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173 000 emplois disparaissent en trois mois… L’industrie marocaine compense partiellement le recul de l’agriculture et des services, tandis que le chômage des jeunes approche du tiers

Lecture des chiffres du Haut-Commissariat au Plan : recul de l’emploi dans les campagnes, aggravation du chômage féminin et nouvelle épreuve pour la capacité de l’économie marocaine à transformer la croissance et l’investissement en emplois durables.

Il n’aura fallu que trois mois pour que le marché du travail marocain enregistre un net retournement de sa dynamique. Entre le deuxième et le troisième trimestre de 2026, le nombre de personnes exerçant un emploi rémunéré a diminué de 173 000, soit une baisse de 1,6 %, pour s’établir à 10,470 millions de personnes, contre environ 10,643 millions au trimestre précédent. Dans le même temps, le nombre de chômeurs au sens strict est passé de 1,121 million à 1,224 million, tandis que le taux de chômage progressait de 9,5 % à 10,5 %.

Ces chiffres, publiés par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) dans sa note d’information du 3 novembre 2026 sur la situation du marché du travail, ne décrivent pas uniquement une hausse conjoncturelle du chômage. Ils mettent en évidence un recul simultané de l’emploi et une difficulté persistante du marché à absorber les personnes qui cherchent à y accéder, avec des disparités importantes selon les territoires, les secteurs économiques et les catégories sociales. Leur interprétation exige toutefois une distinction essentielle : il s’agit d’une comparaison entre deux trimestres successifs. Elle ne signifie ni que l’économie marocaine a perdu 173 000 emplois permanents sur une année, ni que tous ces emplois ont disparu dans les mêmes conditions. Le HCP rappelle lui-même que les variations trimestrielles peuvent résulter de facteurs structurels, saisonniers et conjoncturels.

La répartition sectorielle des pertes apporte un éclairage déterminant. L’agriculture, la forêt et la pêche ont enregistré une perte nette de 145 000 emplois, soit près de 84 % de la baisse totale observée à l’échelle nationale. Les services ont également perdu 96 000 emplois, tandis que le secteur du bâtiment et des travaux publics a enregistré un recul de 3 000 postes. À l’inverse, l’industrie a créé 69 000 emplois supplémentaires, soit une progression de 4,8 %.

Cette ventilation permet de dépasser le seul chiffre des 173 000 emplois perdus. L’industrie n’a pas connu de contraction durant ce trimestre ; elle a, au contraire, enregistré une évolution positive. Mais ses gains n’ont pas suffi à compenser les pertes des autres secteurs. Quant à l’agriculture, qui emploie encore 2,425 millions de personnes, soit 23,2 % de l’ensemble des actifs occupés rémunérés, elle continue de peser fortement sur les fluctuations nationales de l’emploi, notamment dans les zones rurales où elle représente 54,1 % des emplois.

Le recul n’a pas été réparti de manière uniforme sur le territoire. Sur les 173 000 emplois nets perdus, 148 000 concernent le milieu rural, contre 25 000 dans les villes. Autrement dit, les campagnes concentrent environ 85,5 % de la baisse enregistrée. Le taux d’emploi rémunéré y est passé de 41,6 % à 40 %, alors que le recul a été beaucoup plus limité en milieu urbain, où il est passé de 36,3 % à 36 %.

Ces résultats ne suffisent pas, à eux seuls, à établir que l’économie rurale serait entrée dans une phase de destruction structurelle de l’emploi. Mais la concentration des pertes dans les territoires où l’activité agricole occupe une place centrale remet au premier plan la vulnérabilité d’un modèle d’emploi fortement exposé aux variations de la production agricole et aux cycles saisonniers. Le recul simultané des services mérite également attention. Ce secteur, qui rassemble plus de 49 % des personnes ayant un emploi rémunéré, n’a pas été en mesure de compenser les pertes observées ailleurs. La progression industrielle, malgré son importance, ne s’est donc pas encore traduite par une capacité de compensation suffisante à l’échelle de l’ensemble de l’économie.

Le chômage a, pour sa part, augmenté de 103 000 personnes en un seul trimestre, passant de 1,121 million à 1,224 million. Le taux national s’est établi à 10,5 %, mais cette moyenne dissimule des écarts territoriaux importants. En milieu urbain, il a atteint 12,5 %, contre 6,9 % en milieu rural. L’augmentation a toutefois été plus marquée dans les campagnes, avec une hausse de 1,5 point, contre 0,6 point dans les villes.

