Au Maroc, la bataille pour le prochain gouvernement peut commencer avant même que les élections n’aient lieu. Mais il y a une différence entre des partis qui se disputent la première place dans les urnes et un responsable politique qui parle comme si certains portefeuilles ministériels étaient déjà attribués, et comme si certains noms pouvaient être écartés avant même que les électeurs ne se prononcent.
C’est précisément ce qui donne au nouvel enregistrement sonore attribué à Rachid Talbi Alami une portée qui dépasse largement son affrontement verbal avec Fouzi Lekjaa.
L’enregistrement, diffusé par plusieurs médias marocains le mardi 25 août, est présenté comme un extrait d’une intervention de Talbi Alami lors d’une réunion du bureau politique du Rassemblement national des indépendants (RNI). Le président de la Chambre des représentants y critique ce qu’il considère comme des tentatives de recrutement de parlementaires et d’élus de son parti au profit du Parti authenticité et modernité (PAM), avant d’aborder le point le plus sensible : le ministère de l’Économie et des Finances. À propos de Fouzi Lekjaa, il affirme notamment : « Le ministère des Finances, par Dieu, il ne le verra pas. » Il évoque également, dans le même contexte, des pratiques qu’il qualifie d’« intimidation » et de « séduction » politique.
Le problème n’est pas que Talbi Alami soit en désaccord avec Lekjaa, ni qu’il défende son parti face à une formation concurrente. Cela relève de la compétition politique. La difficulté commence lorsque le langage passe de la confrontation partisane à la manière de parler du prochain gouvernement comme si la répartition de ses portefeuilles était déjà devenue une affaire interne entre dirigeants politiques, avant que les électeurs aient rendu leur verdict.
Le ministère de l’Économie et des Finances n’est pas un portefeuille dont un parti peut décider seul de l’attribution. L’article 47 de la Constitution prévoit que le Roi nomme les membres du gouvernement sur proposition du chef du gouvernement. Celui-ci est lui-même nommé par le Roi au sein du parti arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants, sur la base des résultats du scrutin.
C’est précisément à cet endroit que la phrase « par Dieu, il ne le verra pas » prend toute sa sensibilité.
Dans son contexte partisan, elle peut n’être qu’une manière très ferme d’exprimer une opposition politique à l’égard d’une personne. Mais lorsqu’elle est prononcée par le président de la Chambre des représentants, elle peut être lue autrement, parce que celui qui parle n’est pas seulement un responsable de parti. Il dirige une institution constitutionnelle dont la fonction suppose précisément le respect des règles qui encadrent l’action des différentes institutions de l’État.
Cela ne signifie pas, juridiquement, que cette phrase suffise à établir que Talbi Alami revendiquait un pouvoir constitutionnel qu’il ne détient pas. Une telle conclusion demanderait davantage qu’une phrase tirée d’un enregistrement. Mais politiquement, elle pose une question parfaitement légitime : certains responsables politiques commencent-ils déjà à considérer le prochain gouvernement comme le résultat de négociations entre appareils politiques avant même qu’il ne soit le produit d’une élection ?
Le calendrier rend cette question encore plus sensible.
L’enregistrement intervient le 25 août, à quelques semaines seulement des élections législatives prévues le 23 septembre, dans un contexte de compétition accrue entre le RNI et le PAM, notamment autour des mouvements de parlementaires et d’élus entre les deux formations.
Fouzi Lekjaa n’apparaît plus seulement comme un responsable du domaine sportif ou comme ministre chargé du Budget. Son engagement partisan au PAM l’a désormais placé au cœur de la compétition politique à venir.
Dans ce contexte, la référence au ministère des Finances devient plus significative qu’une simple querelle personnelle.
Elle montre que le débat interne au parti ne porte plus seulement sur la manière de répondre aux transferts de parlementaires ou d’élus. Il touche aussi à la composition du prochain gouvernement et à ceux qui pourraient y entrer ou en être exclus.
C’est là que commence le véritable sujet politique.
Les élections n’ont pas encore eu lieu. On ne sait pas quel parti arrivera en tête, qui dirigera le prochain gouvernement, quelles alliances se formeront ni quels noms seront proposés pour les portefeuilles ministériels. Tout cela viendra après le scrutin, à travers les mécanismes constitutionnels et politiques qui en découleront.
Lorsque les portefeuilles commencent à être évoqués avec une telle assurance avant toutes ces étapes, l’affaire ne concerne plus seulement Lekjaa.
Elle concerne la manière dont la politique est pratiquée.
L’autre volet de l’enregistrement, celui consacré à l’« intimidation » et à la « séduction » dans le recrutement d’élus et de candidats, soulève une question institutionnelle encore plus sérieuse si ces termes renvoient à des faits précis susceptibles de constituer des pressions ou des pratiques illégales.
