vendredi, mai 29, 2026
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59 milliards de dirhams d’aides… et pourtant la vulnérabilité persiste : lutte contre la pauvreté ou simple gestion de la précarité ?

Au Maroc, il n’est plus nécessaire de lire les rapports des institutions internationales pour comprendre ce que signifie réellement la précarité… Il suffit d’entrer dans un marché populaire. Là, devant les prix des tomates, de l’huile, du lait ou de la viande, les citoyens découvrent chaque jour que leurs revenus sont devenus plus fragiles que les discours officiels, et que le pouvoir d’achat ressemble désormais à une petite flamme essayant de résister à un vent qui ne cesse de souffler. Pendant que les familles tentent de survivre jusqu’à la fin du mois, le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaa, annonce que le gouvernement a déboursé plus de 59 milliards de dirhams au profit des familles vulnérables depuis fin 2023 dans le cadre du système d’aide sociale directe. Un chiffre colossal qui pousse immédiatement l’opinion publique à poser une question simple mais dérangeante : si autant de milliards ont réellement été consacrés à la lutte contre la précarité… pourquoi la précarité est-elle toujours partout ?

Le paradoxe ne réside pas dans le montant annoncé, mais dans la réalité qui continue de défier les chiffres. L’État parle d’un chantier social stratégique couvrant près de 43 % des ménages marocains, d’aides mensuelles variant entre 500 et 1425 dirhams, d’accompagnement social et de parcours d’insertion économique. Mais la vie quotidienne raconte une autre histoire, beaucoup plus brutale. Les familles bénéficiant de ces aides peinent toujours à faire face à l’inflation, la classe moyenne glisse progressivement vers la vulnérabilité, et les jeunes sans emploi ne voient dans ces programmes qu’un moyen d’atténuer la douleur sans jamais traiter ses causes profondes. Comme si l’État s’efforçait de gérer les symptômes de la crise plutôt que ses racines.

Ce qui frappe également dans le discours gouvernemental, c’est que l’aide sociale n’est plus présentée comme une simple assistance financière, mais comme un projet visant à redéfinir la relation entre l’État et les catégories les plus fragiles. Les notions de « proximité », « accompagnateurs sociaux » ou encore « insertion économique » révèlent une évolution vers un appareil social permanent chargé de suivre les familles, d’encadrer leur quotidien et d’évaluer leurs engagements sociaux, éducatifs et sanitaires. Une interrogation plus profonde apparaît alors : assiste-t-on à un projet destiné à libérer les familles de la pauvreté… ou à une gestion institutionnelle durable de la précarité ?

Car au Maroc, le problème n’a jamais été uniquement le manque d’argent dans les foyers. Le véritable problème réside dans l’absence d’un modèle économique capable de produire de la richesse de manière équitable. Les aides financières peuvent temporairement contenir les tensions sociales, mais elles ne créent ni emplois durables, ni équilibre entre les salaires et le coût de la vie, ni véritable protection de la classe moyenne. Elles ne réduisent pas non plus les profondes fractures territoriales entre le Maroc utile et le Maroc oublié. Ainsi, les milliards paraissent immenses dans les rapports officiels, mais terriblement insuffisants face à l’ampleur silencieuse de la pauvreté.

Plus inquiétant encore, l’élargissement du nombre de bénéficiaires porte une signification ambiguë. Pour le gouvernement, atteindre des millions de familles prouve le succès et l’inclusivité de ce chantier social. Mais une autre lecture y voit surtout l’élargissement progressif de la vulnérabilité au sein même de la société marocaine. Lorsqu’une part aussi importante de la population dépend d’un soutien direct pour affronter les dépenses essentielles, la question ne concerne plus seulement l’efficacité d’un programme social, mais l’état réel du modèle économique et social du pays.

Au fond, les Marocains ne demandent pourtant rien d’extraordinaire. La majorité ne rêve ni de richesse soudaine ni de privilèges exceptionnels. Ils réclament simplement la possibilité de vivre dignement sans attendre un virement social à la fin du mois. Et c’est précisément ce qui transforme le débat sur l’aide sociale en un sujet bien plus vaste que des chiffres annoncés au Parlement ou des communiqués officiels évoquant des milliards de dirhams. Car ce débat touche finalement à l’image même de l’État : cherche-t-il à construire un citoyen économiquement autonome… ou un citoyen durablement dépendant du système d’assistance ?

C’est peut-être pour cela que cette phrase ironique largement relayée sur les réseaux sociaux paraît plus profonde qu’elle n’en a l’air : « Les familles vulnérables avant les milliards : vulnérables… après les milliards : vulnérables. » Car pour beaucoup, le véritable changement n’est pas la disparition de la précarité, mais sa transformation en une condition permanente administrée financièrement et bureaucratiquement. Comme si l’objectif n’était plus d’éliminer la pauvreté, mais simplement de la rendre supportable.

Et c’est peut-être là que surgit la question la plus inquiétante de toutes : si des dizaines de milliards de dirhams n’ont toujours pas permis de sortir durablement les familles de la précarité, alors le problème vient-il réellement de l’insuffisance des aides… ou d’un modèle économique entier qui produit la vulnérabilité plus rapidement que l’État ne produit des subventions ?

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