La progression du chômage rural prend une dimension particulière lorsqu’elle est rapprochée de la perte de 148 000 emplois dans ce même milieu. Le problème ne se limite plus au nombre de personnes à la recherche d’un travail : il concerne également la diminution des possibilités d’emploi rémunéré dans les territoires où l’activité agricole demeure une source majeure de revenus. Il faut néanmoins éviter de confondre les deux indicateurs. Le passage d’une personne de l’emploi au chômage, ou de l’emploi à l’inactivité, répond à des critères statistiques précis. Les seuls soldes nets ne permettent pas de reconstituer les trajectoires individuelles.

Les écarts deviennent plus prononcés lorsqu’on examine les catégories d’âge. Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans est passé de 27,2 % à 30,5 %, soit une hausse de 3,3 points en un trimestre. Pour les personnes âgées de 25 à 34 ans, il a atteint 16 %, contre 14,5 % au trimestre précédent.

Un autre indicateur mérite cependant une attention particulière : le taux d’emploi rémunéré des 15-24 ans n’a pas dépassé 16,2 %, le niveau le plus faible parmi les catégories d’âge examinées par le HCP. Mis en regard du taux de chômage de 30,5 %, ce chiffre révèle les difficultés rencontrées par une partie des jeunes dans le passage de la formation à l’insertion professionnelle. Cela ne signifie pas que tous les jeunes qui ne travaillent pas sont au chômage, puisque certains poursuivent leurs études ou une formation. Mais parmi ceux qui participent effectivement au marché du travail, la probabilité de ne pas trouver d’emploi demeure particulièrement élevée.

La situation apparaît encore plus clairement à travers l’indicateur composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre. Celui-ci atteint 44,5 % chez les jeunes de 15 à 24 ans, contre 30,5 % pour le seul taux de chômage. L’écart entre les deux chiffres n’est pas une simple différence de calcul. L’indicateur composite inclut, en plus des chômeurs, d’autres personnes dont les besoins en emploi ne sont pas satisfaits, notamment celles relevant de la main-d’œuvre potentielle ou confrontées à une insuffisance de la durée du travail. Mesurer la situation des jeunes uniquement à travers le chômage revient donc à laisser une partie importante du phénomène en dehors de l’analyse.

Pour les femmes, le taux de chômage est passé de 14,8 % à 16,7 %, soit une progression de 1,9 point, contre une hausse de 8,1 % à 8,7 % chez les hommes. L’indicateur composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre atteint, quant à lui, 28,5 % chez les femmes, contre 17 % chez les hommes.

Mais la situation des femmes ne peut être comprise à partir du seul taux de chômage. Leur taux d’activité ne dépasse pas 18,1 %, contre 65,6 % pour les hommes. Elles ne représentent par ailleurs que 20,2 % de l’ensemble des personnes ayant un emploi rémunéré. Ces écarts révèlent une difficulté qui dépasse la seule recherche d’un poste : une part importante des femmes ne participe pas statistiquement à la population active et n’apparaît donc pas dans le taux de chômage, même lorsqu’elle rencontre des obstacles à son entrée sur le marché du travail.

La situation des diplômés appelle également une lecture qui dépasse les impressions immédiates. Le taux de chômage atteint 18,1 % parmi les titulaires de diplômes supérieurs, soit exactement le même niveau que celui enregistré chez les détenteurs de diplômes de niveau moyen. Il s’établit à 11,6 % pour les personnes disposant de diplômes de niveau fondamental, contre 4,7 % pour celles qui ne possèdent aucun diplôme.

Ces chiffres ne signifient pas que l’éducation conduit au chômage. Ils ne permettent pas non plus de comparer directement les perspectives professionnelles de toutes les catégories sans tenir compte des taux d’activité, de la nature des qualifications et des secteurs qui les absorbent. Ils mettent néanmoins en évidence la question de l’adéquation entre les formations et les besoins de l’économie. Lorsque le chômage des diplômés du supérieur atteint le même niveau que celui des diplômés de niveau moyen, l’efficacité du passage de la formation à l’emploi et la pertinence des programmes éducatifs et professionnels par rapport à la demande économique deviennent des sujets qui nécessitent une évaluation détaillée, au-delà du simple décompte des diplômés ou des annonces de création d’emplois.

Le HCP apporte un autre indicateur qui élargit encore le champ de l’analyse. Le nombre de personnes concernées par au moins une forme de sous-utilisation de la main-d’œuvre — chômage au sens strict, main-d’œuvre potentielle ou sous-emploi lié à la durée du travail — avoisine 2,4 millions au troisième trimestre, en hausse de 80 000 personnes par rapport au deuxième trimestre. Le taux composite correspondant s’établit à 19,6 % au niveau national, contre 18,9 % précédemment.

Par ailleurs, le taux combinant le chômage au sens strict et la main-d’œuvre potentielle atteint 15,7 %, tandis que celui qui associe chômage et sous-emploi lié à la durée du travail s’établit à 14,6 %. Il s’agit de trois indicateurs distincts, construits à partir de composantes différentes. Ils ne peuvent donc être utilisés comme des chiffres interchangeables ni comme des variantes du seul taux national de chômage.

