dimanche, juillet 12, 2026
AccueilActualitésFouzi Lekjaa entre la lumière de la victoire et le silence de...

Fouzi Lekjaa entre la lumière de la victoire et le silence de la défaite… Quand l’image prend le pas sur la responsabilité

Dans le football comme en politique, les véritables dirigeants ne sont pas jugés dans les instants de gloire, mais dans les moments d’épreuve. Les victoires fabriquent naturellement des images éclatantes, tandis que les défaites révèlent la nature profonde du leadership, la solidité de l’engagement moral et la capacité d’un responsable à partager le poids de l’échec avec ceux qui se battent sur le terrain. C’est précisément ce que résume un vieil adage : « La victoire a mille pères, mais la défaite est orpheline. » Parfois, ce proverbe cesse d’être une simple sagesse populaire pour devenir un révélateur de la manière dont le pouvoir s’exerce au sein des institutions sportives et de la relation que leurs dirigeants entretiennent avec le succès comme avec l’échec.

La scène qui a suivi la victoire du Maroc face au Canada demeure, à cet égard, particulièrement éloquente. Le président de la Fédération Royale Marocaine de Football, Fouzi Lekjaa, est descendu sur la pelouse pour célébrer avec les joueurs.

Porté sur les épaules, omniprésent sur les photographies et les vidéos diffusées à travers les médias et les réseaux sociaux, il semblait incarner, aux yeux du public, l’un des artisans de cette réussite historique. En soi, rien d’anormal : il est légitime qu’un responsable partage la joie d’une institution qu’il dirige et célèbre une performance nationale. Mais cette image change radicalement de signification lorsqu’elle est confrontée à celle qui a suivi la défaite.

Après l’élimination face à la France, cette présence s’est soudainement évanouie. Là où les joueurs avaient le plus besoin d’un soutien symbolique, le président de la Fédération était absent. Aucune image de réconfort, aucun geste public de solidarité, aucune présence susceptible d’alléger le poids moral d’une élimination douloureuse. Le gardien Yassine Bounou, profondément marqué par la défaite malgré une prestation remarquable et un engagement total jusqu’au coup de sifflet final, est apparu seul face à son émotion. Dès lors, la question dépasse le simple protocole : pourquoi un responsable est-il toujours au premier rang lorsque son équipe triomphe, mais disparaît lorsque celle-ci tombe ?

Cette contradiction ouvre un débat qui dépasse largement le cadre d’un match de football. Elle renvoie à une culture administrative où le succès est souvent considéré comme un capital personnel à valoriser, tandis que l’échec est abandonné à ceux qui l’ont affronté sur le terrain. C’est une logique qui consiste à privatiser la réussite tout en collectivisant la responsabilité de l’échec. Lorsque les résultats sont positifs, les prétendants à la paternité du succès se multiplient ; lorsque les choses tournent mal, les joueurs et l’entraîneur se retrouvent seuls à porter le poids des critiques.

C’est ici que surgit la dimension institutionnelle de cette affaire. Une fédération sportive n’est pas seulement un organisme chargé d’organiser des compétitions ; elle est une institution d’intérêt public qui gère une part du capital symbolique de la nation. À ce titre, le comportement de ses dirigeants envoie un message sur la conception même de la responsabilité publique. Dans les institutions modernes, un dirigeant ne se mesure pas au nombre de photographies prises lors des célébrations, mais à sa capacité à protéger son équipe lorsque les critiques s’abattent sur elle et à assumer sa propre part de responsabilité lorsque les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes.

Le débat s’est d’ailleurs trouvé renforcé par les nombreuses spéculations apparues ces derniers mois autour d’éventuelles ambitions politiques prêtées à Fouzi Lekjaa, ainsi que par les commentaires évoquant une possible instrumentalisation des succès du football marocain dans la construction d’une image électorale. Certes, ces analyses relèvent de l’interprétation tant qu’elles ne reposent pas sur des faits établis. Mais il appartient aussi aux responsables eux-mêmes de nourrir ou de dissiper ces perceptions. Lorsqu’un dirigeant apparaît systématiquement dans les moments de victoire et s’efface dans ceux de la défaite, il est inévitable que l’opinion publique s’interroge : s’agit-il d’un attachement sincère à l’équipe nationale ou d’un attachement à l’image que procure la victoire ?

Ces interrogations dépassent la personne de Fouzi Lekjaa. Elles traduisent une attente plus profonde de la société envers ses élites dirigeantes. Le véritable leadership ne consiste pas à choisir les moments où la popularité est garantie, mais à demeurer présent lorsque le contexte devient difficile. La responsabilité publique ne peut être intermittente. Elle ne s’exerce pas uniquement sous les projecteurs.

Sur le plan social, les messages symboliques transmis par de telles attitudes dépassent largement le monde du sport. Les jeunes qui suivent la sélection nationale n’observent pas seulement les performances des joueurs ; ils observent également le comportement de ceux qui les dirigent. Lorsqu’ils voient un responsable s’associer à la victoire mais s’éloigner de la défaite, ils reçoivent inconsciemment une leçon sur l’exercice du pouvoir : récolter les bénéfices lorsque tout va bien et s’éclipser lorsque viennent les difficultés. Une telle représentation, si elle s’installe durablement, risque d’alimenter une culture où l’évitement de la responsabilité devient la norme plutôt que son assumation.

L’enjeu possède également une dimension économique. Le football contemporain est devenu une véritable industrie, un levier d’investissement, un instrument d’influence et un puissant vecteur d’image pour les États. La gestion de cette industrie repose sur la confiance, la gouvernance et la capacité à faire face aux crises. Une défaite n’est jamais la fin d’un projet sportif ; elle constitue au contraire le moment où la qualité du leadership est véritablement mise à l’épreuve. Les institutions capables de transformer l’échec en levier de réforme consolident leur crédibilité. Celles qui célèbrent les succès mais disparaissent lorsque surviennent les difficultés finissent, tôt ou tard, par affaiblir leur propre capital moral.

Au fond, chacun demeure libre d’apprécier le bilan de Fouzi Lekjaa à la tête de la Fédération, et nombreux sont ceux qui reconnaissent les progrès considérables réalisés par le football marocain ces dernières années, tant sur le plan des infrastructures que des résultats et du rayonnement international. Mais ces acquis n’exonèrent pas les responsables d’une réflexion sur la portée symbolique de leurs comportements. Dans le monde contemporain, l’image n’est plus un simple outil de communication ; elle est devenue une composante essentielle de l’action publique elle-même.

La véritable question n’est donc pas de savoir qui a gagné ou qui a perdu. Elle est ailleurs : où se trouve le dirigeant lorsque les projecteurs s’éteignent ?

Car le leadership ne consiste pas à être porté en triomphe après une victoire, mais à porter avec ses joueurs une part du poids de la défaite. Il ne s’agit pas seulement de récolter les fruits du succès lorsque tout le monde applaudit, mais d’avoir le courage de se tenir au premier rang lorsque vient le temps d’assumer les responsabilités. C’est à cet instant précis que l’image cesse d’être un instrument de communication pour devenir une véritable éthique de l’État et des institutions.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments