Les consultations pour la formation du nouveau gouvernement sont entrées dans leur deuxième semaine, mais la rencontre entre Fatima Zahra Mansouri et Mohamed Ouzzine, mardi soir 6 octobre, pourrait être lue autrement que comme une simple étape supplémentaire dans le calendrier des consultations. Le Mouvement populaire est arrivé au siège du Parti authenticité et modernité au moment où une autre formule de majorité commençait à prendre forme dans les coulisses : le PAM, l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires et le Parti du progrès et du socialisme.
Selon les calculs parlementaires qui circulent, cette formule réunirait 207 sièges sur 395, soit au-dessus de la majorité absolue fixée à 198 sièges.
Ce chiffre compte, non parce qu’il permet à lui seul de trancher la composition du gouvernement, mais parce qu’il modifie la question posée à Mansouri. Lorsqu’une coalition dispose déjà, sur le papier, des voix nécessaires pour investir le gouvernement, l’entrée d’un parti supplémentaire relève davantage d’un choix politique et d’un arbitrage dans les négociations que d’une nécessité arithmétique.
C’est précisément là que se situe le Mouvement populaire.
Lors de la première série de consultations, Mohamed Ouzzine figurait parmi les secrétaires généraux reçus par Mansouri. À l’issue de cette rencontre, il avait expliqué que les discussions avaient porté sur la jeunesse ainsi que sur les défis économiques, sociaux et politiques, évoquant la nécessité d’une « rupture positive avec la période précédente ». À ce moment-là, toutes les options restaient ouvertes. Des médias arabes, notamment Al Jazeera, plaçaient encore le Mouvement populaire parmi les composantes possibles de la future majorité.
Mais la deuxième série de consultations a changé la donne.
Le 6 octobre, Mansouri a d’abord reçu Mohamed Goudar, secrétaire général de l’Union constitutionnelle, et Abdessamad Arachane, secrétaire général du Mouvement démocratique et social, avant de recevoir Ouzzine dans la soirée. La veille, elle avait rencontré Nabil Benabdallah et Driss Lachgar. Cette chronologie ne suffit pas à démontrer qu’une architecture définitive a été arrêtée. Elle montre cependant que les discussions se déplacent progressivement d’une question générale — qui souhaite participer ? — vers une autre, beaucoup plus concrète : de qui Mansouri a-t-elle réellement besoin dans sa majorité ?
À ce stade apparaît plus nettement la version publiée par The Voice. Le média cite une source dirigeante du PAM selon laquelle le scénario discuté dans certains cercles de négociation ne placerait pas le Mouvement populaire dans la future coalition gouvernementale, malgré la rencontre avec Ouzzine le même jour. Dans cette lecture, la formule réunissant le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS gagnerait du terrain, tandis que l’Union constitutionnelle et le Mouvement démocratique et social pourraient être traités comme une composante parlementaire coordonnée.
Mais quelques heures plus tard, une autre version est apparue.
Belpresse a rapporté, le 7 octobre, citant une source au sein du PAM, que Mansouri aurait largement arrêté les composantes de sa majorité et mentionné cinq partis : le PAM, l’Istiqlal, le Mouvement populaire, l’USFP et le PPS. Dans cette hypothèse, la base parlementaire atteindrait 236 sièges.
La différence entre les deux versions n’est pas marginale. Elle représente 29 sièges. Mais politiquement, elle pose une question plus importante : Mansouri cherche-t-elle une majorité réduite au nombre de partenaires nécessaires, ou une coalition plus large disposant d’une marge de sécurité plus confortable au Parlement ?
Pour l’instant, aucune annonce officielle ne permet de trancher entre ces deux formules.
C’est ce qui rend la rencontre avec Ouzzine plus intéressante lorsqu’on la regarde à travers la logique même de la négociation. La présence du Mouvement populaire autour de la table ne signifie pas automatiquement sa participation au gouvernement. De la même manière, les informations annonçant son exclusion des discussions finales ne signifient pas que la porte est définitivement fermée.