Talbi Alami, compte tenu de sa fonction, peut évidemment dénoncer politiquement les méthodes de ses adversaires. Mais s’il fait référence à des faits concrets, comportant des actes répréhensibles, la logique institutionnelle voudrait que ces éléments soient portés devant les autorités compétentes plutôt que de rester dans le cadre d’une réunion partisane ou de devenir une arme dans la bataille électorale.
À ce stade, le plus important reste donc la preuve.
Si les faits sont sérieux, pourquoi ne pas les transmettre aux institutions compétentes ? S’il s’agit au contraire d’une manière politique et volontairement dure de décrire les pratiques de recrutement électoral, pourquoi employer des termes aussi lourds ?
Nous n’avons pas encore la réponse. Il serait donc imprudent de transformer une accusation en vérité établie.
Ce que l’on peut constater, en revanche, c’est l’existence de l’enregistrement qui circule, son contenu tel qu’il a été rapporté, la fonction de celui qui y parle et le moment particulièrement sensible où ces propos apparaissent dans l’espace public.
Ces éléments suffisent à poser la question de la responsabilité politique.
Le président de la Chambre des représentants n’est pas simplement un candidat qui attend les prochaines élections. Il dirige une institution représentant le pouvoir législatif. À ce titre, le niveau d’exigence qui s’impose à lui ne peut être exactement celui qui s’applique à un candidat ou à un responsable partisan ordinaire.
Il ne s’agit pas de lui demander de se taire lorsqu’il défend son parti, ni de renoncer au droit de s’opposer à ses concurrents. Il s’agit de savoir où s’arrête sa responsabilité partisane et où commence sa responsabilité institutionnelle.
Si l’enregistrement restitue fidèlement ses propos, la première réponse politique attendue est donc une clarification publique : que voulait-il exactement dire à propos du ministère des Finances ? Parlait-il d’une position partisane hypothétique ? Et dispose-t-il réellement d’éléments concernant les pratiques qu’il a qualifiées d’intimidation et de séduction politique ?
S’il dispose de tels éléments, pourquoi ne pas les transmettre aux autorités compétentes ?
Vient ensuite la question la plus difficile.
Le président de la Chambre des représentants peut-il continuer à exercer cette fonction sans apporter une explication politique convaincante sur des propos tenus lors d’une réunion partisane et rendus publics à l’un des moments les plus sensibles de la séquence électorale ?
Sa démission de la présidence de la Chambre ne constitue pas une sanction juridique automatique résultant de cet enregistrement. Rien ne permet non plus de présenter sa non-candidature aux prochaines élections comme une conséquence légale de ces propos.
En revanche, ces deux décisions peuvent constituer des choix politiques et éthiques s’il estime lui-même que ses déclarations ont porté atteinte à l’image de l’institution qu’il dirige.
C’est pourquoi la formulation la plus juste n’est pas de dire que Talbi Alami serait juridiquement contraint de démissionner, de présenter des excuses ou de renoncer à se présenter aux élections.
La question est plutôt celle d’une épreuve politique et éthique qu’il ne peut pas simplement contourner par le silence.
Présenter des excuses, s’il considère que ses propos ont dépassé les limites du débat politique, serait un acte politique clair. Démissionner de la présidence de la Chambre serait la forme la plus forte de prise de responsabilité politique. Renoncer à sa candidature serait, quant à lui, un choix personnel mettant fin à la controverse.
Mais avant tout cela, il existe une étape beaucoup plus simple et beaucoup plus urgente : expliquer aux Marocains ce qu’il voulait dire lorsqu’il parlait d’un ministère qui n’est pas encore attribué, d’un gouvernement qui n’est pas encore formé et d’une élection dont les résultats ne sont pas encore connus.
Car le véritable problème de cette affaire n’est pas que Talbi Alami ne souhaite pas voir Fouzi Lekjaa au ministère des Finances.
Les responsables politiques ont le droit de s’opposer, de rivaliser et même de mettre politiquement leur veto à certains noms. C’est le jeu normal de la compétition.
Ce qui interpelle, c’est l’impression que le prochain gouvernement pourrait être discuté dans les appareils politiques comme si ses principales clés étaient déjà en circulation, les urnes n’étant plus qu’une étape à venir.
À partir de là, l’enregistrement devient plus grand que Talbi Alami et plus grand que Lekjaa.
Il place la politique marocaine devant une question simple, mais lourde de conséquences : est-ce l’élection qui ouvre la porte du prochain gouvernement, ou bien les clés de cette porte commencent-elles déjà à être distribuées avant même que les électeurs n’arrivent aux urnes ?


