vendredi, août 28, 2026
AccueilActualitésCeuta occupée : quand les enfants et les jeunes Marocains deviennent des...

Ceuta occupée : quand les enfants et les jeunes Marocains deviennent des cibles dans la rue, face aux agressions et au silence de Rabat et de la communauté internationale

À Ceuta, le conflit ne porte désormais plus seulement sur la question de savoir où seront hébergés les migrants restés dans la ville après la vague d’entrées massives de la fin juillet. Ces deux derniers jours, la situation a franchi un seuil plus préoccupant : des rassemblements réclamant le départ des migrants, des affrontements dans les rues et sur les plages, des dégradations et des incendies de logements provisoires, ainsi que le blocage d’un véhicule de la Croix-Rouge chargé d’acheminer de la nourriture.

Dans ce climat, des Marocains vivant à Ceuta ont commencé à témoigner de faits de ciblage dont ils auraient été victimes, simplement parce qu’ils étaient soupçonnés d’être parmi les migrants entrés dans la ville lors de la récente crise.

Le paradoxe est là : ce qui avait commencé comme un choc migratoire s’est progressivement transformé en crise de confiance, de sécurité et de coexistence. La question n’est donc plus seulement de savoir comment les autorités espagnoles vont gérer les milliers de personnes encore présentes dans la ville. Elle est aussi de savoir comment empêcher que la migration ne devienne un prétexte à une discrimination collective visant le Marocain, quelle que soit sa situation administrative.

Jeudi 27 août, les tensions se sont aggravées autour de la plage de Benítez et de la zone de Tarajal-Trampolín. Des manifestants ont pénétré dans des espaces où se trouvaient des installations provisoires destinées aux migrants. Des dégradations et des incendies ont été signalés, tandis que certains protestataires ont tenté d’empêcher un véhicule de la Croix-Rouge transportant des aides alimentaires d’atteindre les migrants. La police est intervenue pour éviter que les affrontements ne dégénèrent.

Le même jour, les autorités ont fait état d’un autre incident, dans une direction différente : douze migrants marocains ont été interpellés, soupçonnés d’avoir participé à des jets de pierres contre un véhicule militaire dans le secteur de Benzú, après qu’un groupe de 30 à 40 personnes l’aurait encerclé. Quatre militaires ont été blessés.

Ces événements simultanés disent quelque chose d’essentiel : Ceuta est entrée dans une zone où il devient difficile de séparer la crise migratoire de la crise sécuritaire, et où la sécurité elle-même ne peut plus être dissociée de la montée des discours de colère dans la rue.

De la contestation de l’hébergement à l’exigence d’expulsion

Mercredi soir, d’importantes manifestations ont eu lieu dans la ville. Des slogans tels que « Ceuta se défend » ou appelant à « expulser les migrants » ont été scandés. Une partie de la colère portait sur le refus de voir certains espaces transformés en lieux d’hébergement pour les migrants, mais aussi sur ce que les manifestants considèrent comme l’incapacité des autorités à rétablir une vie quotidienne normale.

Cette colère existe. Elle ne peut pas être simplement réduite à l’extrême droite.

Une partie des habitants de Ceuta exprime une inquiétude réelle face à la prolongation de la crise, à la présence de migrants dans les rues et sur les plages et à la pression exercée sur les infrastructures et les espaces publics. Ces préoccupations peuvent parfaitement faire l’objet d’un débat politique.

Le problème commence lorsque cette colère cesse de viser les décisions de l’État pour viser les personnes.

C’est précisément ce qui semble s’être produit jeudi lorsque certains groupes ont cherché à atteindre directement les lieux où se trouvaient des migrants. Lorsque la police a dû installer des barrières pour séparer les deux camps, et lorsque des manifestations ont donné lieu à des dégradations et à des incendies, il est devenu évident que la crise avait changé de nature.

La question n’était plus seulement de savoir quelle politique migratoire adopter.

Elle devenait : qui a le droit d’occuper l’espace public et qui peut être désigné comme étranger à la ville ?

C’est ici que prennent tout leur sens les témoignages de certains Marocains vivant à Ceuta, qui affirment avoir été insultés, agressés ou pris à partie simplement parce qu’ils étaient soupçonnés d’être des migrants.

Il faut évidemment rester prudent face aux vidéos, messages WhatsApp et témoignages circulant sur les réseaux sociaux. Chaque incident doit être vérifié individuellement avant d’être présenté comme établi. Mais leur apparition dans ce contexte, parallèlement aux incidents rapportés par la presse espagnole et aux interventions policières, révèle au minimum l’élargissement du climat de tension au-delà des personnes entrées dans la ville les 30 et 31 juillet.

Et c’est un point qui mérite d’être regardé de près.

Car lorsque le « migrant » devient une identité que l’on prétend reconnaître à l’apparence, à la langue ou à l’origine, le Marocain installé légalement à Ceuta, le salarié qui y travaille, la femme qui y vit depuis des années ou l’enfant qui y est né peuvent à leur tour se retrouver dans la position absurde de devoir prouver qu’ils ne font pas partie de ceux que l’on veut chasser.

La haine numérique avait précédé la rue

Ce qui se passe aujourd’hui dans les rues de Ceuta n’est pas apparu de nulle part.

Selon l’Observatoire espagnol du racisme et de la xénophobie, le système FARO a recensé en juillet 57 406 contenus comportant des discours de haine ou des récits discriminatoires sur les réseaux sociaux, contre environ 40 800 en juin. Les seules journées des 30 et 31 juillet, correspondant à l’entrée massive de migrants à Ceuta, ont donné lieu au repérage de 9 590 messages de haine.