Il existe une autre donnée à prendre en compte. Le Mouvement populaire dispose de 29 sièges. Ce n’est pas un poids suffisant pour construire une majorité à lui seul, mais c’est un bloc suffisamment important pour modifier les équilibres lorsque Mansouri négocie la marge de sécurité parlementaire, les portefeuilles ministériels ou encore les responsabilités au sein de la Chambre.
C’est dans ce contexte que sont apparus les articles évoquant un niveau d’exigence élevé du côté d’Ouzzine. Al Ayam 24 a rapporté, citant des sources informées, que les demandes du Mouvement populaire pourraient comprendre la présidence de la Chambre des représentants, trois portefeuilles ministériels et deux secrétariats d’État. Ces informations n’ont pas été officiellement confirmées par le parti et doivent donc rester au stade de données attribuées à des sources, et non de conditions définitives posées par le Mouvement populaire.
Si ces éléments se confirmaient, la discussion ne porterait plus seulement sur le nombre de sièges. La présidence de la Chambre des représentants relève de l’architecture institutionnelle elle-même. Elle ne peut donc pas être comparée à un simple portefeuille ministériel.
C’est aussi ce qui permet de comprendre pourquoi la question du Mouvement populaire reste ouverte, même dans l’hypothèse où il ne serait pas indispensable pour atteindre la majorité absolue.
Un parti dont les voix ne sont pas nécessaires peut devenir coûteux politiquement s’il demande une responsabilité importante. À l’inverse, un parti dont les sièges deviennent indispensables dans une formule donnée dispose d’un levier supplémentaire au moment de négocier.
Le Mouvement populaire n’est évidemment pas le seul à se trouver dans cette situation.
L’Union constitutionnelle et le Mouvement démocratique et social sont entrés ensemble dans la deuxième série de consultations, après avoir annoncé une coordination parlementaire commune. La rencontre de Goudar et Arachane avec Mansouri le même jour les fait apparaître comme une petite force organisée plutôt que comme deux formations isolées.
Le PPS, de son côté, a donné après la rencontre avec Nabil Benabdallah des signes plus explicites. Son secrétaire général a parlé d’un « large rapprochement » sur plusieurs priorités politiques, économiques et sociales. L’USFP, lui aussi, est présenté par plusieurs sources médiatiques comme se rapprochant d’une participation gouvernementale.
Dans cette perspective, le chiffre de 207 devient plus qu’une addition de sièges.
Le PAM dispose de 97 sièges, l’Istiqlal de 65, l’USFP de 26 et le PPS de 19. Total : 207. Neuf sièges de plus que la majorité absolue. Et surtout, aucune place n’y est occupée par le Mouvement populaire ni par le Rassemblement national des indépendants.
C’est ce qui rend possible, sur le plan arithmétique, un scénario dans lequel le Mouvement populaire resterait en dehors du gouvernement.
Mais l’arithmétique ne suffit pas à faire une coalition.
Si Mansouri retient cette formule, elle aura construit une nouvelle majorité sans le RNI, qui dirigeait le précédent gouvernement, et sans le Mouvement populaire, lui aussi présent dans l’ancien paysage gouvernemental. Elle ferait entrer dans la nouvelle équipe plusieurs composantes de sensibilités différentes, dont des partis issus de l’ancien espace de la Koutla, sous la direction du parti arrivé en tête des élections.
Cette hypothèse rejoint aussi certaines déclarations de Najwa Koukous, présidente du Conseil national du PAM et membre de la commission chargée des négociations. Dans un entretien accordé à Al Jazeera, elle a expliqué que son parti souhaitait changer de trajectoire, en raison notamment de son insatisfaction à l’égard des expériences gouvernementales précédentes, et défendu l’idée d’une action gouvernementale davantage intégrée. Elle a également indiqué que, selon elle, les négociations sur la répartition des portefeuilles n’avaient pas encore véritablement commencé.
Si cette ligne correspond réellement à la philosophie défendue par le PAM dans les négociations, l’élargissement de la coalition au-delà de ce qui est nécessaire sur le plan numérique pourrait aussi devenir un problème de cohérence. Une majorité à cinq partis n’est pas automatiquement plus stable qu’une majorité à quatre, surtout lorsque commencent les discussions sur les ministères, les responsabilités parlementaires et la coordination politique.
Mais il existe un autre élément.
Au début des consultations, Al Jazeera avait présenté plusieurs scénarios possibles, dont une formule réunissant le PAM, l’Istiqlal, le Mouvement populaire, l’Union constitutionnelle et le Mouvement démocratique et social, avec la possibilité d’y ajouter le RNI. Un autre scénario reposait sur l’Istiqlal et l’USFP avec un troisième partenaire. Le positionnement du RNI apparaissait alors comme l’une des variables les plus sensibles.
L’idée d’un Mouvement populaire hors gouvernement ne serait donc pas née d’une décision apparue soudainement. Elle s’inscrit parmi plusieurs scénarios apparus au fil des consultations, au fur et à mesure que les rapports de force se précisent.
Le changement véritable se situe peut-être dans le passage de la première à la deuxième série de rencontres.
Le RNI a reculé électoralement par rapport à sa position dans le gouvernement précédent. Le Mouvement populaire conserve 29 sièges, ce qui en fait un partenaire possible mais pas indispensable dans toutes les configurations. Dans le même temps, l’USFP et le PPS se sont rapprochés du centre des négociations. Le PJD et la Fédération de la gauche, eux, ont choisi l’opposition, réduisant d’autant le champ des combinaisons possibles.
Dans ces conditions, une éventuelle mise à l’écart du Mouvement populaire ne pourrait pas être expliquée par son poids parlementaire. Ses 29 sièges ont une valeur. La question serait plutôt celle du prix politique de sa participation et de la place qu’il pourrait obtenir dans la nouvelle architecture.
C’est probablement ce qui donne un autre sens à la présence d’Ouzzine dans la deuxième série de consultations.
La négociation ne commence pas toujours par l’accord. Elle commence parfois par la mesure de la valeur de l’alternative.
Si Mansouri peut former une majorité à 207 sièges, le Mouvement populaire sait qu’une formule existe sans lui. Si, à l’inverse, Mansouri souhaite porter cette majorité à 236 sièges, Ouzzine sait que son groupe apporte 29 voix et peut donc peser davantage dans la discussion. Entre ces deux chiffres se situe une partie de la négociation.
Le Mouvement populaire se retrouve ainsi dans une position politique particulière : présent dans les consultations, mais pas nécessairement indispensable à la majorité.
Et les informations contradictoires publiées sur son statut montrent surtout que le dossier n’est pas encore officiellement tranché. Une source proche du PAM évoque une majorité sans le Mouvement populaire, tandis qu’une autre source issue du même parti le place dans une formule à cinq. Pour l’heure, la presse rapporte des informations provenant des cercles de négociation ; aucune annonce officielle n’est venue départager ces versions.
Il faut donc continuer à parler de scénario, et non de décision.
Mais si, dans les prochains jours, la formule des 207 sièges venait à s’imposer, la rencontre entre Mansouri et Ouzzine du 6 octobre prendrait rétrospectivement une autre signification. Ouzzine aurait été reçu au moment où Mansouri évaluait encore si elle avait besoin de la « Sunbula » à l’intérieur du gouvernement, ou si elle pouvait construire sa majorité sans elle tout en conservant la possibilité de négocier avec elle au Parlement sur certains dossiers.
Si, au contraire, le Mouvement populaire rejoignait finalement la coalition, ce serait alors le chiffre de 236 sièges qui donnerait la meilleure clé de lecture.
Entre 207 et 236, il n’y a pas seulement 29 sièges. Il y a deux architectures possibles de majorité, deux rapports différents entre stabilité et élargissement, et deux manières de répartir le coût politique du pouvoir.
Les prochains jours diront lequel de ces deux chiffres correspond réellement au calcul de Mansouri : une majorité suffisante pour gouverner, ou une majorité qu’elle souhaite suffisamment large pour ne pas dépendre du minimum nécessaire.


