vendredi, août 7, 2026
AccueilActualitésDeux chiffres, deux récits : qui raconte réellement le chômage au Maroc...

Deux chiffres, deux récits : qui raconte réellement le chômage au Maroc ?

La question n’est pas de savoir si le chômage est tombé à 9,5 % ou s’il demeure à 13 %. La véritable question est qu’en l’espace de quelques jours, deux institutions majeures de l’État ont livré aux Marocains deux lectures radicalement différentes d’une même réalité. Et lorsque les récits officiels divergent sur un sujet aussi sensible, le débat cesse d’être purement statistique pour devenir une interrogation sur le sens des chiffres et sur le message qu’ils sont censés transmettre.

Quelques jours auparavant, le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, avait dressé un diagnostic qui relevait davantage de la logique économique. Oui, l’économie nationale a enregistré une croissance avoisinant les 4 %, portée par un effort d’investissement important. Mais cette dynamique, a-t-il souligné, n’a toujours pas réussi à se traduire par une création d’emplois suffisante. Résultat : le chômage demeure autour de 13 %, tandis que les citoyens continuent de ne pas percevoir, dans leur quotidien, les effets positifs des indicateurs macroéconomiques. En filigrane, son message était clair : la croissance n’a de valeur que lorsqu’elle produit des emplois.

Quelques jours plus tard, le Haut-Commissariat au Plan, dirigé par Chakib Benmoussa, publiait à son tour ses données pour le deuxième trimestre 2026, annonçant une baisse du taux de chômage, selon sa définition statistique, à 9,5 %. L’annonce ne constituait pas seulement une nouvelle donnée chiffrée ; elle dessinait une image sensiblement différente de celle présentée par Bank Al-Maghrib. En quelques jours, le marché du travail semblait raconter une autre histoire.

C’est précisément là que naît la véritable interrogation. Si le chômage a réellement connu une baisse d’une telle ampleur, quel événement économique majeur en est à l’origine ? Quelle nouvelle plateforme industrielle a absorbé des dizaines de milliers de demandeurs d’emploi ? Quel programme public a, en quelques mois, profondément transformé la structure du marché du travail ? Et surtout, où cette amélioration se reflète-t-elle dans les villes où les cafés restent remplis de jeunes sans emploi, dans les quartiers où le secteur informel demeure le principal refuge économique, ou encore dans les vagues migratoires qui continuent d’illustrer le désespoir d’une partie de la jeunesse ? Poser ces questions ne revient pas à contester les statistiques ; c’est chercher à comprendre comment elles s’articulent avec la réalité.

Le calendrier de cette publication ajoute d’ailleurs une dimension supplémentaire au débat. Le rapport intervient alors que le chômage est redevenu l’un des principaux sujets de discussion, à la suite des départs massifs de jeunes vers Ceuta, épisode qui a brutalement replacé la question de l’emploi et du désespoir social au cœur de l’actualité. Dans un tel contexte, les chiffres ne sont jamais perçus comme de simples données techniques ; ils deviennent aussi des éléments d’un récit politique et institutionnel.

Fait tout aussi révélateur, le rapport du Haut-Commissariat lui-même ne décrit pas un marché du travail totalement assaini. Il reconnaît que le chômage atteint 27,2 % chez les jeunes âgés de 15 à 24 ans, qu’il demeure nettement plus élevé chez les femmes que chez les hommes, et qu’il reste particulièrement concentré dans les zones urbaines. Autrement dit, les catégories les plus vulnérables continuent d’être les plus durement touchées, ce qui montre que le cœur de la crise de l’emploi demeure largement intact, même si le taux global affiche une amélioration.

Cette évolution interroge d’autant plus que la trajectoire des dernières années suivait une tendance inverse : 11,8 % en 2022, 13 % en 2023, 13,3 % en 2024, puis 13 % en 2025. Dans ces conditions, une baisse jusqu’à 9,5 % en quelques mois suscite naturellement des interrogations. Non pas parce qu’un tel recul serait impossible, mais parce qu’une transformation d’une telle ampleur s’accompagne généralement de changements économiques profonds, visibles et mesurables.

Une partie de cet écart peut naturellement s’expliquer par des approches méthodologiques différentes. Le Haut-Commissariat applique la définition statistique du chômage conforme aux normes de l’Organisation internationale du travail, tandis que Bank Al-Maghrib appréhende davantage le marché de l’emploi à travers la capacité réelle de l’économie à créer des emplois durables et à absorber la demande croissante de travail. Cette différence d’approche éclaire une partie de la divergence, sans toutefois dissiper une autre réalité : le citoyen, lui, ne compare pas les méthodologies ; il compare ce qu’il entend à ce qu’il vit.

Dès lors, la question fondamentale n’est plus de savoir si le taux exact est de 9,5 % ou de 13 %. La véritable question est de déterminer quel chiffre décrit le mieux la réalité sociale. Car la crédibilité d’un indicateur ne dépend pas uniquement de sa rigueur statistique ; elle dépend aussi de sa capacité à refléter l’expérience quotidienne de ceux qu’il prétend mesurer.

Au fond, le débat dépasse largement une divergence entre Chakib Benmoussa et Abdellatif Jouahri, ou entre le Haut-Commissariat au Plan et Bank Al-Maghrib. Il oppose deux récits du même pays : celui que racontent les tableaux statistiques et celui que vivent les citoyens. Et entre ces deux récits demeure une interrogation essentielle : le marché du travail s’est-il réellement transformé, ou est-ce avant tout la manière de raconter cette réalité qui a changé ?

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments