dimanche, août 9, 2026
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Casablanca après le « discours de feu »… quand la question de la reddition des comptes devient plus grande que la ville

La main de la reddition des comptes s’est-elle paralysée à Casablanca ? La question soulevée par le journaliste Mustapha El Fenn dans son long message dépasse, dans son fond, l’affaire d’un immeuble, celle de fonctionnaires soumis à des pressions ou même celle d’un réseau dont certaines ramifications seraient, selon son récit, toujours actives. La vraie question est plus vaste : que reste-t-il de la logique de reddition des comptes lorsque les mêmes pratiques semblent réapparaître, malgré les avertissements, les discours et les précédentes vagues de mise en cause ?

Pour construire son raisonnement, El Fenn revient d’abord à un moment politique fort : le discours royal consacré à Casablanca, capitale économique du Royaume, et dont le ton avait été particulièrement sévère. Ce discours avait nourri, rappelle-t-il, l’idée qu’une véritable rupture allait intervenir et que plusieurs responsables pourraient avoir à répondre lourdement de leur gestion.

Or, dans la lecture proposée par le journaliste, le temps a passé sans que cette rupture produise les effets attendus. C’est précisément là que commence son interrogation : un discours politique, aussi ferme soit-il, peut-il réellement transformer les pratiques s’il ne s’accompagne pas de mécanismes durables de contrôle, de responsabilité et de sanction ?

Car pour El Fenn, le problème ne réside pas seulement dans l’existence éventuelle de pratiques de corruption ou d’abus de pouvoir. Il réside surtout dans la capacité supposée de certains réseaux à survivre à leurs propres crises, à changer de visages, à perdre certains relais et à continuer néanmoins à reproduire les mêmes mécanismes d’influence.

C’est dans cette perspective qu’il évoque le démantèlement d’un important réseau lié au trafic international de stupéfiants, dont certaines figures auraient, selon son récit, entretenu des liens avec des acteurs évoluant dans les espaces institutionnels élus et non élus.

Mais l’intérêt de cette référence ne se limite pas à l’affaire criminelle elle-même. Elle ouvre une interrogation autrement plus sensible : comment un réseau criminel d’une telle dangerosité pourrait-il, si les ramifications évoquées étaient établies par la justice, trouver des points d’appui au sein de structures censées protéger l’intérêt général ?

El Fenn décrit alors moins une addition d’individus qu’un système de relations. Les postes, les avantages, les intérêts, les alliances et le contrôle des apparences formeraient, dans sa lecture, les différentes pièces d’un même mécanisme.

C’est ici que son propos devient particulièrement politique : une institution peut conserver son apparence légale tout en étant fragilisée de l’intérieur lorsque les logiques de pouvoir personnel, de loyauté et d’intérêt prennent progressivement le pas sur la mission de service public.

Mais le point le plus important de son message n’est peut-être pas ce qu’il dit du passé.

C’est ce qu’il suggère du présent.

Le journaliste affirme en effet que certains « vestiges » de cette ancienne logique seraient encore à l’œuvre. Il évoque notamment des fonctionnaires, jeunes et intègres selon ses propres termes, qui auraient subi des pressions afin de signer des décisions qu’il qualifie de « suspectes ».

À partir de là, l’affaire change de nature.

Il ne s’agirait plus simplement de savoir si un ancien réseau a été démantelé, mais de déterminer si la culture du réseau peut continuer à survivre après la disparition de certains de ses acteurs.

C’est une nuance essentielle. Car lorsqu’un agent public est placé sous pression pour apposer sa signature sur une décision qu’il considère comme problématique, la question ne concerne plus seulement sa personne. Elle touche à l’intégrité de toute la chaîne administrative.

Une signature peut être individuelle.
La décision, elle, peut être collective.

Et derrière le fonctionnaire qui signe peuvent se trouver des intérêts, des rapports de force et des bénéficiaires qui ne figurent jamais sur le document officiel.

C’est précisément à ce moment du récit qu’El Fenn introduit l’affaire immobilière qui constitue le cœur concret de son alerte.

Il évoque le cas d’un immeuble dont certains chercheraient à imposer le classement comme bâtiment menaçant ruine. Mais, selon lui, des personnes dépourvues de l’expertise nécessaire se comporteraient comme de véritables « architectes imaginaires », allant jusqu’à vouloir décider du sort technique de l’immeuble.

La question fondamentale devient alors : sur quelle expertise repose une telle décision ?

Et surtout : à qui profite-t-elle ?

Car le journaliste déplace volontairement le regard du caractère technique de la procédure vers ses conséquences économiques potentielles.

Si un immeuble est déclaré dangereux, s’il est évacué ou démoli, une nouvelle opération immobilière peut devenir possible. Et si cette opération représente plusieurs millions de dirhams, le dossier cesse d’être uniquement administratif : il devient potentiellement un enjeu économique majeur.

C’est ici qu’El Fenn avance, avec prudence dans la forme mais avec gravité dans le fond, l’hypothèse d’une possible entente entre ceux qui pousseraient à la démolition et le propriétaire qui pourrait bénéficier de la reconstruction.

Il ne présente pas cette hypothèse comme une vérité judiciaire établie. Mais il pose la question qui, dans ce type d’affaires, devrait toujours accompagner la décision administrative : qui gagne lorsque la décision est prise ?

Cette question est souvent plus révélatrice que la décision elle-même.

Parce qu’un acte administratif peut être parfaitement régulier dans sa forme et pourtant mériter d’être interrogé sur son contexte, son calendrier, les intérêts qu’il favorise et les pressions qui auraient pu accompagner sa préparation.

El Fenn évoque également, dans ce cadre, la somme de 400 millions de centimes que « certains » présenteraient comme susceptible d’être distribuée entre les membres du réseau évoqué.

Un tel chiffre, s’il devait être retenu comme information journalistique, nécessite évidemment des éléments de preuve indépendants. Sa fonction, dans le récit du journaliste, est néanmoins claire : matérialiser l’importance de l’enjeu financier supposé derrière l’opération.

Et c’est précisément là que la prudence journalistique devient indispensable : une information rapportée, une suspicion et un fait judiciairement établi ne sont pas de même nature.

La force d’un travail d’analyse ne consiste pas à transformer une accusation en vérité, mais à identifier les questions qui méritent d’être vérifiées.

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre la phrase finale d’El Fenn visant le wali de Casablanca : s’il est au courant, écrit-il en substance, la situation est grave ; s’il ne l’est pas, elle l’est davantage encore.

Derrière cette formule volontairement provocatrice se cache une question institutionnelle très sérieuse : où commence et où s’arrête la responsabilité du pouvoir territorial lorsqu’une décision locale est soupçonnée d’avoir été influencée par des intérêts particuliers ?

Il ne s’agit évidemment pas de demander au wali de connaître personnellement chaque dossier traité dans une métropole de la taille de Casablanca. La vraie question est plutôt celle de l’efficacité des mécanismes de contrôle censés permettre à l’administration de détecter les anomalies avant qu’elles ne produisent leurs effets.

Et c’est ici que le cas particulier rejoint le problème général.

Car El Fenn insiste sur le fait que les pressions exercées sur certains fonctionnaires ne constitueraient pas, selon lui, un épisode isolé. Il affirme que des responsables locaux auraient déjà tenté, à plusieurs reprises, d’obtenir des signatures sur des décisions qu’il juge problématiques.

Si cela était établi, le problème ne serait donc plus celui d’un seul dossier.

Il deviendrait celui d’un mode de fonctionnement.

Le fonctionnaire apparaît alors comme le dernier verrou avant que la décision ne devienne irréversible. S’il peut résister à la pression, le système conserve une capacité de correction. Si sa signature devient une simple formalité imposée par la hiérarchie ou par des intérêts extérieurs, l’administration elle-même risque de devenir le véhicule d’une décision qu’elle devrait précisément contrôler.

C’est probablement là que se trouve le véritable cœur du message de Mustapha El Fenn :

un réseau peut être démantelé sans que la logique qui l’a rendu possible disparaisse nécessairement avec lui.

La véritable reddition des comptes ne se mesure donc pas uniquement au nombre de dossiers transmis à la justice ou au nombre de responsables sanctionnés. Elle se mesure aussi à la capacité des institutions à empêcher la reconstitution des mêmes rapports de dépendance, à protéger les agents publics qui refusent de signer des décisions qu’ils estiment illégales et à soumettre les décisions à fort impact financier ou immobilier à des mécanismes de contrôle transparents et indépendants.

À Casablanca, cette question prend une dimension particulière.

Parce que dans une ville où se croisent politique locale, foncier, immobilier, administration et intérêts économiques, la moindre décision urbanistique peut dépasser largement son apparence technique.

Derrière une procédure de classement, d’évacuation ou de démolition, il peut y avoir une simple mesure de sécurité.

Mais il peut aussi, si les soupçons étaient un jour établis, y avoir un enjeu financier considérable.

C’est précisément pourquoi la transparence doit précéder le soupçon et l’expertise indépendante précéder la décision.

Au fond, l’affaire évoquée par El Fenn n’est donc pas seulement celle d’un immeuble, d’un fonctionnaire ou d’un élu local.

Elle pose une question beaucoup plus embarrassante : les institutions sont-elles capables de garantir que la décision publique appartient réellement à l’intérêt général et non à ceux qui disposent des moyens de l’influencer ?

Car le véritable enjeu n’est pas seulement de faire tomber les réseaux.

C’est de faire en sorte que, lorsque leurs figures disparaissent, leurs méthodes ne trouvent plus personne pour les reproduire.

Et peut-être est-ce là la véritable question laissée ouverte par le journaliste : à Casablanca, la question n’est plus seulement de savoir qui sera poursuivi demain.

Elle est de savoir qui contrôle aujourd’hui la décision publique, qui la signe, qui en bénéficie et qui est capable d’en répondre.

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