Quand la bataille pour le prochain gouvernement commence avant les urnes : Talbi Alami place Lekjaa au cœur d’un affrontement politique
En politique, il n’est pas toujours nécessaire d’attendre le jour du scrutin pour voir apparaître la véritable bataille du pouvoir. Elle commence parfois bien avant, dans les mouvements de candidats entre les partis, dans les calculs autour de la position que chacun pourrait obtenir et, surtout, dans les discussions anticipées sur ceux qui entreront au gouvernement et ceux qui pourraient en être écartés.
L’enregistrement audio attribué à Rachid Talbi Alami, diffusé dans la soirée du mardi 25 août, place précisément cette réalité au premier plan.
🚨 خطير جدا ! في تسجيل صوتي مسرب
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— إتري (@itripress_ma) August 25, 2026
La voix attribuée au président de la Chambre des représentants et membre du bureau politique du Rassemblement national des indépendants (RNI) évoque, au cours d’une réunion politique, Fouzi Lekjaa sur un ton particulièrement ferme. Selon le contenu de l’enregistrement qui circule, il affirme qu’il ne souhaite pas voir Lekjaa accéder au ministère de l’Économie et des Finances dans le prochain gouvernement, si le RNI devait continuer à y occuper une place.
Mais l’importance de l’enregistrement ne tient pas uniquement à cette phrase.
Elle tient surtout au moment où elle apparaît.
Fouzi Lekjaa n’est plus seulement le ministre délégué chargé du Budget et le président de la Fédération Royale Marocaine de Football. Il est désormais également membre du bureau politique du Parti Authenticité et Modernité (PAM), et apparaît aux côtés de la direction du parti dans ses activités politiques et électorales.
Le 21 août, depuis Taounate, il a notamment défendu l’idée d’un « Maroc à la même vitesse » comme l’un des enjeux du prochain gouvernement, dans un discours qui dépasse son seul rôle technique au ministère du Budget.
Le contexte donne ainsi une autre dimension à l’affaire.
Il ne s’agit plus simplement d’un différend entre deux personnalités. Il s’agit de ce que pourrait produire, dans la prochaine majorité, le passage de Lekjaa du RNI au PAM.
D’un déplacement politique à une redistribution des rapports de force
Le RNI a tenu, le même jour, une réunion de son bureau politique sous la présidence de Mohamed Chouki. Le parti a ensuite publié un communiqué particulièrement ferme dénonçant ce qu’il présente comme des tentatives de recrutement et des pressions exercées sur des parlementaires, des élus et des responsables territoriaux appartenant au parti par le PAM.
Le RNI n’a pas présenté ces mouvements comme de simples cas individuels. Il a estimé que leur répétition, ainsi que leur extension jusqu’à un membre de son bureau politique, en faisaient une question dépassant les seuls changements d’étiquette partisane.
Plusieurs noms ont été cités par le parti, certains ayant déjà été annoncés comme candidats sous les couleurs du RNI, tandis que d’autres exercent encore des mandats électifs au nom de cette formation.
L’enregistrement attribué à Talbi Alami intervient donc dans un contexte politique déjà tendu.
Le RNI parle officiellement d’un processus d’attraction de ses élus et de ses candidats. Dans l’enregistrement, la voix attribuée à Talbi Alami critique à son tour le recrutement de personnalités venues d’autres formations, en comparant cette pratique, selon le contenu diffusé, au fait de faire venir des joueurs d’une autre équipe.
La contradiction est importante.
Les deux partis appartiennent aujourd’hui à la même majorité gouvernementale. Mais ils se préparent en même temps à des élections qui pourraient modifier précisément leur rapport de force.
C’est là que se trouve le véritable enjeu.
La majorité actuelle n’est pas nécessairement celle qui sortira des urnes.
Lekjaa est le nom qui apparaît, mais le conflit le dépasse
Il serait facile de réduire cette affaire à une confrontation personnelle entre Rachid Talbi Alami et Fouzi Lekjaa.
