Il arrive que le sens d’une déclaration ne réside pas uniquement dans les mots prononcés, mais aussi dans le lieu où ils le sont, dans la circonstance qui les entoure et, surtout, dans la manière dont l’autre partie choisit de les interpréter.
C’est précisément ce qui s’est produit avec l’intervention du ministre marocain des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, lundi soir au Palais royal de Rabat. Devant le Roi Mohammed VI, le ministre présentait un exposé consacré aux activités du Conseil supérieur des Oulémas et des conseils locaux des Oulémas à l’occasion de la célébration du Mawlid. Dans ce cadre, il a évoqué Sebta, deux savants liés à son histoire intellectuelle, puis l’ouvrage « Dalail Al-Khayrat » de l’imam Al-Jazouli et son rôle historique dans la mobilisation des Marocains pour la libération des villes occupées sur la façade atlantique au début de l’époque moderne.
La référence n’est pas passée inaperçue dans la presse espagnole.
El Faro de Ceuta en a fait un titre politique direct : « Un autre ministre marocain revendique Sebta et Melilla lors d’un acte présidé par Mohammed VI », en insistant sur le fait que les propos avaient été tenus devant le Roi et non dans le cadre d’une conférence universitaire ou d’une déclaration informelle.
Mais cette lecture, compréhensible du point de vue d’un média espagnol directement concerné par la question de Sebta, réduit le contexte marocain à une dimension qui mérite d’être replacée dans son cadre.
La cérémonie n’était pas une réunion gouvernementale consacrée à l’avenir de Sebta et Melilla. Ce n’était pas davantage une séance de négociation avec Madrid ni un discours adressé à l’Espagne. Il s’agissait de la célébration du Mawlid au Palais royal de Rabat, présidée par Mohammed VI en sa qualité d’Amir Al Mouminine.
Ce n’est pas un simple détail protocolaire.
Au Maroc, le Mawlid ne peut être dissocié de l’institution de l’Imarat Al Mouminine ni de la dimension religieuse assumée par la monarchie et encadrée par les institutions compétentes. L’exposé présenté par le ministre des Habous s’inscrivait donc, avant tout, dans une séquence consacrée à la place du Prophète dans la mémoire religieuse marocaine et au parcours des savants marocains ayant contribué à la littérature consacrée à sa vie, à ses qualités et à sa mémoire.
C’est dans ce cadre que Sebta apparaît.
Ahmed Toufiq ne l’a pas évoquée d’abord comme une question frontalière opposant aujourd’hui le Maroc à l’Espagne, mais comme une ville qui a donné naissance à d’importantes figures du savoir religieux marocain. Parmi elles, le cadi Ayyad, auteur d’« Al-Chifa bi-taarif houqouq Al-Moustafa », et Abou Abbas Al-Azafi, auteur du « Livre sur la naissance du Prophète illustre ».
Ces références ne sont pas une construction de la presse marocaine pour justifier une position politique actuelle. Elles appartiennent à l’histoire intellectuelle et religieuse de la ville.
Puis le ministre a évoqué « Dalail Al-Khayrat », ouvrage de l’imam Mohammed Ibn Souleymane Al-Jazouli, en rappelant son rôle dans la mobilisation historique des Marocains pour libérer les villes occupées sur la façade atlantique.
C’est précisément à cet endroit que commence la dimension politique de la lecture.
La référence n’est pas un simple hasard lexical. Mais elle n’est pas non plus nécessairement ce que certains médias espagnols veulent en faire : l’annonce d’une nouvelle revendication directe de Sebta et Melilla à l’occasion d’une cérémonie religieuse.
La nuance est essentielle.
Le Maroc n’a pas annoncé, lors de cette cérémonie, une nouvelle position sur les deux villes. La position marocaine est connue depuis longtemps. Ce qui est nouveau n’est donc pas l’existence de cette revendication, mais la réapparition de la question dans le discours officiel à un moment où d’autres déclarations politiques l’ont également remise au premier plan.
Quelques jours auparavant, le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, avait réaffirmé publiquement ce que le Maroc considère comme ses droits historiques et géographiques sur Sebta et Melilla, tout en soulignant que le dialogue avec l’Espagne demeure la voie permettant de traiter cette question.
L’Espagne avait, de son côté, réagi en réaffirmant sa position sur les deux villes.
Si une lecture politique est donc nécessaire, elle doit davantage porter sur la succession des références que sur la seule intervention d’Ahmed Toufiq.
C’est là que la presse marocaine n’a aucune raison de fuir le débat.
Après plusieurs années durant lesquelles les relations maroco-espagnoles ont été largement dominées par la coopération économique, sécuritaire et migratoire, la question de Sebta et Melilla réapparaît plus nettement dans le discours politique marocain. Une déclaration du ministre de la Justice, une réaction de Madrid, puis une référence à Sebta et à la mémoire de la libération des villes occupées dans un discours religieux prononcé devant le Roi.
Cela ne signifie pas que le Maroc serait entré dans une logique de confrontation avec l’Espagne.
Les propos d’Ouahbi eux-mêmes maintenaient la porte du dialogue ouverte. Et Rabat comme Madrid continuent de coopérer sur de nombreux dossiers, ce qui inscrit la question de Sebta et Melilla dans une relation bilatérale beaucoup plus large qu’un simple différend territorial.
Mais la coopération ne fait pas disparaître le désaccord.
C’est précisément sur ce point que la lecture espagnole mérite d’être nuancée.
Dire qu’un ministre marocain a « revendiqué Sebta et Melilla » lors d’une cérémonie religieuse peut donner au lecteur l’impression que le ministre s’adressait directement à l’Espagne. Or le contenu de l’intervention était d’abord consacré aux savants de Sebta, à son héritage religieux et intellectuel, puis au rôle historique de « Dalail Al-Khayrat » dans la mobilisation marocaine autour de la libération des villes occupées.
Cela n’annule pas la portée politique possible de la référence. Mais cela permet de la replacer dans son contexte réel.
Le plus significatif est peut-être que cette référence ne surgit pas de nulle part.
Le discours royal lui-même avait déjà évoqué « Dalail Al-Khayrat » dans le cadre de la réflexion sur l’héritage religieux et historique marocain, en rappelant son lien avec la mobilisation des Marocains pour libérer les territoires occupés.
L’intervention d’Ahmed Toufiq réactive donc un fil historique et religieux qui existait déjà. Elle ne constitue pas, à elle seule, une invention rhétorique née des événements récents autour de Sebta.
Mais la politique ne vit jamais complètement en dehors de l’histoire.
C’est pourquoi le rappel d’un épisode historique peut prendre une dimension politique particulière lorsqu’il intervient dans un contexte où la question territoriale est déjà revenue au premier plan, même si le propos lui-même ne constitue pas une nouvelle annonce politique.
C’est probablement là que se situe le point essentiel.
L’histoire de Sebta n’a pas été « découverte » lundi par le ministre des Habous. Le Maroc n’a pas davantage annoncé pour la première fois qu’il considère les deux villes comme relevant de ses revendications historiques.
Ce qui mérite l’attention, c’est que Sebta apparaît, depuis quelques semaines, à plusieurs niveaux du discours marocain : dans le langage politique autour des droits historiques et géographiques, dans les réactions diplomatiques, mais aussi dans un discours religieux qui rappelle l’histoire intellectuelle de la ville et la mémoire marocaine liée aux territoires occupés.
En face, Madrid a rapidement réaffirmé sa position traditionnelle.
Le désaccord de fond n’a donc pas changé.
C’est sa visibilité qui a changé.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable sujet pour la presse marocaine.
Il ne s’agit pas de raconter l’histoire d’un ministre des Habous qui aurait profité du Mawlid pour lancer une nouvelle revendication sur Sebta et Melilla. Il s’agit plutôt de comprendre comment un dossier ancien, qui n’a jamais disparu de la mémoire politique marocaine, revient aujourd’hui à la surface par plusieurs voies à la fois.
Otro ministro marroquí reivindica Ceuta y Melilla en un acto presidido por Mohamed VI
Les deux villes sont présentes dans la position marocaine, et l’Espagne le sait parfaitement. Le Maroc sait également que Madrid ne changera pas sa position à la suite d’une déclaration ou d’un discours.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir ce qu’Ahmed Toufiq a dit à propos de Sebta.
Elle est de comprendre pourquoi Sebta se retrouve de nouveau, au même moment, au croisement de la politique, de l’histoire, de la religion et des médias dans les deux pays.
Les faits disponibles permettent pour l’instant une réponse plus simple que ne le suggèrent certains titres : les événements ont rouvert le dossier, les déclarations politiques l’ont ramené dans l’espace public, et le discours religieux l’a replacé dans la mémoire historique. Quant à l’avenir de la question de Sebta et Melilla, il dépend toujours d’un équilibre beaucoup plus large qu’une intervention prononcée lors d’une cérémonie du Mawlid.


