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460 millions de dirhams pour une cité du jeu vidéo à Rabat… et quel investissement pour les champions du sport marocain ?

La question que soulève le projet de loi de finances 2027 ne se limite pas à la décision de consacrer des moyens importants à la création d’une cité dédiée à l’industrie du jeu vidéo à Rabat. Elle concerne plus largement les choix qui orientent l’investissement public dans les secteurs de la jeunesse, ainsi que les critères retenus par le gouvernement pour hiérarchiser les priorités entre les industries numériques et les disciplines sportives modernes, qui constituent elles aussi des secteurs économiques internationaux, compétitifs et créateurs d’opportunités.

Les chiffres communiqués par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et des Sports placent le projet « Rabat Gaming City » au premier plan, avec un coût global annoncé de 460 millions de dirhams, dont 160 millions déjà mobilisés. À cela s’ajoute le programme « Gamification Lab », développé en partenariat avec CDG Invest, doté d’une enveloppe globale de 10 millions de dirhams pour la période 2027-2029.

Une distinction financière mérite toutefois d’être précisée : les 460 millions de dirhams correspondent au coût global du projet et non à une dépense annuelle inscrite intégralement au budget de 2027. De même, les 160 millions annoncés comme mobilisés ne signifient pas que les travaux sont achevés ni que l’ensemble des installations est déjà opérationnel.

D’un projet de 260 à 460 millions de dirhams : ce qui a changé

Rabat Gaming City n’est pas une initiative apparue avec le projet de loi de finances 2027. Le projet avait déjà été présenté en 2022 par le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, avec un coût initial annoncé de 260 millions de dirhams. Il prévoyait alors la mise à disposition d’un terrain d’environ cinq hectares, destiné à accueillir des entreprises internationales, des studios de développement et des structures marocaines spécialisées dans la production de jeux vidéo.

À l’époque, les projections ministérielles évoquaient la possibilité de créer entre 3 000 et 4 000 emplois à long terme, notamment pour des ingénieurs et des professionnels spécialisés dans la conception et le développement de jeux électroniques.

Le coût global est ensuite passé de 260 à 460 millions de dirhams, soit une augmentation de 200 millions, représentant près de 77 % du montant initial.

Dans une déclaration rapportée par Médias24 le 28 octobre 2026, le ministre Mohamed Mehdi Bensaid a expliqué cette augmentation par l’intégration d’une nouvelle infrastructure : une salle dédiée aux compétitions d’esport, baptisée « Esport Arena ». Le même média évoquait le lancement des travaux préparatoires et l’objectif d’une ouverture avant 2030.

Cette évolution appelle plusieurs précisions. Quelle part des 460 millions est consacrée aux infrastructures de production et d’accompagnement des studios marocains ? Quelle part revient aux équipements destinés aux compétitions et aux événements ? La cité sera-t-elle principalement un espace de création et d’exportation de contenus numériques marocains ou une infrastructure d’accueil de manifestations internationales ?

Les informations publiées ne permettent pas encore de disposer d’une ventilation comptable complète du budget entre les différentes composantes du projet. Elles ne fournissent pas non plus une liste définitive des entreprises qui s’y installeront ni un calendrier détaillé de mise en exploitation de l’ensemble des équipements.

Les 3 000 à 4 000 emplois annoncés en 2022 restent donc des objectifs prévisionnels, et non des emplois effectivement créés.

L’enjeu est désormais de mesurer ce que cet investissement produira réellement : des entreprises compétitives, des emplois durables, une production nationale exportable et une véritable filière industrielle.

Le jiu-jitsu brésilien : des champions marocains, mais quelle politique d’accompagnement ?

En parallèle, certaines disciplines sportives modernes continuent d’évoluer avec des moyens limités, alors même qu’elles ont démontré leur capacité à produire des champions et à ouvrir aux jeunes Marocains les portes des compétitions internationales.

Le jiu-jitsu brésilien (Brazilian Jiu-Jitsu) ne se réduit plus à une pratique confidentielle dans quelques salles spécialisées. Il est devenu une discipline internationale structurée autour de fédérations, d’organisations, de championnats mondiaux, de circuits professionnels et d’opportunités économiques liées à la formation, aux académies et aux événements sportifs.

Le parcours de Saif-Eddine Houmine illustre cette présence marocaine dans les compétitions internationales. En 2024, il a été déclaré champion du monde dans la catégorie des poids super-lourds lors des championnats de l’International Brazilian Jiu-Jitsu Federation (IBJJF), à la suite de la disqualification des deux premiers concurrents pour des infractions liées au dopage.

