samedi, août 15, 2026
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Le silence assourdissant des élites marocaines… mais qu’avez-vous fait pour construire la presse que vous appelez à défendre le Maroc ?

Le message publié par Lahcen Haddad, vice-président de la Chambre des conseillers et ancien ministre, dans lequel il s’interroge sur le silence des intellectuels, des ministres, des parlementaires, des journalistes, des universitaires, des chefs d’entreprise et des autres composantes de l’élite marocaine lorsque le Maroc est attaqué ou présenté sous un jour déformé à l’étranger, mérite d’être pris au sérieux. Non parce qu’il révélerait un phénomène inédit, mais parce qu’il ouvre une question plus embarrassante que celle qu’il pose lui-même : qu’a fait cette même élite, lorsqu’elle disposait d’une position, d’une responsabilité et d’un pouvoir de décision, pour construire l’environnement permettant à ces voix d’exister et d’avoir de l’influence ?

M. Haddad sait, par son expérience gouvernementale et parlementaire, que la presse dont il parle ne naît ni des tweets ni de la seule volonté patriotique. Elle a besoin d’une entreprise, de ressources humaines, d’équipements, de formation, de traduction, de diffusion, de moyens numériques, de stabilité financière et, surtout, d’un projet capable de s’inscrire dans la durée. Un journaliste peut écrire un article, révéler un dysfonctionnement, déconstruire un discours hostile au Maroc, mais il ne peut pas, seul, construire une institution médiatique internationale à partir de rien. C’est précisément là que commence la véritable question que son message pose à son auteur avant de la poser aux autres : comment demander au journaliste de mener la bataille des récits si l’on ne construit pas les institutions qui lui permettent de la mener ?

Cette question n’est pas théorique pour nous. Depuis plusieurs années, nous avons essayé de présenter à différents acteurs, parmi lesquels M. Haddad, le projet de « Diplomatie Marocaine » comme une institution médiatique spécialisée dans les questions de diplomatie, de politique et de relations internationales, travaillant en arabe, en français et en anglais, et visant simultanément le lecteur marocain et le public international. Nous avons pris contact, présenté le projet, organisé des rencontres et proposé l’idée d’un investissement ou d’un partenariat, parce que nous pensions que ce type de média pouvait constituer une composante de la puissance d’influence du Maroc. Cela ne s’est pas concrétisé et le projet n’a pas débouché sur un partenariat. Cette expérience n’est pas évoquée ici comme une plainte personnelle, ni parce qu’une personne aurait été tenue de financer une institution particulière, mais comme un exemple concret d’un écart entre un discours qui appelle à l’existence d’une presse internationale influente et la réalité à laquelle sont confrontées les institutions qui tentent effectivement de produire cette presse.

Le journaliste marocain se retrouve ainsi face à une équation particulièrement rude : on lui demande d’être présent dans la bataille de l’image du Maroc, d’enquêter, de produire, d’écrire, de traduire, de suivre les événements et de répondre aux campagnes, puis il se retrouve confronté à une question élémentaire : qui financera ce travail ? L’État fixe des conditions pour accéder au soutien public, ce qui est compréhensible puisque l’argent public ne peut être distribué sans critères. Mais si l’entreprise de presse doit démontrer son professionnalisme, sa production, sa présence, sa régularité, ses ressources humaines et d’autres éléments, pourquoi la production réelle, la continuité, la spécialisation, le multilinguisme et la capacité à atteindre un public extérieur au Maroc ne deviendraient-ils pas, eux aussi, des éléments explicites dans l’évaluation des médias auxquels on demande de participer au rayonnement international du Royaume ?

Le numérique a justement rendu cette évaluation beaucoup plus facile. Une commission peut aujourd’hui consulter le site d’une entreprise de presse, remonter dans ses archives, vérifier depuis combien de temps elle travaille, mesurer sa production, identifier ses auteurs et observer la nature des sujets qu’elle traite. Elle peut également mesurer son rayonnement international, ses langues de publication, la qualité et la régularité de sa production, sa spécialisation et son impact. Pourquoi ne pas passer alors d’une logique dans laquelle la presse est considérée principalement à travers des dossiers administratifs à une logique qui évalue la valeur médiatique et stratégique effectivement produite par chaque institution ?

Nous ne parlons pas ici d’une seule institution. « Maroc Maintenant », le magazine « Diplomatie », ainsi que les différents projets médiatiques et culturels que nous avons développés en plusieurs langues, sont nés d’une conviction : le Maroc a besoin d’une presse qui n’attende pas la crise pour prendre la parole, mais qui produise la connaissance avant la crise. Nous écrivons, traduisons, analysons, ouvrons des dossiers et nous adressons au lecteur en arabe, en français et en anglais, en essayant de constituer un patrimoine éditorial marocain accessible au-delà des frontières. Ce travail n’a jamais été, pour nous, une activité saisonnière liée à un événement ou à une campagne. C’est un projet professionnel et national que nous essayons de porter avec des moyens limités et, très souvent, sur nos propres ressources.

