« 5000 dirhams pour un train en retard… quand une heure et demie devient une question de justice quotidienne au Maroc »
Dans les gares marocaines, le retard n’a plus vraiment l’apparence d’un événement exceptionnel. Quelques minutes supplémentaires sur le quai, des regards nerveux vers l’horloge, des appels rapides pour s’excuser, des rendez-vous qui s’effondrent silencieusement sous les roues d’un temps devenu incertain. Pour beaucoup de Marocains, le retard est progressivement devenu une partie normale du quotidien, presque une fatalité intégrée à la vie publique. Pourtant, parfois, une heure et demie suffit pour transformer un simple incident de transport en une affaire révélant quelque chose de beaucoup plus profond sur la relation entre le citoyen, l’institution et la justice au Maroc.
L’affaire examinée par le tribunal de commerce de Casablanca semblait, au premier regard, relativement simple : un avocat stagiaire avait manqué une expertise judiciaire à Témara en raison du retard d’un train de l’Office national des chemins de fer. Estimant avoir subi un préjudice professionnel, il décida de saisir la justice. Le tribunal lui accorda une indemnisation de 5000 dirhams, considérant que le transporteur portait la responsabilité du retard et des dommages qui en découlaient. Mais derrière cette décision judiciaire se cache une question bien plus vaste qu’un simple litige entre un voyageur et une entreprise publique.
Dans son raisonnement, le tribunal ne s’est pas limité à considérer l’affaire comme un simple incident technique ou un aléa du transport. Il a rappelé l’essence même de l’obligation juridique du transporteur. Selon les articles 479 et 480 du Code de commerce marocain, l’obligation de transport n’est pas une simple obligation de moyens, mais une obligation de résultat. Autrement dit, l’institution ne vend pas seulement un siège au voyageur ; elle lui vend aussi du temps : une heure d’arrivée, une régularité, la possibilité d’organiser sa vie personnelle et professionnelle autour d’un service censé être fiable. Et lorsque ce temps se dérègle, ce n’est pas seulement l’agenda du voyageur qui est affecté, mais aussi sa confiance dans le fonctionnement normal de la vie publique.
Mais derrière cette victoire judiciaire symbolique apparaît une autre réalité, plus délicate encore : que se serait-il passé si la victime n’avait pas été un avocat stagiaire maîtrisant les mécanismes juridiques ? Que se passerait-il pour un simple salarié, un ouvrier journalier, un étudiant ou un citoyen ordinaire ne possédant ni les connaissances ni les outils nécessaires pour engager une procédure judiciaire ?
C’est ici qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler le “coût caché de la justice”. Car l’existence d’un droit ne signifie pas automatiquement la capacité réelle d’y accéder. Engager une procédure contre une grande institution implique du temps, des démarches administratives, un suivi juridique, parfois des honoraires d’avocat, sans parler de la charge psychologique et sociale qu’implique un conflit judiciaire. Dans bien des cas, le citoyen se retrouve face à un choix silencieux : abandonner son droit ou entrer dans une bataille dont le coût peut dépasser le montant même de l’indemnisation espérée.
Ainsi, ces 5000 dirhams dépassent largement leur valeur financière. Ils deviennent le reflet d’une inégalité plus profonde devant l’accès à la justice. Car si le droit semble théoriquement accessible à tous, la capacité concrète à le mobiliser reste profondément inégale. Certains disposent du savoir, du temps et des réseaux professionnels nécessaires pour transformer un préjudice en dossier judiciaire ; d’autres n’ont que le silence, la résignation et le prochain train à attendre.
L’un des aspects les plus significatifs de cette affaire réside également dans le fait que le tribunal a reconnu l’existence d’un “préjudice moral” lié à l’atteinte au confort et à la sérénité du déplacement. Cette reconnaissance traduit une évolution importante dans la manière dont la justice marocaine appréhende désormais la notion de dommage. Car un retard ne se mesure pas uniquement en minutes perdues, mais aussi en anxiété, en occasions manquées, en désorganisation professionnelle, voire en perte de confiance envers les institutions publiques. Pourtant, une question demeure ouverte : comment mesurer psychologiquement et socialement le poids du temps perdu dans une société où le temps lui-même devient fragile et imprévisible ?
Au fond, cette affaire ne parle pas seulement d’un train en retard. Elle révèle une crise plus large du “temps social” au Maroc : le temps de l’administration, le temps de la justice, le temps des transports publics, le temps des services publics en général. Et lorsque l’un de ces temps se dérègle, les conséquences se propagent immédiatement dans la vie des citoyens : un employé perd une opportunité, un étudiant manque un examen, un patient rate un rendez-vous médical, un travailleur journalier perd une journée entière de revenu.
L’affaire met également en lumière le déséquilibre structurel entre le citoyen ordinaire et les grandes institutions. L’Office national des chemins de fer dispose d’un appareil juridique, administratif et assurantiel complexe ; le citoyen, lui, se retrouve souvent seul face à une structure possédant les ressources, l’expérience et les moyens de gérer les contentieux. Dans ce contexte, la décision judiciaire apparaît comme un message à double lecture : d’un côté, elle affirme le droit du voyageur à être indemnisé ; de l’autre, elle rappelle implicitement que l’accès à ce droit suppose une capacité de résistance et de maîtrise juridique que tous ne possèdent pas.
Le plus inquiétant peut-être est ailleurs : dans la normalisation progressive du dysfonctionnement. Les retards, les lenteurs administratives et les services publics défaillants cessent peu à peu d’être perçus comme des anomalies pour devenir des éléments ordinaires du quotidien. Et cette banalisation est probablement plus grave que le retard lui-même, car elle finit par affaiblir chez les citoyens l’idée même qu’ils ont droit à un service public respectueux de leur temps et de leur dignité.
Au final, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si 5000 dirhams constituent une indemnisation suffisante. La vraie question est plutôt celle-ci : pourquoi un citoyen doit-il engager une bataille judiciaire pour que l’on reconnaisse simplement que son temps a de la valeur ? Pourquoi le respect du temps devient-il une exception réparée par une indemnisation, au lieu d’être une règle naturelle dans la relation entre les institutions et la société ?
Peut-être parce que la crise marocaine ne concerne plus seulement les trains en retard. Elle touche désormais à quelque chose de plus profond : la manière dont une société reconnaît — ou non — la valeur humaine du temps public. Car dans les sociétés qui respectent réellement leurs citoyens, le préjudice ne se mesure pas uniquement en argent perdu, mais aussi en temps gaspillé, en sérénité brisée et en confiance fragilisée envers le fonctionnement normal de la vie collective.


