La première surprise des élections législatives du 23 septembre 2026 n’est peut-être pas le parti arrivé en tête. Elle se trouve dans les chiffres qui restent après le dépouillement et l’annonce des résultats provisoires : le corps électoral lui-même était nettement plus réduit que la société marocaine dont l’élection est censée traduire les choix.
Le ministère de l’Intérieur a annoncé un taux de participation national de 38,08 %, contre 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016. Cela représente environ six millions d’électeurs ayant participé au scrutin. Dans le même temps, le nombre d’inscrits sur les listes électorales s’élevait à 15 801 162 personnes.
Le calcul est simple : près de 9,8 millions d’inscrits ne se sont pas rendus aux urnes.
Cela ne signifie pas que tous ces citoyens rejettent les élections, les partis ou la politique. L’abstention peut avoir des causes multiples, et l’absence d’inscription sur les listes électorales constitue une situation différente de celle d’un électeur inscrit qui ne vote pas. Mais l’écart est suffisamment important pour imposer une certaine prudence lorsqu’on présente les résultats comme le reflet complet des préférences politiques de la société marocaine.
Le chiffre devient encore plus intéressant lorsqu’on le compare à la population du pays.
Selon le dernier recensement officiel, le Maroc comptait 36 828 330 habitants en 2024, dont plus de 36,68 millions de Marocains. Le nombre d’inscrits ne peut évidemment pas être comparé directement à celui de la population totale : celui-ci comprend les enfants, les personnes qui ne remplissent pas les conditions électorales et différentes catégories qui ne figurent pas nécessairement dans les listes. Mais l’écart entre la taille de la société et celle du corps électoral reste une donnée importante de l’élection.
Puis vient une autre donnée.
Avant le scrutin, les autorités avaient publié la composition par âge du corps électoral. Les personnes âgées de 60 ans et plus représentent plus de 29 % des inscrits. Les 35–44 ans représentent 21 %, tout comme, à peu près, les 45–54 ans. Les 25–34 ans comptent pour 15 %, tandis que les jeunes de 18 à 24 ans ne représentent que 4 % des inscrits.
Ces chiffres ne permettent pas d’affirmer que 96 % des jeunes n’ont pas voté. La donnée concerne les personnes inscrites, et non celles qui ont effectivement participé au scrutin. Mais elle révèle un problème qui précède même le jour du vote : les jeunes de 18 à 24 ans sont beaucoup plus présents dans la société marocaine que dans les listes électorales.
La question prend une autre dimension lorsqu’on la rapproche du marché du travail.
Selon le Haut-Commissariat au Plan, les résultats du deuxième trimestre 2026, établis selon la nouvelle méthodologie de l’Enquête nationale sur l’emploi, font état d’une population active de 11,764 millions de personnes et d’un taux d’activité national de 42,2 %. Chez les 15–24 ans, le taux d’activité ne dépassait pas 22,9 %. Le HCP précise lui-même que les nouvelles données ne sont pas directement comparables aux anciennes séries en raison des changements méthodologiques.
Le problème avec lequel le Maroc entre dans les cinq prochaines années ne se résume donc pas à la formation du gouvernement ou à la distribution des portefeuilles ministériels. Il y a toute une génération dont le rapport aux institutions politiques ne se mesure pas seulement à son choix entre les partis, mais aussi à la question de savoir si la politique constitue encore, pour elle, un moyen concret d’accéder à l’emploi, à une meilleure éducation, à la santé, au logement et à une amélioration du niveau de vie.
L’Associated Press, dans son traitement de la période électorale, a recueilli les témoignages de jeunes Marocains aux positions diverses et relevé que l’emploi, les revenus, l’éducation et les services de santé figuraient parmi leurs principales préoccupations. L’agence a également souligné que les 18–24 ans représentent environ 12 % de la population, alors qu’ils ne constituent que 4 % des inscrits.
Mais l’élection n’a pas produit de vide politique.
Sur le plan parlementaire, le Parti authenticité et modernité (PAM) arrive en tête avec 97 sièges dans les résultats provisoires, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI) avec 66, puis le Parti de l’Istiqlal avec 65. Le Parti de la justice et du développement obtient 54 sièges, le Mouvement populaire 29, l’Union socialiste des forces populaires 26, le Parti du progrès et du socialisme 19 et l’Union constitutionnelle 17, les sièges restants revenant à d’autres formations.
Les trois premiers partis disposent à eux seuls de 228 sièges sur 395. La majorité absolue à la Chambre des représentants est de 198 sièges.
Mais posséder l’arithmétique nécessaire à une majorité est une chose. Décider politiquement de former une coalition en est une autre. Les chiffres indiquent ce qui est possible ; ils ne démontrent pas ce que les partis décideront.
Il existe également une dimension constitutionnelle qu’on ne peut écarter dans la lecture de la prochaine étape. L’article 47 de la Constitution prévoit que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, au vu des résultats. L’article 88 prévoit ensuite que le gouvernement doit obtenir la confiance de la Chambre sur la base de son programme, à la majorité absolue de ses membres.
La première place du PAM n’est donc pas un simple élément du classement électoral. Si les résultats provisoires sont confirmés, elle place le parti dans une position constitutionnelle particulière. La forme du gouvernement, le nombre de formations qui y participeront et la répartition des responsabilités restent, eux, des questions politiques que le simple calcul des sièges ne permet pas de trancher.
Les élections révèlent également qu’aucun parti n’approche à lui seul la majorité. Le parti arrivé en tête ne dispose que de 97 sièges, très loin des 198 nécessaires. Le prochain gouvernement devra donc nécessairement s’appuyer sur des accords entre plusieurs forces politiques pour obtenir la confiance de la Chambre.
Cette donnée compte d’autant plus que le Maroc aborde cette nouvelle séquence dans une conjoncture économique et sociale différente de celle de 2021.
L’État pousse de grands investissements et de grands projets d’infrastructures dans la perspective des échéances de 2030. En juillet 2026, la Commission nationale des investissements avait approuvé 29 projets représentant près de 42 milliards de dirhams, avec environ 9 800 emplois attendus, dont 2 400 directs et 7 400 indirects. D’autres projets stratégiques ont également été approuvés dans les secteurs de l’automobile électrique, de l’aéronautique et du textile.
Mais la question quotidienne ne disparaît pas avec l’ampleur des investissements.
Le Maroc qui se prépare à 2030 devra transformer les grands projets en emplois visibles, mais aussi faire en sorte que leurs effets économiques atteignent des catégories et des territoires qui ne ressentent pas nécessairement les indicateurs de croissance comme une amélioration de leur quotidien. La Fondation Maroc 2030 a elle-même été présentée comme un dispositif destiné à coordonner et suivre les grands chantiers liés aux échéances internationales, en les reliant au développement économique et social et à l’intégration des jeunes.
Les cinq prochaines années pourront ainsi être mesurées avec des indicateurs beaucoup moins spectaculaires que les discours et les programmes électoraux : le nombre d’emplois effectivement créés, la capacité des ménages à absorber les prix, la qualité de l’école et de l’hôpital, l’accès au logement, les écarts entre les régions et la capacité des investissements à produire une dynamique économique qui dépasse les seules villes ou zones accueillant les grands projets.
L’élection apporte aussi une autre indication. Vingt-huit partis et deux listes de candidats sans appartenance politique ont participé à la compétition pour 395 sièges, avec 1 850 listes et plus de 7 288 candidatures. Les candidatures féminines ont atteint 2 658.
Le problème n’est donc pas l’absence d’offre politique en termes quantitatifs. Les partis étaient présents, les listes nombreuses et les sièges disputés. La distance apparaît ailleurs : dans le nombre de citoyens qui ont effectivement pris part au processus électoral.
Il faut toutefois éviter de transformer les 38,08 % en jugement global sur l’élection elle-même. Le ministère de l’Intérieur a annoncé que le scrutin s’était déroulé dans des conditions normales à l’échelle nationale, avec des incidents isolés qui, selon lui, n’avaient pas affecté le déroulement général. La participation n’était d’ailleurs pas uniforme entre les régions. Les autorités ont annoncé des taux particulièrement élevés dans les provinces du Sud, avec 77 % dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra, 53,48 % à Guelmim-Oued Noun et 61 % à Dakhla-Oued Eddahab.
L’image nationale n’est donc pas uniforme.
Le chiffre national, lui, reste là : 38,08 %, contre 50,86 % cinq ans auparavant.
Entre ces deux chiffres se trouve une distance politique et sociale que le seul changement dans l’ordre des partis ne peut pas combler.
Le prochain gouvernement sera issu d’un Parlement élu et disposera, après l’accomplissement de la procédure d’investiture, des mécanismes constitutionnels nécessaires pour exercer ses responsabilités. Mais le niveau de participation pose aussi une autre question : comment faire en sorte que le citoyen qui s’est rendu aux urnes ait le sentiment que son vote participe à une décision collective, et comment atteindre celui qui ne s’est pas inscrit, celui qui s’est inscrit sans voter, celui qui ne voit plus dans l’élection un passage nécessaire vers l’amélioration de sa vie quotidienne ?
Les résultats provisoires ne répondront pas à cette question, pas plus que la répartition des 395 sièges.
La réponse commencera à apparaître lorsque les chiffres parlementaires deviendront des politiques publiques, puis lorsque les effets de ces politiques commenceront à se mesurer dans la vie des citoyens. C’est à ce moment-là que la distance entre le Parlement né du 23 septembre 2026 et le Maroc qu’il est appelé à représenter pourra réellement être observée.