Il convient de préciser que Houmine, d’origine marocaine, résidait et s’entraînait en France. Son parcours soulève ainsi une question importante : dans quelle mesure le système sportif national est-il capable d’accompagner les talents marocains, de leur offrir des conditions de préparation professionnelle et de leur permettre de progresser sans devoir nécessairement chercher à l’étranger les structures et les moyens qui leur font défaut ?

Le sujet dépasse le cas d’un seul athlète. Il concerne la capacité du Maroc à construire une filière de formation, à soutenir les clubs, à qualifier les entraîneurs et à organiser des compétitions nationales suffisamment structurées pour alimenter le haut niveau.

À une échelle continentale, le Maroc a également enregistré des résultats significatifs dans d’autres disciplines de combat. En avril 2025, la sélection nationale de muay-thaï a remporté le championnat d’Afrique organisé à Tripoli, avec un bilan de 14 médailles, dont 11 en or, selon les informations rapportées par TelQuel.

Ces résultats témoignent de l’existence de compétences sportives nationales dans des disciplines qui méritent une politique d’accompagnement plus structurée.

La question n’est donc pas de supprimer le projet de cité du jeu vidéo ni de priver les jeunes des possibilités d’emploi offertes par les industries numériques. Elle porte sur un autre principe : pourquoi l’État est-il en mesure de définir un projet stratégique pour l’industrie du jeu vidéo et de mobiliser plusieurs centaines de millions de dirhams, alors qu’aucune vision d’investissement comparable n’apparaît clairement dans les informations disponibles pour le développement des disciplines sportives modernes ?

Un athlète formé dans un environnement professionnel acquiert bien davantage que des capacités physiques. Il apprend la discipline, le respect des règles, la maîtrise de soi, la persévérance et le sens des responsabilités. Ces compétences peuvent également constituer un socle pour de futurs parcours dans l’encadrement, l’entraînement et la gestion des institutions sportives.

Une question de politique publique : pourquoi ne pas évaluer la production de champions avec les mêmes exigences ?

La comparaison prend une autre dimension lorsqu’on examine les orientations affichées par l’administration marocaine chargée du sport.

Le ministère de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports présente parmi ses missions le soutien au sport de haut niveau, l’amélioration des conditions de préparation de l’élite, l’accompagnement des fédérations et la mise à disposition des infrastructures, de l’encadrement et des moyens logistiques nécessaires à la compétition internationale.

La réforme du système de soutien aux fédérations repose également sur des critères d’évaluation des performances et des résultats. Parmi les indicateurs évoqués figurent les médailles obtenues, le nombre de pratiquants affiliés, le développement des catégories de jeunes et la contribution à l’inclusion sociale. Les informations ministérielles font état de la publication des statuts de 48 fédérations sportives nationales après validation administrative, dans le cadre du processus de mise à niveau de ces structures.

Ces critères peuvent servir de base à une politique sportive plus précise. Encore faut-il leur donner une traduction budgétaire transparente : combien chaque discipline reçoit-elle réellement ? Combien de sportifs bénéficient des programmes ? Quelle part des ressources est consacrée à la formation ? Quels résultats sont obtenus au regard des financements mobilisés ?

Il serait toutefois inexact de présenter les 460 millions de dirhams de Rabat Gaming City comme la preuve définitive d’une préférence budgétaire pour les jeux vidéo au détriment du sport. Il s’agit d’un investissement global dans un projet comportant plusieurs infrastructures, et les données disponibles ne permettent pas d’établir une comparaison comptable directe avec les crédits attribués aux fédérations sportives, au jiu-jitsu brésilien ou aux autres disciplines de combat.

L’absence de cette comparaison ne dispense cependant pas les pouvoirs publics de la fournir. Les citoyens ont le droit de comprendre comment les priorités sont définies et selon quels critères les ressources publiques sont réparties entre les nouveaux secteurs économiques et les disciplines sportives qui produisent déjà des résultats internationaux.

Le jeu vidéo n’est pas une maladie, mais son développement appelle aussi une responsabilité publique

Une autre confusion doit être évitée. Les jeux vidéo ne constituent pas en eux-mêmes une maladie, et le développement d’une industrie nationale du jeu vidéo ne signifie pas que l’État investit dans la production de l’addiction.

