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« Quand l’État parle de croissance… la très petite entreprise marocaine cherche seulement à survivre »

Dans un café populaire d’une ville marocaine, un jeune entrepreneur faisait défiler sur son téléphone les annonces officielles autour du nouveau « Pacte des très petites, petites et moyennes entreprises », tout en consultant, presque au même moment, les messages de sa banque, les rappels fiscaux et les demandes de paiement de ses fournisseurs. Sur l’écran, de grands mots : « compétitivité », « croissance », « internationalisation », « création de valeur ». Devant lui pourtant, la réalité était toute autre : un compte fragilisé, des factures accumulées, et un dossier de soutien toujours bloqué dans les labyrinthes administratifs. À cet instant précis, deux Maroc semblaient coexister : celui du discours institutionnel et celui de l’économie quotidienne.

C’est peut-être là que réside le véritable sens du nouveau pacte lancé par le ministère de l’Industrie et du Commerce et la Confédération générale des entreprises du Maroc. Car derrière la présentation officielle d’une feuille de route destinée à accélérer la croissance et transformer les très petites entreprises en moteur de création d’emplois et de richesse, se cache une contradiction plus profonde : celle d’un modèle économique qui parle de compétitivité à des entreprises qui luttent encore simplement pour rester en vie.

La première contradiction apparaît dans les chiffres eux-mêmes. Les très petites entreprises représentent près de 97 % du tissu entrepreneurial marocain et emploient une part considérable de la main-d’œuvre nationale. Pourtant, ce sont elles qui restent les plus fragiles, les moins protégées et les plus exposées aux faillites. Lorsque plus de 52 000 entreprises ferment en une seule année — en majorité des très petites structures — la question dépasse largement l’évaluation d’un simple pacte économique. Elle devient une interrogation sur la nature même du modèle de développement économique marocain.

L’État parle aujourd’hui de « compétitivité » et « d’internationalisation », alors qu’une immense partie des très petites entreprises n’a même pas encore atteint un seuil minimal de stabilité financière ou administrative. Le langage de la croissance paraît parfois déconnecté de la réalité quotidienne de milliers d’entrepreneurs incapables d’obtenir un financement, de récupérer leurs créances ou même de supporter l’augmentation continue des charges fiscales et des coûts de fonctionnement. La très petite entreprise marocaine ne vit pas une crise d’expansion ; elle vit une crise de survie.

L’étude nationale intitulée « Le moteur en panne » n’était pas un simple rapport technique. Elle révélait au contraire qu’une grande partie de l’économie marocaine fonctionne sous pression permanente. Le problème ne se limite pas à l’accès au financement. Il touche à toute une architecture de blocages : lourdeurs administratives, retards de paiement, difficulté d’accès aux marchés publics, absence de protection sociale adaptée et système fiscal peu compatible avec la fragilité de ces structures. Plus inquiétant encore, une partie importante de ces entreprises évolue dans une zone grise entre secteur formel et informel, exclue du soutien réel tout en restant soumise à la pression fiscale et réglementaire.

C’est ici qu’apparaît l’une des dimensions les plus sensibles de ce dossier : le problème n’est pas seulement l’absence de programmes d’aide, mais le fait que les conditions d’accès à ces programmes semblent avoir été pensées selon des critères qui excluent précisément les très petites entreprises. Lorsque les mécanismes de soutien exigent des niveaux de chiffre d’affaires élevés, des garanties bancaires difficiles à fournir ou des procédures administratives complexes, le soutien cesse d’être un levier de justice économique pour devenir un système de sélection silencieuse au profit des acteurs déjà les plus solides.

La crise n’est donc pas uniquement technique ou financière ; elle est aussi philosophique et politique. L’État semble continuer à penser la très petite entreprise avec la logique de la grande entreprise. Or, les réalités sont radicalement différentes. La grande entreprise réfléchit en termes d’expansion de marché et de rentabilité ; la très petite entreprise réfléchit d’abord en termes de survie : éviter la faillite, retarder un chèque, maintenir l’activité un mois de plus. C’est cette fracture entre le langage institutionnel et la réalité économique qui donne au pacte son caractère profondément paradoxal.

À cela s’ajoute la question de la gouvernance et de la représentativité. Comment prétendre construire un pacte destiné aux très petites entreprises sans que leurs véritables représentants aient participé de manière effective à son élaboration ? Comment des structures représentant essentiellement les intérêts des grandes entreprises peuvent-elles parler au nom de millions de petits entrepreneurs vivant une réalité totalement différente ? Ici, le débat cesse d’être purement économique : il devient politique. Qui représente réellement le Maroc économique invisible ?

Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : dans la normalisation progressive de la fragilité. Beaucoup de très petits entrepreneurs ne rêvent plus de croissance, d’innovation ou de développement. Leur ambition s’est réduite à continuer d’exister. Et ce glissement psychologique est probablement plus grave encore que les statistiques de faillites, car il révèle une économie entrée dans une logique de défense permanente plutôt que dans une dynamique de projection vers l’avenir.

Pendant que le pacte parle de « résilience », de « structuration » et de « compétitivité », des revendications fondamentales restent sans réponse : l’application réelle des 20 % de marchés publics réservés aux petites structures, la révision d’une fiscalité passée de 10 % à 20 %, la suppression des conditions qui excluent des milliers d’entreprises des programmes d’investissement, ou encore la réforme des lenteurs administratives qui paralysent les dispositifs d’accompagnement comme Maroc PME. Pour les très petites entreprises, ces questions ne sont pas secondaires ; elles déterminent la frontière entre continuité et disparition.

Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si ce pacte est bon ou mauvais. La question est de savoir si l’État est prêt à reconnaître que la crise est plus profonde qu’un simple problème de financement ou de gouvernance. Car lorsqu’un pays sait que les entreprises les plus fragiles constituent l’immense majorité de son tissu économique, mais continue malgré cela à produire des politiques publiques dans une langue qui ne ressemble pas à leur réalité, alors le fossé entre discours et vécu devient lui-même un problème économique.

Et c’est peut-être là toute la contradiction marocaine : croire encore que parler de croissance suffit à produire de la croissance, et que multiplier les pactes peut remplacer la reconstruction des véritables conditions de justice économique et sociale. Peut-être est-ce pour cela qu’à mesure que le discours officiel élève le ton sur la compétitivité, de plus en plus d’entrepreneurs, eux, cherchent simplement une manière de survivre un jour de plus.

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