Dès lors, lorsque M. Haddad affirme que l’élite marocaine doit sortir de ses cercles fermés et entrer dans la bataille internationale des récits, nous souhaitons lui soumettre une série de questions, et non lui adresser une leçon. Qu’avez-vous fait, Monsieur Haddad, depuis les responsabilités que vous avez exercées, pour construire une presse capable de jouer ce rôle ? Qu’avez-vous entrepris lorsque vous étiez ministre ? Et que faites-vous aujourd’hui en tant que vice-président de la Chambre des conseillers ? Avez-vous discuté, au sein de l’institution parlementaire, de la situation des entreprises de presse qui tentent de travailler au-delà du modèle médiatique traditionnel ? Avez-vous interrogé le gouvernement sur les institutions qui produisent des contenus multilingues et travaillent sur les questions internationales ? Avez-vous défendu une politique médiatique pensée sur vingt ou trente ans, au lieu d’attendre chaque crise pour chercher des journalistes chargés d’y répondre ?

Cette question ne concerne d’ailleurs pas uniquement M. Haddad. Elle concerne les partis politiques qui parlent de patriotisme sans considérer les médias stratégiques comme un secteur d’investissement, les hommes d’affaires qui savent investir dans de nombreux domaines mais ne perçoivent pas toujours les médias comme une composante de la puissance économique et politique du Maroc, ainsi que les établissements publics qui pourraient contribuer à construire un écosystème médiatique capable de rivaliser au-delà des frontières. Les États qui pensent leur puissance d’influence n’attendent pas qu’une crise éclate pour chercher des porte-parole. Ils construisent en amont des universités, des centres de recherche, des institutions médiatiques, des réseaux d’experts et des plateformes multilingues.

Si le Maroc veut réellement passer de la défense de son image à la construction de son image, il lui faut précisément cette vision de long terme. Il lui faut une stratégie nationale des médias qui ne signifie ni presse gouvernementale, ni orientation des journalistes, ni remise en cause de l’indépendance des institutions, mais construction d’un secteur médiatique solide, professionnel et diversifié, capable d’investir dans l’enquête, l’analyse, la traduction, la formation et le rayonnement international. Cette vision pourrait également inclure des programmes de formation aux métiers du journalisme international, au droit international, à l’économie, à la diplomatie, aux langues et à la gestion des plateformes numériques, voire la création d’écoles et de centres spécialisés dans la production de contenus destinés aux publics étrangers.

Pour notre part, nous ne demandons ni remerciements ni rémunération pour ce que nous avons entrepris. Nous ne disons pas que l’État devrait nous financer parce que nous écrivons sur le Maroc. Nous disons quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus profond : si le Maroc a besoin de cette presse, il doit savoir comment la construire, garantir les conditions de son existence et évaluer son travail selon des critères professionnels clairs. Et s’il existe des institutions qui méritent un soutien, que ce soutien repose sur la production, la continuité, la qualité, la spécialisation, le multilinguisme et l’impact, et non sur les relations, les loyautés ou la proximité avec les centres de décision.

Le message de M. Haddad devient alors l’occasion d’ouvrir un véritable débat national. Car le problème n’est pas que le Maroc manque de journalistes, d’écrivains ou de chercheurs capables de prendre la parole. Le problème est que beaucoup de ceux qui veulent parler ne disposent pas toujours des institutions leur permettant de continuer à le faire, tandis que les institutions qui tentent de construire cette présence sont souvent contraintes de démontrer leur existence avant même de disposer des moyens nécessaires pour la développer.

Avant donc de demander : pourquoi les journalistes se taisent-ils ?, il faudrait peut-être poser une question plus juste : pourquoi ne construisons-nous pas les institutions qui leur permettent d’être entendus ?

Et avant d’appeler l’élite marocaine à entrer dans la bataille des récits, il faudrait adresser aux responsables une autre question, plus exigeante : où est la stratégie nationale qui permettra de mener cette bataille pendant vingt ou trente ans, au lieu de réagir à chaque crise une fois qu’elle a éclaté ?

Car le patriotisme ne se mesure pas seulement au nombre de ceux qui prennent la parole lorsque l’événement survient. Il se mesure aussi au nombre de ceux qui ont pensé avant qu’il ne survienne, construit les institutions, élaboré les plans et investi dans les hommes, les médias et la connaissance, afin que le Maroc ne soit pas condamné, à chaque nouvelle crise, à repartir de zéro.

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