samedi, août 15, 2026
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Au cœur de la crise de Sebta : quand la presse est « récompensée » pour avoir rapporté la vérité par l’abus d’autorité et la saisie de son matériel

Quand l’image devient un problème : la presse face à l’interdiction sur le terrain

Depuis le déclenchement de la crise de Sebta, le 30 juillet, les journalistes présents à Fnideq se trouvent face à une mission particulièrement sensible : rendre compte depuis le terrain de ce qui se passe, notamment des tentatives de passage et des efforts déployés par les forces de sécurité marocaines pour sécuriser la frontière et empêcher les franchissements. C’est dans ce contexte qu’est survenu, le 15 août à Fnideq, un incident impliquant deux journalistes du site Al3omk, dont le direct a été interrompu et dont le matériel, notamment le microphone du média, a été saisi par le pacha de la ville, selon un récit documenté par des images et des enregistrements réalisés sur place. Les journalistes affirment avoir présenté leurs cartes professionnelles ainsi que leur autorisation de tournage.

La question ne se limite donc pas à ce qui s’est passé entre un responsable local et deux journalistes. Elle révèle une difficulté plus profonde dans la relation entre l’autorité et la presse lorsque celles-ci se rencontrent dans un espace public soumis à une forte tension. Les autorités ont naturellement la responsabilité de protéger la sécurité, d’organiser l’espace et d’empêcher tout comportement susceptible de mettre des personnes en danger ou d’entraver le travail des services chargés de sécuriser la frontière. Mais cette responsabilité ne dispense pas du cadre juridique qui régit l’activité journalistique et ne peut faire de l’interdiction improvisée une alternative à la procédure prévue par la loi. La loi marocaine n° 89.13 relative au statut des journalistes professionnels encadre notamment la reconnaissance de leur qualité professionnelle et les droits attachés à l’exercice du métier. Loi n° 89.13 relative au statut des journalistes professionnels

C’est précisément là que se situe le point le plus sensible de l’incident. S’il existe, dans une zone donnée ou dans certaines circonstances opérationnelles, des restrictions particulières au tournage, la question n’est pas de savoir si l’autorité peut organiser le travail sur le terrain, mais comment elle doit le faire et sur quel fondement. Dire à un journaliste que le « directeur du site » doit être présent, ou lui demander un « agrément » supplémentaire après présentation de sa carte professionnelle et de son autorisation de tournage, suppose l’existence d’une base juridique claire et identifiable. La carte professionnelle de presse n’est pas une simple pièce d’identité : elle constitue précisément le document attestant la qualité professionnelle du journaliste dans le cadre prévu par la réglementation marocaine. Le Conseil national de la presse rappelle lui-même que cette carte est encadrée par la loi et constitue le moyen officiel d’établir la qualité de journaliste professionnel. Conseil national de la presse marocain – carte de presse professionnelle

Le plus révélateur est que l’incident, selon les éléments rendus publics, ne se serait pas limité à une consigne concernant le lieu de tournage. Il aurait été accompagné de propos tels que « attiser la discorde » ou « chercher les problèmes ». C’est à ce moment que la nature du problème change. Lorsque l’autorité perçoit l’image journalistique comme une source de trouble, elle ne se trouve plus seulement face à un journaliste qui occuperait un emplacement inapproprié : elle se retrouve face à une fonction journalistique qu’elle semble considérer comme un facteur de perturbation. La tension peut être compréhensible dans une situation sécuritaire difficile. Elle devient néanmoins préoccupante lorsque l’émotion du moment se transforme en pratique institutionnelle.

La manière dont l’incident s’est terminé est, elle aussi, révélatrice : le matériel et les cartes professionnelles auraient été restitués après un appel téléphonique reçu par le responsable de la part de ses supérieurs. Si l’interdiction initiale reposait sur une règle juridique précise, pourquoi fallait-il attendre cet appel pour rétablir la situation ? Et s’il n’existait pas de fondement clairement établi, pourquoi la décision initiale a-t-elle été prise avec une telle assurance ? Ces questions sont plus importantes que toute tentative de juger les intentions personnelles du pacha, car le véritable problème réside dans l’absence de clarté au moment même où la loi devrait être la plus visible.

Le Maroc n’a aucun intérêt, au moment où l’attention nationale et internationale se concentre sur la crise de Sebta, à voir la presse devenir elle-même une composante de la crise. Un journaliste qui documente des tentatives de migration ne signifie pas qu’il les encourage. De même, filmer l’intervention des forces de sécurité ne signifie pas contester leur mission. Le rôle de la presse est de montrer les faits, y compris ceux qui témoignent de l’ampleur du dispositif sécuritaire, et de permettre au public de voir la réalité du terrain sans qu’elle soit préalablement filtrée par les intérêts de l’un ou de l’autre camp.

Défendre le droit du journaliste à exercer son métier ne signifie donc pas se placer contre l’autorité, pas plus que protéger la sécurité ne signifie considérer la presse comme un adversaire. Une relation saine repose sur une connaissance claire des limites et des responsabilités de chacun : le journaliste respecte les consignes légales et ne doit pas entraver une opération de sécurité ; le responsable public, de son côté, doit respecter le journaliste et ne pas remplacer le droit par l’emportement ou par des exigences improvisées. Lorsqu’une restriction réelle au tournage existe, la meilleure protection de l’institution sécuritaire elle-même consiste à ce qu’elle soit claire, précise, justifiable et appliquée selon une procédure identifiable.

Cette question prend une dimension supplémentaire parce que la crise de Sebta n’est pas uniquement une crise frontalière. C’est aussi une crise de confiance, d’image et de circulation des récits. Des milliers de jeunes reçoivent des informations sur leur téléphone avant même d’entendre une version institutionnelle. Dans un tel environnement, une restriction injustifiée visant la presse peut produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de renforcer l’image de l’État, elle peut nourrir chez certains l’impression que quelque chose cherche à être dissimulé ou que le citoyen doit désormais se contenter de récits produits en dehors des institutions.

La presse n’est pas une « fitna », et l’image prise au cœur de l’événement n’est pas un « problème ». Mais la presse n’est pas non plus au-dessus de la loi, pas plus que l’autorité ne peut se placer au-dessus des procédures. Entre les deux, une règle simple devrait rester intangible : lorsqu’il y a interdiction, que le droit parle ; lorsqu’il y a infraction, que la procédure parle ; lorsqu’il n’y en a pas, que la caméra puisse faire son travail. Dans des dossiers qui touchent à la sécurité, aux frontières, à la dignité de l’État et à l’image de la société, le Maroc a besoin d’une presse professionnelle capable de regarder ce qui se passe, et d’une autorité suffisamment sûre de sa légitimité pour accepter que le journaliste transmette ce qu’il a réellement vu.

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