Les personnes originaires d’Afrique du Nord constituaient la principale cible, avec 68 % des contenus analysés.

Ces chiffres prennent une autre dimension lorsqu’on regarde la nature des messages.

Le rapport fait état de menaces, d’appels à l’expulsion, d’insultes et de contenus visant à déshumaniser les personnes ciblées. Certains appelaient directement à la violence. D’autres utilisaient des images, des vidéos, des emojis ou un langage codé pour diffuser des contenus discriminatoires.

Autrement dit, un processus numérique de radicalisation du discours avait commencé avant que la tension ne gagne les plages et les rues.

Cela ne signifie pas que toute personne participant aux manifestations partage ce discours. Ce serait une autre forme de simplification.

Mais cela signifie que l’espace numérique a contribué à créer un climat dans lequel le migrant n’est plus seulement présenté comme un problème administratif ou social. Il est progressivement construit comme une menace.

Et lorsque cette représentation sort des écrans pour entrer dans la rue, le risque change d’échelle.

L’État espagnol face à une équation plus complexe que le simple « retour »

Le gouvernement espagnol sait désormais que la crise ne peut pas être traitée par une seule mesure.

Le ministre de la Politique territoriale, Ángel Víctor Torres, a rappelé devant le Parlement que le renvoi des migrants ne pouvait pas se faire instantanément en dehors des procédures prévues par la loi. L’identification des personnes présentes et l’examen de leur situation constituent une étape incontournable.

Madrid a également annoncé 400 places supplémentaires au Centre de séjour temporaire des immigrés, portant sa capacité à 1 183 places.

Le ministre a par ailleurs expliqué que certains sites proposés par les autorités de Ceuta pour accueillir les migrants nécessiteraient plusieurs mois avant de pouvoir être utilisés, notamment en raison de problèmes liés aux infrastructures et aux réseaux.

C’est là que se trouve le véritable nœud de la crise.

Les autorités doivent rétablir la vie quotidienne dans la ville, mais elles ne disposent pas d’une solution immédiate pour toutes les personnes présentes. Les migrants ne peuvent pas simplement disparaître de l’espace public, tandis que les habitants qui considèrent que la crise dure trop longtemps voient leur colère augmenter.

Chaque journée supplémentaire passée dans ce vide administratif et politique augmente le risque d’affrontement.

Le déploiement de la police autour des plages et des lieux où se concentrent les migrants n’est donc plus seulement une mesure de maintien de l’ordre. Il devient le signe que l’État doit empêcher qu’un conflit sur la politique migratoire ne se transforme en conflit social ouvert.

La police a déjà dû intervenir pour empêcher certains groupes de manifestants d’atteindre directement les migrants. Lors d’autres incidents nocturnes, les forces de sécurité ont même tiré des coups de feu en l’air pour empêcher une attaque contre des migrants.

Ce n’est plus une simple crise d’hébergement.

Et le Maroc n’est pas extérieur à cette crise

Pour le Maroc, l’enjeu ne concerne pas uniquement les personnes entrées à Ceuta pendant la vague de juillet.

Si l’amalgame entre « Marocain » et « migrant en situation irrégulière » continue de s’installer, la communauté marocaine de la ville risque de se retrouver, elle aussi, prise dans une logique de suspicion collective.

C’est probablement l’aspect qui mérite le plus d’attention de la part de Rabat.

Il ne s’agit pas d’intervenir dans les affaires intérieures espagnoles ni de défendre quiconque aurait commis une infraction. Il s’agit de garantir la protection des citoyens marocains et de s’assurer qu’une personne ne puisse pas devenir une cible simplement parce que son apparence, sa langue ou son origine la rendent identifiable comme étrangère.

Manifester est un droit. Contester la politique migratoire est un droit. Demander au gouvernement espagnol de résoudre la crise est également un droit.

Mais transformer la rue en un espace où un Marocain doit démontrer qu’il n’est « pas un migrant » relève d’une autre logique.

Et c’est probablement là que se situe aujourd’hui la véritable ligne de fracture.

Le gouvernement de Ceuta lui-même a appelé au calme, en rappelant que la ville appartient à tous et que la violence ne constitue pas une solution. Ángel Víctor Torres a, de son côté, condamné les attaques visant des migrants, des musulmans, des volontaires de la Croix-Rouge et des journalistes. Il a également indiqué que certains habitants de Ceuta avaient été agressés après avoir été pris à tort pour des migrants récemment arrivés.

Ce dernier élément est peut-être le plus révélateur.

Lorsque le simple soupçon sur l’identité devient une raison suffisante pour agresser quelqu’un, la crise a déjà dépassé le dossier migratoire.

Ceuta se trouve désormais face à une autre épreuve : celle de la capacité de l’État à reprendre le contrôle de l’espace public avant que la colère collective ne devienne une méthode ordinaire de traitement d’une catégorie entière de personnes.

La frontière entre manifestation politique et violence collective n’est plus aussi éloignée qu’elle l’était il y a quelques jours.

Ce qui se passe aujourd’hui sur les plages de Ceuta n’est donc plus seulement une conséquence de la crise migratoire de juillet. C’est un test pour les institutions espagnoles : empêcher qu’une crise migratoire exceptionnelle ne se transforme en crise de coexistence.

C’est aussi un test pour le Maroc, confronté à la nécessité de protéger ses ressortissants lorsque leur identité elle-même commence à devenir un motif de suspicion.

À ce stade, il ne suffit plus aux autorités de remettre les migrants dans un cadre juridique. Il leur faut aussi remettre la rue dans le cadre du droit.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments