans un pays qui se transforme autour d’eux. Et, au fil des kilomètres, la question n’est plus seulement de savoir où ils vont arriver.
Elle devient beaucoup plus intime : qui seront-ils lorsqu’ils auront terminé le voyage ?
C’est à cette question que le public marocain est désormais invité à répondre, à sa manière, dans les salles obscures.
Car pour « Grand-Petit Frère », le voyage cinématographique ne s’achève pas avec la dernière scène.
Il commence véritablement lorsque Sara et Adam quittent l’écran pour entrer dans le regard du spectateur.


