L’annonce des résultats de la deuxième session 2026 du soutien à la production des œuvres cinématographiques marocaines a relancé le débat sur les rapports entre les professionnels du cinéma et le soutien public. La controverse a pris une dimension particulière avec la réaction du réalisateur et scénariste Idriss Chouika après le rejet de son projet de long métrage Sarab Rimal, au point d’annoncer son départ du pays et la mise en vente de sa société de production. Face à cette protestation, le président de la commission de soutien aux œuvres cinématographiques du Centre cinématographique marocain, Amine Nassour, a défendu la logique de sélection, rappelant que la commission ne pouvait répondre favorablement à toutes les demandes et que le rejet d’un projet ne constituait ni un jugement sur son auteur ni une interdiction de réaliser son film.
Les deux parties parlent en réalité de la même chose, mais depuis deux positions différentes. Pour la commission, il s’agit d’arbitrer entre plus d’une cinquantaine de projets à chaque session, pour n’en retenir qu’un nombre limité dans certaines catégories, tout en tenant compte de la diversité des genres, des générations et des expériences cinématographiques. Pour le réalisateur dont le projet est refusé, la décision ne se lit pas toujours avec cette distance administrative, surtout lorsque le film a nécessité des années de travail et de préparation et que le soutien public représente l’un des principaux moyens de passer du scénario à la production.
C’est précisément là que se situe le véritable nœud de l’affaire. Affirmer que tout le monde ne peut pas bénéficier du soutien est une évidence, tout comme le rejet d’un projet ne constitue pas, en soi, la preuve d’une corruption ou d’un favoritisme. Mais la légitimité de la sélection laisse subsister une autre question : la motivation donnée au porteur du projet est-elle suffisamment claire pour lui permettre de comprendre pourquoi son film a été refusé ? Dans le cas de Sarab Rimal, la décision de rejet, selon le document publié par Chouika, évoque un « manque de force de la construction dramatique » et la nécessité de donner davantage de « crédibilité dramatique » aux événements. Ces appréciations peuvent être suffisantes dans une délibération professionnelle, mais elles deviennent moins convaincantes lorsqu’elles sont communiquées au porteur du projet sans préciser davantage les faiblesses qui ont conduit à son élimination.
Cela ne signifie pas que la commission devrait justifier sa décision jusqu’à satisfaire personnellement chaque réalisateur. Cela signifie plutôt que la transparence ne consiste pas seulement à publier les noms des bénéficiaires, mais aussi à rendre la logique du rejet intelligible. Dès lors que l’argent engagé est public, l’exigence de motivation professionnelle devient plus forte, particulièrement dans un domaine artistique où il n’existe pas de formule mathématique permettant de produire une vérité définitive, mais des appréciations, des critères et des arbitrages.
La réaction de Chouika pose, de son côté, une autre question. Contester une décision professionnelle est un droit, surtout lorsqu’un auteur estime que les motifs avancés sont insuffisants. Mais son message est allé jusqu’à qualifier les membres de la commission de « monstres humains », les accusant d’être dépourvus de conscience et d’éthique. Il devient alors nécessaire de distinguer le droit de contester, qui est légitime, de l’accusation portée contre des personnes ou une institution, qui exige des éléments de preuve. Le fait qu’un projet soit refusé ne suffit pas à établir une atteinte à l’intégrité du processus. C’est sur ce point qu’Amine Nassour est fondé à rappeler que toute preuve de corruption doit être portée devant la justice plutôt que transformée en accusation générale à partir d’un résultat contesté.
Mais défendre la commission ne doit pas pour autant conduire à fermer la porte à la critique. Une institution qui gère des fonds publics doit pouvoir convaincre les professionnels que les arbitrages reposent sur les projets et non sur les personnes, et que la diversité des résultats ne dissimule pas des considérations individuelles. Cette confiance ne se construit pas simplement en rappelant que la commission compte onze membres. Elle se construit par la clarté des critères, la qualité des motivations et la possibilité, pour le porteur du projet, de comprendre ce qui l’a placé derrière un autre candidat.
L’affaire dépasse donc largement le différend entre Idriss Chouika et la commission de soutien. Elle renvoie au modèle même de financement du cinéma marocain. Le soutien public ne devrait pas être considéré comme l’unique voie vers la production, comme l’a souligné Nassour, et certains producteurs choisissent déjà de financer leurs œuvres par des moyens privés en prenant le risque de les confronter ensuite au public. Mais cette réalité ne signifie pas que tous les projets peuvent facilement trouver des investisseurs privés. Certaines œuvres, notamment celles qui portent une ambition artistique, culturelle ou historique, peuvent difficilement être financées par le seul marché. La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut soutenir le cinéma, mais comment rendre ce soutien équitable et transparent sans en faire un droit automatique pour chaque projet présenté.
Le rejet d’un projet peut ainsi être parfaitement normal dans un système où les ressources sont limitées. Ce qui devient problématique, c’est la perte de confiance dans la manière dont ce rejet est décidé et expliqué. Si un réalisateur quitte la commission en sachant que son projet n’a pas été retenu, en comprenant pourquoi et en identifiant ce qu’il pourrait améliorer, le refus devient une étape de son parcours professionnel. S’il en ressort convaincu que la décision est obscure ou personnelle, le désaccord peut rapidement se transformer en rupture avec l’institution.
C’est pourquoi l’affaire Sarab Rimal mérite d’être regardée au-delà de la question de savoir qui a raison ou qui a tort. La commission doit préserver l’indépendance de ses décisions, les professionnels doivent pouvoir critiquer et contester, et l’État doit continuer à renforcer une politique de soutien plus lisible et plus responsable. Le cinéma n’a pas seulement besoin de financer des films ; il a également besoin de construire la confiance dans la manière dont sont choisis ceux qui bénéficient de l’argent public et ceux dont les projets sont refusés.


