Quand les autres parlent du Maroc… c’est que le récit est en train de changer
Les propos du journaliste américain Nico Cantor, tenus sur le plateau de CBS Sports à propos de la Coupe du monde 2030, ne relevaient pas d’une simple réaction enthousiaste à l’égard d’un pays qui s’apprête à accueillir le plus grand événement sportif de la planète. Ils ne constituaient pas davantage une succession de compliments sur des stades, des trains ou des infrastructures modernes. Dans les grands médias internationaux, ce type de discours participe souvent à la construction d’une représentation collective. Il annonce la manière dont une nation commence à être perçue bien avant l’ouverture officielle de la compétition.
En réalité, ce que raconte Nico Cantor dépasse largement le football. Son intervention dessine les contours d’un nouveau récit international dans lequel le Maroc n’apparaît plus comme un simple coorganisateur aux côtés de l’Espagne et du Portugal, mais comme le pays qui suscite le plus de curiosité, celui qui pourrait être la véritable découverte de cette Coupe du monde.
C’est précisément là que réside la portée de son intervention.
Le journaliste commence par rappeler une évidence : le monde connaît déjà le football espagnol et portugais. Leur histoire, leurs clubs, leurs stades, leurs infrastructures et leur héritage européen appartiennent depuis longtemps à l’imaginaire collectif. Face à eux, le Maroc occupe une position différente. Il représente encore un territoire à découvrir. Mais loin d’en faire un handicap, Nico Cantor transforme cette relative méconnaissance en un formidable atout. Car, dans l’univers des grands événements internationaux, la surprise laisse souvent une empreinte plus profonde que la célébrité.
L’un des passages les plus révélateurs concerne le futur Grand Stade de Casablanca, qu’il présente comme le plus grand stade de football au monde. Derrière cette affirmation ne se cache pas seulement une donnée architecturale. Elle traduit une ambition beaucoup plus vaste : le Maroc ne cherche pas uniquement à accueillir une Coupe du monde ; il aspire à laisser une empreinte durable dans son histoire.
Mais le regard de Nico Cantor ne s’arrête pas aux infrastructures.
Ce qui retient surtout son attention, c’est la société marocaine elle-même. Lorsqu’il décrit des enfants discutant de tactique, jouant au football dans chaque quartier et vivant ce sport avec une passion quotidienne, il ne décrit pas un simple loisir populaire. Il raconte un pays où le football est devenu un langage commun, un élément de culture partagée, presque une composante de l’identité nationale.
À travers cette observation, il évoque ce qu’il appelle la « Grassroots Revolution », cette révolution de la formation et du développement à la base qui, selon lui, explique les performances historiques des Lions de l’Atlas lors du Mondial 2022 au Qatar. Le succès marocain ne serait donc pas le fruit du hasard ni d’un exploit isolé, mais l’aboutissement d’un travail méthodique, d’investissements continus et d’une vision à long terme.
Cependant, une lecture attentive révèle une dimension plus profonde encore.
Lorsque Nico Cantor compare le réseau ferroviaire marocain aux infrastructures américaines, allant jusqu’à affirmer qu’il rivalise avec les meilleurs standards européens, il ne parle pas simplement d’un train à grande vitesse. Il remet implicitement en question une représentation ancienne de l’Afrique.
Sa remarque – « Je n’arrive pas à croire que je sois dans un train en Afrique » – peut sembler flatteuse, mais elle révèle surtout l’existence d’un imaginaire occidental longtemps façonné par des stéréotypes associant le continent africain au retard des infrastructures et à l’insuffisance des investissements. Ce que son témoignage montre, c’est que le Maroc est aujourd’hui en train de déconstruire ces perceptions.
À partir de cet instant, le football cesse d’être le véritable sujet.
Le Maroc ne vend plus uniquement une compétition sportive. Il propose une expérience. Une expérience de voyage, de découverte, d’hospitalité et de modernité. Il présente au monde un modèle de développement fondé moins sur l’abondance des ressources naturelles que sur l’investissement dans les infrastructures, le capital humain et la puissance de son soft power.
Une autre phrase mérite une attention particulière : lorsque Nico Cantor affirme que le Maroc est probablement le pays hôte « le plus sous-estimé » de cette Coupe du monde.
Cette observation dépasse largement le cadre sportif. Elle traduit l’idée qu’une partie de l’opinion internationale continue de regarder le Royaume à travers des références anciennes, alors même que le pays connaît une transformation profonde de son positionnement géopolitique, économique et diplomatique.
Au fond, la Coupe du monde 2030 apparaît de plus en plus comme un véritable projet d’État.
Les investissements dans les lignes ferroviaires, les aéroports, les routes, les infrastructures hôtelières et les équipements sportifs ne sont pas destinés à un simple mois de compétition. Ils participent à la construction d’un nouvel écosystème économique, touristique et logistique, dont les effets pourraient se prolonger bien au-delà du dernier match.
Mais cette dynamique soulève également une interrogation essentielle.
Si le monde découvre aujourd’hui un Maroc en pleine mutation, le Royaume saura-t-il maintenir cette dynamique après 2030 ? Les investissements réalisés deviendront-ils un levier durable au service des citoyens, du développement territorial et de la croissance économique, ou certains risquent-ils de demeurer étroitement liés à l’événement sportif lui-même ?
C’est là que réside le véritable défi.
Car la réussite ne se mesurera ni au nombre de stades inaugurés, ni à la vitesse des trains, ni au volume des visiteurs accueillis. Elle dépendra de la capacité du Maroc à transformer cette opportunité historique en héritage durable, économique, social, culturel et institutionnel.
Depuis plusieurs années, le Royaume construit son image moins par les discours que par les réalisations. Dès lors, lorsque cette reconnaissance émane d’un journaliste influent d’un média international, son importance ne réside pas uniquement dans l’éloge. Elle traduit surtout le fait qu’un nouveau récit mondial est en train de s’écrire autour du Maroc.
C’est sans doute pourquoi la dernière phrase de Nico Cantor apparaît comme la plus significative de toutes :
« Je pense que beaucoup de gens vont tomber amoureux d’un pays passionné de football comme le Maroc. »
À première vue, cette formule peut sembler empreinte d’émotion. Pourtant, elle résume parfaitement le véritable pari du Royaume à l’horizon 2030 : faire en sorte que les visiteurs ne repartent pas seulement avec le souvenir d’une Coupe du monde réussie, mais avec une perception profondément renouvelée d’un pays qui aura choisi le football comme vecteur de sa transformation et comme langage universel pour redéfinir sa place dans le monde.