Les événements qui entourent l’enregistrement invitent pourtant à regarder plus loin.
Lekjaa a rejoint le bureau politique du PAM et a commencé à apparaître dans les activités politiques et électorales du parti. Dans le même temps, le RNI fait face à une série de départs et de recrutements qu’il présente comme une tentative d’affaiblissement de ses structures électorales.
Dans ces conditions, lorsque le ministère des Finances apparaît dans les propos attribués à Talbi Alami, il ne s’agit pas simplement d’un portefeuille parmi d’autres.
Le ministère de l’Économie et des Finances constitue l’un des centres de décision les plus sensibles du gouvernement. Celui qui le dirige participe directement à la définition des priorités budgétaires, à la politique économique et à l’orientation des finances publiques.
Si l’enregistrement est authentique et si le contexte qui lui est attribué est exact, il révèle donc autre chose qu’une hostilité personnelle.
Il montre qu’une partie de la bataille autour des futurs postes gouvernementaux pourrait déjà se jouer avant même que les résultats électoraux soient connus.
Plus significatif encore, le contenu diffusé autour de l’enregistrement évoque des scénarios dans lesquels le RNI pourrait arriver en deuxième position et où Nadia Fettah conserverait le portefeuille des Finances.
Ce n’est évidemment pas un résultat électoral.
C’est un calcul politique portant sur un résultat qui n’existe pas encore.
Et c’est probablement l’un des éléments les plus révélateurs de cette séquence : les partis commencent déjà à réfléchir à l’après-élection alors que le vote n’a pas encore eu lieu.
Qui peut réellement décider de la composition du gouvernement ?
L’enregistrement soulève également une question institutionnelle.
Lorsqu’un responsable politique affirme qu’une personnalité « ne verra jamais » un portefeuille ministériel, cette déclaration exprime une position politique. Elle ne constitue pas, en elle-même, une décision gouvernementale.
La composition du gouvernement ne dépend pas de la volonté d’un seul responsable partisan. Elle s’inscrit dans un cadre constitutionnel et politique où interviennent les résultats électoraux, les équilibres entre les formations, les consultations et les choix institutionnels qui accompagnent la formation du gouvernement.
Il serait donc excessif de présenter les propos attribués à Talbi Alami comme une décision officielle sur l’avenir ministériel de Lekjaa.
Ils peuvent en revanche être considérés, sous réserve de l’authenticité de l’enregistrement et de son contexte, comme un indicateur d’un calcul politique au sein d’une composante importante de la majorité actuelle concernant la place que Lekjaa pourrait occuper dans la prochaine configuration gouvernementale.
Cette distinction est essentielle.
Le fait est qu’un enregistrement attribué à Talbi Alami exprime une opposition à l’arrivée de Lekjaa au ministère des Finances.
Ce que l’on peut raisonnablement en déduire, sans aller au-delà des faits, c’est que le passage de Lekjaa au PAM n’est plus perçu comme un simple changement d’appartenance politique.
Il peut désormais peser sur les équilibres de la prochaine majorité.
Ce qui a changé en quelques semaines
Il y a encore peu de temps, Lekjaa appartenait à l’exécutif dirigé par Aziz Akhannouch. Talbi Alami présidait la Chambre des représentants et occupait une position dirigeante au sein du même parti qui dirige le gouvernement.
Aujourd’hui, Lekjaa appartient à la direction politique d’un parti qui entre en compétition avec le RNI pour le poids électoral et l’influence dans la prochaine majorité.
Dans le même temps, le PAM avance vers les élections avec une personnalité disposant d’une forte visibilité dans plusieurs espaces de décision : les finances publiques, le sport et désormais la politique partisane.
Cette évolution rend l’affrontement plus complexe qu’une simple compétition pour des sièges parlementaires.
La véritable question devient aussi celle du rapport de force qui permettra à chaque parti de négocier après les résultats.
La « première place » prend alors une importance particulière.
Mais elle ne doit pas être interprétée comme une clé automatique donnant à un parti le pouvoir de distribuer les portefeuilles.
Même une victoire électorale ne règle pas, à elle seule, la composition d’un gouvernement. Elle donne cependant un poids politique déterminant dans les négociations qui suivent.
C’est précisément pourquoi le fait de discuter déjà du ministère des Finances et de son futur titulaire est révélateur.
Les calculs de l’après-élection ont commencé alors que l’élection elle-même n’a pas encore eu lieu.
La bataille décisive pourrait se jouer après le scrutin
La séquence du 25 août est d’autant plus intéressante que le discours officiel du RNI et le contenu de l’enregistrement se rejoignent sur un point.
Le RNI affirme que le PAM tente d’attirer certains de ses élus et responsables. Il considère que la compétition électorale devrait opposer des projets et des programmes plutôt que des personnes.
Dans l’enregistrement, la voix attribuée à Talbi Alami critique elle aussi le recrutement de personnalités politiques venues d’autres formations.
Mais, dans les faits, les mouvements de personnalités sont devenus une composante visible de la compétition électorale.
Ils permettent aux partis de renforcer leurs réseaux locaux, de modifier les équilibres territoriaux et d’améliorer leur capacité de négociation avant même l’ouverture des urnes.
Cette bataille ne concerne donc pas seulement le RNI et le PAM.
Chaque transfert, chaque candidature et chaque repositionnement peut modifier les calculs des autres formations.
Et dans cette séquence, Lekjaa concentre une partie particulière de cette tension parce que son passage au PAM ne concerne pas seulement un élu ou un responsable partisan supplémentaire.
Il concerne une personnalité qui occupe déjà un poste central dans l’exécutif, qui dispose d’une visibilité nationale considérable et qui vient d’entrer directement dans le jeu politique d’un parti concurrent.
Un enregistrement qui ne tranche rien, mais qui révèle une tension
À ce stade, il faut maintenir une distinction claire entre ce qui est établi et ce qui ne l’est pas.
L’enregistrement circule et son contenu a été repris par plusieurs médias. Le contexte politique dans lequel il apparaît est également réel : le RNI a officiellement dénoncé des opérations d’attraction de ses élus et responsables, tandis que Lekjaa a rejoint la direction politique du PAM et participe désormais à ses activités politiques.
En revanche, l’authenticité technique du fichier audio et l’intégralité de son contexte doivent encore être établies avant de transformer son contenu en fait définitivement attribué à Talbi Alami.
Cette prudence n’enlève rien à l’intérêt politique de l’affaire.
Car même un enregistrement dont l’authenticité reste à vérifier peut déjà produire un effet politique. Il peut déplacer le débat, mettre les responsables concernés en position de répondre et révéler les lignes de fracture d’une compétition qui s’intensifie.
Mais si l’enregistrement est authentique, sa portée devient plus précise : il montrerait que la bataille autour de la prochaine majorité ne porte déjà plus uniquement sur le nombre de sièges que chaque parti espère obtenir.
Elle commence aussi à porter sur les personnes qui occuperont les centres de décision après le scrutin.
Le ministère des Finances n’est ici qu’un symbole particulièrement visible de cette bataille.
La véritable question est ailleurs : à mesure que l’échéance électorale approche, les partis commencent-ils déjà à négocier mentalement le gouvernement qui suivra ?
Les électeurs n’ont pas encore répondu.
Les résultats n’existent pas encore.
Les alliances ne sont pas encore formées.
Mais les noms, eux, commencent déjà à circuler.
Et c’est peut-être ce que cet enregistrement révèle le mieux : avant même que les urnes ne produisent le prochain rapport de force, la bataille pour savoir qui pourra en tirer les conséquences a déjà commencé.


