Plus de deux décennies après l’introduction de la langue amazighe dans le système éducatif marocain, la tutelle institutionnelle sur ce dossier reste au centre d’un débat intense. L’organisation Tmaïnout, avec la Coordination nationale des enseignants de la langue amazighe, a déposé un recours auprès du Médiateur du Royaume, pour questionner le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement préscolaire et des Sports sur le respect de ses engagements constitutionnels et légaux concernant l’enseignement de la langue amazighe, langue officielle de l’État.
Le recours révèle un écart flagrant entre la loi et sa mise en œuvre. Selon Hespress, « la réalité dans le secteur de l’éducation nationale montre de graves dysfonctionnements qui portent atteinte au droit fondamental, et l’enseignement de l’amazighe reste limité, voire inexistant, dans de nombreuses institutions scolaires, vidant le principe de l’officialité de tout contenu pratique ».
Les deux parties plaignantes soulignent également l’exclusion persistante des enfants de la communauté marocaine résidant à l’étranger, alors que des mesures sont prises pour l’enseignement de l’arabe. Cette situation soulève des questions sur une discrimination injustifiée entre les deux langues officielles et relance le débat sur l’égalité linguistique, condition de l’intégrité de l’identité nationale.
La situation professionnelle des enseignants constitue un autre indicateur majeur du dysfonctionnement. Ces enseignants subissent une pression professionnelle excessive, devant assurer parfois plus de huit classes, et jusqu’à 24 heures par semaine, ce qui affecte directement la qualité de l’enseignement et le suivi des élèves. Certains sont également obligés d’enseigner des matières en dehors de leur spécialité, notamment dans certaines “écoles pionnières”, reflétant une marginalisation pratique de l’amazighe dans la conception pédagogique.
Le secteur privé n’est pas épargné : l’enseignement de l’amazighe dépend souvent du choix de l’établissement ou des parents, ce qui constitue une violation claire du principe d’égalité linguistique et crée une discrimination selon le type d’institution scolaire.
Le recours critique aussi les données officielles inexactes ou incomplètes concernant le taux de généralisation de l’enseignement de l’amazighe, souvent présentées sans corrélation avec le nombre réel d’enseignants spécialisés ni avec celui des établissements et niveaux réellement concernés, depuis la sortie de la première promotion d’enseignants spécialisés en 2012.
Dès lors, une question majeure se pose : le Médiateur du Royaume joue-t-il réellement son rôle de contrôle ? L’expérience montre que l’intervention du Médiateur se limite souvent à transmettre les réponses des ministères ou administrations, sans fournir de preuves concrètes des résultats obtenus : combien de dossiers ont été réellement résolus ? Quels problèmes restent en suspens ? Comment la situation des citoyens, enseignants ou institutions a-t-elle été améliorée ?
Les deux entités plaignantes attendent du Médiateur :
- L’obligation de l’enseignement de l’amazighe dans tous les établissements publics et privés, à tous les niveaux et sans distinction, avec un accès équitable pour les enfants de la diaspora marocaine.
- La régulation des charges des enseignants, afin de garantir la qualité de l’enseignement et l’équité professionnelle, et l’arrêt de toute mission en dehors de la spécialité.
- L’adoption de critères objectifs et vérifiables pour évaluer le chantier éducatif, incluant le nombre d’enseignants spécialisés, d’établissements, de classes et d’heures effectives, ainsi que la continuité pédagogique.
Le défi majeur reste de transformer le Médiateur d’un simple transmetteur de papiers en un acteur véritable, générant des résultats concrets sur le terrain. Les articles de presse quotidiens ne suffiront pas à améliorer la situation des citoyens sans changements tangibles, contrôle réel et transparence totale dans les chiffres et réalisations.
C’est un test décisif pour l’institution tutelle et le Médiateur, où le simple discours ne suffit plus. Les citoyens attendent des résultats concrets et des solutions pratiques pour mettre fin à l’isolement et au retard de l’amazighe dans l’éducation marocaine, après plus de 23 ans de tentative de généralisation.