Ce secteur peut représenter une véritable opportunité dans les domaines de la programmation, du design, de l’intelligence artificielle, de l’animation, de la création graphique et du marketing numérique. Il peut également permettre au Maroc de passer progressivement du statut de consommateur de productions étrangères à celui de producteur de contenus capables de conquérir les marchés internationaux.

L’Organisation mondiale de la santé distingue clairement la pratique des jeux vidéo du trouble du jeu vidéo, inscrit dans la classification internationale des maladies, ICD-11.

Ce trouble ne se diagnostique pas simplement parce qu’une personne passe plusieurs heures à jouer. Il suppose notamment une perte de contrôle sur le comportement de jeu, une priorité accordée au jeu au détriment d’autres activités et la poursuite de cette pratique malgré ses conséquences négatives, avec des répercussions importantes sur la vie personnelle, familiale, sociale, scolaire ou professionnelle. Le comportement doit généralement être observé sur une période d’au moins douze mois.

L’OMS souligne que ce trouble concerne une proportion limitée des personnes qui jouent aux jeux vidéo, et non l’ensemble des joueurs.

Il n’y a donc aucune raison de présenter l’investissement dans cette industrie comme un investissement dans l’addiction. Les documents consultés ne permettent pas davantage d’affirmer que le projet Rabat Gaming City prévoit la construction d’hôpitaux destinés au traitement de cette dépendance.

En revanche, le développement de l’usage numérique impose parallèlement des politiques de prévention, de sensibilisation et de protection des enfants et des jeunes contre les usages problématiques des technologies.

L’objectif devrait être de développer une industrie numérique compétitive tout en intégrant ses dimensions éducatives, sociales et sanitaires.

La question qui doit parvenir au Parlement

La mobilisation de 460 millions de dirhams pour Rabat Gaming City exige des indicateurs précis sur le rendement économique attendu : nombre d’entreprises marocaines bénéficiaires, emplois effectivement créés, part de la production nationale, volume des exportations numériques et pérennité des activités implantées.

Dans le même esprit, une vision financière et institutionnelle devrait être élaborée pour le développement du jiu-jitsu brésilien et des autres disciplines de combat : centres régionaux d’entraînement, académies destinées aux jeunes, programmes de préparation des champions, prise en charge des participations aux compétitions internationales, qualification des entraîneurs et des arbitres, ainsi que mécanismes transparents de soutien aux fédérations et aux clubs.

Une telle politique devrait également intégrer le développement de l’économie du sport : organisation de compétitions, attraction des investisseurs, commercialisation des droits de diffusion, sponsoring et création d’emplois dans l’entraînement, la gestion, le marketing et la production médiatique sportive.

La question financière ne suffit pas. La gouvernance, la répartition des opportunités et la simplification des procédures administratives sont tout aussi déterminantes. Certaines disciplines peuvent disposer de talents, de pratiquants, de champions et d’initiatives prometteuses sans parvenir à franchir un nouveau palier, faute de structures adaptées, d’encadrement et de financements réguliers.

La question s’adresse désormais au gouvernement, au ministère de tutelle et au Parlement :

Si l’État est capable de mobiliser 460 millions de dirhams pour construire un écosystème dédié à l’industrie du jeu vidéo, pourquoi ne voit-on pas une ambition comparable pour une stratégie nationale de développement des sports de combat modernes, dans lesquels le Maroc dispose déjà de champions, de talents et d’un potentiel important auprès de sa jeunesse ?

Le Maroc dispose-t-il d’une véritable stratégie pour produire des champions, ou certains projets économiques nouveaux avancent-ils simplement plus rapidement que des disciplines sportives qui attendent depuis des années des infrastructures, un encadrement et des financements réguliers ?

L’enjeu ne devrait pas être de choisir entre un programmeur marocain qui développe un jeu vidéo et un athlète marocain qui remporte un championnat du monde. Tous deux méritent des conditions réelles de réussite. Mais les pouvoirs publics doivent expliquer pourquoi certains projets bénéficient d’une mobilisation financière aussi rapide, tandis que plusieurs disciplines sportives cherchent encore leur place dans la cartographie de l’investissement public.

Le Maroc a besoin d’une industrie numérique capable de produire et d’exporter. Il a également besoin d’une industrie sportive capable de former des champions, de créer de la valeur économique et d’offrir aux jeunes des parcours professionnels et sociaux durables.

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