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« 502 amendements, 8 heures de tension et une profession en colère : comment l’État redessine silencieusement le pouvoir au sein du barreau marocain »

Dans de nombreux matins au sein des tribunaux marocains, la tension ne commence ni avec le juge ni avec le justiciable. Elle naît souvent dans les murmures qui traversent les couloirs de la « robe noire ». Des avocats parlent d’une profession qui n’est plus celle qu’ils ont connue, d’anciens magistrats attendent de nouvelles portes pour revenir au cœur de la machine judiciaire, tandis que de jeunes diplômés en droit observent leur rêve d’intégrer le barreau devenir peu à peu un terrain de confrontation politique et institutionnelle. Voilà pourquoi le débat autour du nouveau projet de loi sur la profession d’avocat n’a jamais été une simple discussion technique sur des articles juridiques. Il s’est transformé en une bataille beaucoup plus profonde autour d’une question centrale : qui détient aujourd’hui le pouvoir de façonner la justice au Maroc ?

Huit heures de discussions tendues au sein de la Commission de la justice, de la législation et des droits de l’Homme de la Chambre des représentants, plus de 502 amendements, et finalement un texte adopté par 16 voix contre 7. Derrière ces chiffres se cache en réalité l’une des plus fortes secousses qu’ait connues la profession depuis des années. Car lorsque le projet de loi 66.23 est adopté dans un climat de colère ouvertement affichée par les instances des avocats, cela révèle que la crise dépasse largement le cadre juridique pour toucher à la relation même entre l’État et un corps professionnel qui s’est toujours considéré comme l’un des derniers remparts de l’indépendance de la justice.

Depuis la fin de l’année 2025, lorsque le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi avait annoncé un « consensus » avec l’Association des barreaux du Maroc, beaucoup pensaient qu’une sortie de crise était proche. Mais très vite, la première version du texte a provoqué une véritable explosion interne au sein de la profession. Les avocats ont vu dans plusieurs dispositions une tentative de redéfinir les équilibres historiques du barreau et d’élargir l’influence du ministère de la Justice et du parquet général sur un espace qui relevait traditionnellement de l’autogestion professionnelle. En face, le ministère défend une autre lecture : celle d’une réforme nécessaire pour moderniser un système considéré comme incapable de suivre les mutations économiques, juridiques et sociales du pays.

Le plus révélateur dans cette confrontation, c’est qu’elle ne concerne pas uniquement les avocats. Elle traduit une transformation plus profonde dans la manière dont l’État marocain redéfinit ses rapports avec les corps intermédiaires. Depuis plusieurs années, le pouvoir semble vouloir reprendre la main sur des secteurs qui bénéficiaient historiquement d’une autonomie relative, qu’il s’agisse des professions judiciaires, des institutions représentatives ou même de certains espaces économiques. C’est dans ce contexte que la colère des bâtonniers contre l’article 123 prend tout son sens. La réorganisation de leur représentation au sein des conseils professionnels n’est pas perçue comme un simple ajustement électoral, mais comme une remise en cause symbolique du poids historique des élites traditionnelles du barreau.

Le projet révèle également une mutation profonde dans la philosophie d’accès à la profession. L’instauration d’une limite d’âge comprise entre 21 et 40 ans, l’obligation d’obtenir un master en droit et la création d’un institut spécialisé de formation des avocats traduisent clairement une volonté de renforcer la sélection et la professionnalisation du secteur. Officiellement, l’objectif est d’améliorer la qualité de la formation. Mais socialement, cette orientation ouvre des interrogations sensibles : la profession d’avocat risque-t-elle de devenir progressivement inaccessible aux classes moyennes et populaires ? Le nouveau parcours ne va-t-il pas accentuer les inégalités dans un pays où les diplômés en droit font déjà face à un chômage élevé ?

Le débat autour de la réduction de la période d’interdiction imposée aux anciens magistrats, fonctionnaires et représentants de l’autorité — ramenée de cinq à trois ans — a lui aussi cristallisé les tensions. Les opposants y voient un risque de conflits d’intérêts et de recyclage des réseaux d’influence à l’intérieur même des tribunaux. Le ministère, au contraire, défend une logique d’ouverture permettant de réintégrer des compétences juridiques expérimentées dans le secteur du barreau. Mais derrière ce débat technique se cache une question bien plus sensible : la société marocaine croit-elle encore à une séparation claire entre pouvoir, justice et défense ?

Parallèlement, une autre fracture est apparue : celle opposant les avocats aux universitaires. Lorsque des professeurs de droit ont manifesté devant le Parlement pour réclamer le droit d’accéder à la profession, le conflit a pris une nouvelle dimension. Les amendements accordant des exemptions importantes aux enseignants universitaires spécialisés en droit ont été perçus par une partie des avocats comme une tentative d’introduire de nouvelles élites dans un espace historiquement contrôlé par le barreau lui-même. Là encore, le débat dépasse le simple cadre corporatiste : il révèle une redistribution silencieuse de la légitimité juridique entre l’université et la profession judiciaire.

Mais peut-être que le changement le plus profond se trouve ailleurs : dans l’évolution même de l’image de l’avocat au sein de la société marocaine. L’article 33, qui élargit les compétences des avocats aux métiers de représentation sportive et artistique, à l’arbitrage, à la médiation et aux modes alternatifs de règlement des conflits, montre que la profession quitte progressivement le seul terrain du prétoire pour devenir un acteur global du marché des services juridiques. L’avocat n’est plus uniquement celui qui plaide devant le juge ; il devient aussi un opérateur économique dans un univers où le droit se transforme en industrie de services. Cette mutation peut ouvrir de nouveaux horizons économiques, mais elle soulève également une interrogation philosophique fondamentale : la profession d’avocat demeure-t-elle une mission de défense des droits ou devient-elle progressivement un simple segment du marché ?

Aujourd’hui, malgré l’adoption du texte, les tribunaux marocains donnent davantage l’impression de vivre une trêve fragile qu’une véritable sortie de crise. L’Association des barreaux du Maroc ne cache plus sa colère et les appels à de nouvelles mobilisations se multiplient déjà. De son côté, le ministère de la Justice considère cette réforme comme l’un des plus grands chantiers de modernisation de la justice marocaine.

Mais derrière les amendements, les articles et les compromis politiques, une interrogation plus profonde continue de planer sur tout le débat : lorsque l’État entreprend de redessiner une profession qui s’est toujours pensée comme indépendante du pouvoir, assiste-t-on réellement à une réforme de la justice… ou à une recomposition silencieuse des rapports de force au sein de l’un des derniers bastions professionnels capables de garder une certaine distance face à l’État ?

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