Cette évolution des indicateurs intervient alors que le HCP a remplacé l’ancienne Enquête nationale sur l’emploi par une nouvelle enquête sur la main-d’œuvre. La révision méthodologique vise à ne plus limiter l’observation du marché du travail au chômage, mais à intégrer également la main-d’œuvre potentielle et le sous-emploi. Le nouvel outil définit l’emploi comme une activité exercée en contrepartie d’une rémunération ou d’un profit individuel ou familial. Il retient également une définition stricte du chômage, qui suppose l’absence d’emploi, une recherche active de travail et la disponibilité pour occuper un poste.

La réforme s’accompagne d’une augmentation de l’échantillon annuel, passé de 90 000 à 135 000 ménages, ainsi que d’une actualisation de la base de sondage à partir des résultats du Recensement général de la population et de l’habitat de 2024. Le HCP a également introduit un nouveau système de rotation des ménages, permettant de suivre une partie de l’échantillon entre les trimestres et les années. L’objectif annoncé est d’améliorer la précision des indicateurs, notamment aux niveaux régional et provincial, et de mieux mesurer les différentes formes de précarité et de sous-utilisation de la main-d’œuvre.

Ce changement a une conséquence méthodologique importante : le taux de chômage de 10,5 % ne peut pas être comparé directement aux taux publiés auparavant selon l’ancienne enquête, comme si les méthodes de mesure étaient restées identiques. La comparaison avec les séries historiques doit passer par les indicateurs recalculés selon les nouvelles définitions, dont le HCP a publié des versions provisoires destinées à être améliorées avant leur stabilisation définitive. En revanche, la comparaison entre les deuxième et troisième trimestres de 2026 repose sur le même dispositif statistique.

La portée de ces données dépasse la question statistique, puisqu’elles replacent les politiques publiques de l’emploi devant leurs résultats concrets. Le Maroc mise sur les investissements dans les infrastructures, le développement industriel, l’attraction des capitaux et la dynamisation des services. Pourtant, la création d’emplois durables demeure un défi que les seuls taux de croissance ne permettent pas de résoudre. Dans son rapport consacré au Maroc, publié en mars 2026, le Fonds monétaire international soulignait déjà que la création d’emplois durables constituait une priorité urgente, en la reliant notamment au dynamisme du secteur privé, à l’amélioration des conditions de concurrence, à la réforme du marché du travail et au renforcement du capital humain.

Les chiffres du troisième trimestre ne permettent pas, à eux seuls, de dresser un bilan définitif des politiques gouvernementales. Ils ne démontrent pas davantage que les investissements industriels seraient dépourvus d’effets sur l’emploi : l’industrie a effectivement créé 69 000 postes nets. Ils imposent cependant de distinguer le volume des investissements annoncés du nombre d’emplois effectivement créés, de leur nature, de leur stabilité et de la capacité des nouveaux secteurs à intégrer les jeunes, les femmes et les diplômés.

Les disparités régionales montrent également les limites d’une lecture fondée uniquement sur la moyenne nationale. La région de Guelmim-Oued Noun affiche le taux composite de sous-utilisation de la main-d’œuvre le plus élevé, à 38,7 %, suivie de l’Oriental avec 28,3 %. À l’autre extrémité, la région de Dakhla-Oued Eddahab enregistre un taux de 9,2 %, un résultat que le HCP classe toutefois parmi les estimations à interpréter avec prudence en raison de leur signification statistique moyenne. La région de Guelmim-Oued Noun présente également le taux de chômage au sens strict le plus élevé, à 17,2 %, contre 4,6 % à Dakhla-Oued Eddahab, résultat lui aussi assorti d’une réserve statistique.

La véritable portée de ces chiffres se mesurera au cours des prochains trimestres. Il faudra déterminer si le recul de l’emploi agricole demeure lié à des facteurs saisonniers, si l’industrie poursuit sa progression en matière de création de postes et si les services retrouvent leur capacité d’absorption de la main-d’œuvre, alors même qu’ils représentent près de la moitié des personnes ayant un emploi rémunéré. La capacité de l’économie à intégrer les jeunes et les femmes restera également un indicateur central pour évaluer dans quelle mesure l’investissement et la croissance se traduisent effectivement en opportunités professionnelles.

Le HCP ne s’est donc pas limité à publier un nouveau taux de chômage. Il a présenté une image plus large du nombre de personnes privées d’emploi, de celles qui restent en marge du marché du travail et de celles qui travaillent sans bénéficier d’une durée d’activité suffisante. C’est dans la répartition de ces situations, bien davantage que dans une moyenne nationale isolée, que se dessine aujourd’hui la réalité du marché du travail marocain.

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