Au-delà du taux de chômage, c’est une autre question qui s’est progressivement imposée au cœur du débat public : qui détient aujourd’hui le pouvoir de définir ce qu’est réellement un « chômeur » ? S’agit-il d’une simple modernisation méthodologique visant à aligner les statistiques nationales sur les standards internationaux, ou bien d’une nouvelle manière de redessiner la réalité sociale à travers le prisme des chiffres, dans un contexte politique particulièrement sensible ?
Les données publiées par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), faisant état d’un recul du taux de chômage à 9,5 %, n’ont ainsi pas été perçues comme une simple évolution technique des outils statistiques. Elles ont rapidement nourri une controverse politique, plusieurs observateurs estimant qu’il s’agissait davantage d’une redéfinition de la réalité que d’une photographie fidèle du marché du travail. C’est dans ce contexte que l’intervention de Samir Chouqi, président du Centre Oméga de recherches économiques et géopolitiques, a déplacé le débat du terrain strictement économique vers celui de la crédibilité des institutions publiques.
Pour Samir Chouqi, la question ne réside pas uniquement dans la pertinence de la nouvelle méthodologie. Ce qui interpelle, selon lui, c’est surtout le moment choisi pour son adoption. Modifier les critères de calcul à l’approche d’échéances législatives soulève inévitablement des interrogations sur les motivations profondes d’une telle décision. Lorsque les statistiques croisent le calendrier électoral, explique-t-il en substance, elles cessent d’être de simples instruments de mesure pour devenir des éléments du récit politique.
Son analyse franchit ensuite une étape supplémentaire en évoquant le parcours politique de Chakib Benmoussa. Sans remettre directement en cause la légalité de la démarche, Chouqi estime que les responsabilités exercées auparavant par le Haut-Commissaire imposent aujourd’hui une exigence encore plus forte de neutralité institutionnelle. Car, selon lui, une institution constitutionnelle ne tire pas uniquement sa légitimité de la qualité de ses chiffres, mais aussi de la confiance que l’opinion publique accorde à son indépendance, particulièrement lorsqu’elle produit des indicateurs servant à évaluer l’action gouvernementale.
Cependant, le cœur de la critique concerne surtout la nouvelle définition du chômage adoptée par le HCP. Désormais, seul est considéré comme chômeur celui qui ne travaille pas, recherche activement un emploi et demeure immédiatement disponible pour l’occuper. Cette définition exclut de fait plusieurs catégories de personnes, notamment celles qui ont cessé leurs recherches faute d’espoir ou celles qui cherchent effectivement un emploi sans pouvoir l’intégrer immédiatement. Mécaniquement, cette approche réduit le nombre de chômeurs recensés et entraîne une baisse du taux global.
C’est précisément sur ce point que Chouqi formule son interrogation la plus incisive. Comment une institution statistique peut-elle apprécier la disponibilité réelle d’un individu ou interpréter ses intentions ? Existe-t-il un instrument capable de mesurer la volonté d’une personne de travailler à un instant donné ? À ses yeux, introduire une dimension aussi subjective dans un indicateur censé mesurer des faits objectifs ouvre un débat méthodologique autant que philosophique. Les statistiques, rappelle-t-il implicitement, sont censées observer des réalités, non sonder les intentions.
Dans cette perspective, la controverse dépasse largement le simple pourcentage annoncé. Le passage d’un taux avoisinant 13 % à 9,5 % ne signifie pas nécessairement, selon les critiques, que le marché du travail s’est profondément amélioré en quelques mois. Il pourrait simplement traduire un changement de méthode plutôt qu’un changement de réalité. Dès lors, la véritable interrogation devient la suivante : la situation des citoyens s’est-elle réellement améliorée, ou bien est-ce uniquement la manière de les comptabiliser qui a changé ?
C’est dans cet esprit que Samir Chouqi appelle Chakib Benmoussa à distinguer pleinement sa fonction actuelle de toute appartenance politique passée. Il rappelle que la réputation du Haut-Commissariat s’est construite, durant plusieurs décennies, sur son image d’indépendance et d’objectivité. Préserver cette crédibilité lui paraît aujourd’hui tout aussi essentiel que produire des statistiques rigoureuses, car la confiance constitue, selon lui, le premier capital d’une institution chargée de mesurer la réalité du pays.
Son discours se fait encore plus critique lorsqu’il établit un parallèle entre cette nouvelle méthodologie et ce qu’il considère comme un « cadeau électoral » offert au gouvernement. Il s’interroge sur les raisons ayant conduit à attendre précisément cette période pour adopter des critères ayant pour effet immédiat de faire reculer sensiblement le taux de chômage, alors même que le ressenti de nombreux citoyens semble raconter une tout autre histoire. Ce n’est donc pas uniquement le chiffre qui est contesté, mais la coïncidence entre sa publication et le contexte politique dans lequel il intervient.
De son côté, le Haut-Commissariat au Plan défend cette réforme en expliquant qu’elle s’inscrit dans une modernisation de ses enquêtes sur le marché du travail et dans un alignement sur les normes statistiques internationales. L’institution précise que le concept de « chômage au sens strict » répond aux standards internationaux, tout en maintenant d’autres indicateurs permettant de mesurer les situations de vulnérabilité et les différentes formes de sous-utilisation de la main-d’œuvre. Selon cette nouvelle méthodologie, le taux de chômage s’est établi à 9,5 % au deuxième trimestre 2026 contre 10,8 % au trimestre précédent, avec des niveaux toujours plus élevés chez les jeunes, les femmes et les diplômés de l’enseignement supérieur, ainsi que des écarts persistants entre les milieux urbain et rural.
Au final, le débat semble avoir quitté le terrain des pourcentages pour investir celui de la confiance. La véritable question n’est plus seulement de savoir si le chômage est de 13 % ou de 9,5 %, mais de déterminer si les statistiques reflètent fidèlement le quotidien des citoyens ou si elles produisent désormais une autre lecture de cette réalité. Lorsque la méthode de calcul devient elle-même un objet de confrontation politique, les chiffres cessent d’être de simples indicateurs : ils deviennent les acteurs d’une bataille de récits où l’enjeu essentiel n’est plus seulement de mesurer la réalité, mais de convaincre que cette réalité est bien celle qui est racontée.


