Le vote du programme gouvernemental n’a pas été le seul fait marquant de la séance parlementaire du jeudi 22 octobre 2026. Derrière les échanges tendus entre Fatima Zahra Mansouri et les députés de l’opposition, les contours de la relation entre le nouveau gouvernement et le Parlement ont commencé à se dessiner : une majorité appelée à justifier ses choix, une opposition qui tente de remettre sur la table les dossiers laissés ouverts par les dernières élections, et une cheffe du gouvernement confrontée à une épreuve qui dépasse la présentation de son programme et touche à sa manière de gérer le désaccord politique.
Le lendemain, vendredi 23 octobre, la Chambre des représentants a accordé sa confiance au gouvernement Mansouri. Selon les chiffres rapportés par Al Jazeera, 204 députés ont voté en faveur du programme gouvernemental, contre 127 voix opposées, sur un total de 331 votants. L’investiture parlementaire s’inscrit dans le cadre de l’article 88 de la Constitution, qui prévoit l’approbation du programme gouvernemental par la majorité absolue des membres composant la Chambre des représentants.
Le résultat a tranché la question de l’investiture. Il n’a cependant pas clos le débat qui l’a précédée. Le désaccord ne portait pas uniquement sur le contenu des engagements gouvernementaux. Il s’est étendu aux pratiques électorales, aux conflits d’intérêts, à la place de l’opposition et à la responsabilité qui incombe à la cheffe du gouvernement lorsque la séance parlementaire devient une confrontation directe.
Quand la réponse gouvernementale se transforme en affrontement personnel
Rim Chabat a été l’une des voix qui ont placé Mansouri sur la défensive. La députée a critiqué la manière dont la cheffe du gouvernement s’était exprimée au sujet du limogeage de Madiha Khiyer. Selon elle, la décision pouvait être politiquement justifiée, mais les déclarations qui l’accompagnaient n’étaient pas opportunes, dans la mesure où elles risquaient d’accentuer la pression psychologique et morale sur la ministre déchargée de ses fonctions.
Chabat est également revenue sur le dossier du « sac de Tanger » et sur les difficultés liées à l’eau, aux transports et aux équipements à Fès. Elle a ainsi élargi la confrontation, en reliant la défense de la décision gouvernementale à des questions qui concernent directement la vie quotidienne des citoyens.
L’échange n’est pas resté cantonné au contenu du programme gouvernemental. Il a également porté sur la manière de parler et sur la prononciation, après des critiques visant l’expression orale de Mansouri. La cheffe du gouvernement a répondu que les électeurs avaient voté pour des programmes et des bilans, et non pour la prononciation de la hamza, en évoquant les particularités linguistiques de Marrakech.
Mansouri est en droit de se défendre, tout comme les parlementaires sont en droit de critiquer la conduite du gouvernement. La question est de savoir si cette confrontation a ramené le débat vers les engagements gouvernementaux ou si elle a fini par déplacer une partie de la séance vers un échange personnel, au détriment du contrôle parlementaire.
L’usage de la darija marocaine ne saurait, en lui-même, constituer un motif de critique. Elle appartient pleinement aux pratiques de communication politique du pays, et les différences régionales de prononciation ne constituent pas un indicateur de compétence. Le véritable enjeu réside dans le contenu des réponses, leur rapport avec les questions posées et leur capacité à éclairer les décisions et les politiques publiques.
Les affirmations relatives aux départs répétés de la cheffe du gouvernement pour répondre à des appels téléphoniques, tout comme les détails de son intervention au sujet de l’arrestation d’un citoyen à Safi, doivent toutefois être confrontées à l’enregistrement intégral de la séance avant d’être présentées comme des faits établis. La critique politique n’a pas besoin de faits non vérifiés pour être pertinente.
El Azami rouvre le dossier électoral avant même l’examen du bilan gouvernemental
Idriss El Azami El Idrissi a choisi de commencer par des questions difficiles à dissocier de la confiance accordée aux institutions élues. Au nom du groupe parlementaire du Parti de la justice et du développement (PJD), il a évoqué le mode de scrutin, le seuil électoral, l’utilisation de l’argent en période électorale, le découpage des circonscriptions et les procès-verbaux des opérations de vote. Il a également cité le nombre de bureaux de vote, qu’il a situé autour de 41 000.
Ces objections politiques et électorales appellent un traitement différencié selon la nature de chaque accusation. Les questions relatives à la législation doivent être examinées à la lumière des textes applicables ; les faits allégués dans certains bureaux de vote doivent être confrontés aux procès-verbaux, aux plaintes et aux décisions judiciaires ; quant aux effets des règles électorales, ils nécessitent une analyse des données de résultats.
La multiplication des accusations ne suffit pas à les établir. À l’inverse, le fait de qualifier les élections de normales ne permet pas de clore l’examen de chaque incident précis.
El Azami est également revenu sur l’affaire du « sac de Tanger », qui a suscité une controverse autour de la présence présumée de bulletins de vote préparés à l’avance en faveur du Parti authenticité et modernité (PAM). Selon les propos rapportés dans le texte de départ, il a qualifié l’affaire de honteuse et l’a associée à des soupçons de protection politique.
Il faut néanmoins distinguer la teneur de l’accusation de son éventuelle confirmation judiciaire. Même si la présence d’un sac contenant des documents électoraux était établie, cela ne suffirait pas, à lui seul, à déterminer la responsabilité pénale de toutes les personnes citées ou associées à un parti. Une telle conclusion suppose de vérifier les procès-verbaux, les éléments matériels, les investigations menées par les autorités compétentes et les suites judiciaires données au dossier.
Aucun document judiciaire publié permettant de trancher précisément cette affaire n’a pu être vérifié ici.
L’intérêt de l’intervention d’El Azami tient surtout à ce qu’il n’a pas limité l’opposition à une réaction au programme gouvernemental. Il a remis au centre du débat les conditions de la compétition électorale qui ont produit la majorité actuelle.
Ce choix politique est compréhensible. Il place cependant le PJD devant sa propre exigence de crédibilité : apportera-t-il des documents et des éléments vérifiables, ou se contentera-t-il de reprendre les accusations à chaque confrontation parlementaire ?
Quatre propositions de loi pour moraliser la vie publique : l’opposition passera-t-elle du discours à l’action législative ?
Selon les éléments rapportés, El Azami a annoncé quatre propositions de loi relatives à la moralisation de la vie publique et aux conflits d’intérêts. Cette orientation est importante dans la mesure où elle déplace le débat de la dénonciation générale vers l’examen des instruments juridiques susceptibles d’encadrer les relations entre responsabilités publiques et intérêts privés.
Mais annoncer des propositions de loi ne signifie pas qu’elles ont été officiellement déposées, ni qu’elles répondent automatiquement aux exigences d’un dispositif législatif efficace. Leur évaluation suppose d’accéder à leurs textes, d’identifier les lacunes qu’elles visent à corriger, d’examiner leur articulation avec la législation existante et d’apprécier la précision des mécanismes de déclaration des intérêts, de contrôle, de responsabilité et de sanction.
Le critère pertinent n’est donc pas le nombre de propositions annoncées, mais leur capacité à traiter des problèmes identifiés sans produire des dispositions redondantes ou difficilement applicables.
Le sujet prend une importance supplémentaire parce que les conflits d’intérêts ont occupé une place importante dans les critiques adressées aux gouvernements précédents et à l’actuelle majorité. La confiance dans la vie publique exige des règles applicables à tous, majorité comme opposition, et non un vocabulaire mobilisé uniquement au moment des affrontements politiques.
De son côté, la Coalition de la gauche, selon les éléments fournis, a annoncé son intention de présenter une proposition de loi d’amnistie générale en faveur des détenus politiques, sans attendre que le gouvernement réponde à sa demande de libération.
Ce dossier exige lui aussi une clarification des termes et des situations concernées. L’amnistie générale, la grâce individuelle, la libération provisoire, l’abandon des poursuites et la révision d’une condamnation sont des mécanismes juridiques distincts, dont les autorités compétentes et les conséquences ne sont pas les mêmes. De même, qualifier certaines personnes de détenus politiques suppose de préciser les cas visés et les fondements de cette qualification.
Pour que cette initiative débouche sur un véritable débat législatif, son texte devra être rendu public, son champ d’application défini et son articulation avec les décisions judiciaires et les garanties légales expliquée. Une annonce politique, à elle seule, laisse subsister trop d’incertitudes sur les personnes concernées et les effets attendus.
Sebta et Melilla : un dossier extérieur introduit dans le débat par l’opposition
El Azami a également soulevé la question d’une éventuelle visite du roi d’Espagne à Sebta et Melilla, alors que des déclarations du ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, avaient remis le sujet à l’ordre du jour.
Le 23 septembre 2026, selon le média TelQuel, Albares avait indiqué que le roi Felipe VI et la reine Letizia se rendraient prochainement dans les deux villes, ajoutant que le souverain espagnol n’avait pas besoin de l’autorisation du Maroc pour visiter des territoires que Madrid considère comme espagnols.
Le dossier demeure sensible dans les relations entre le Maroc et l’Espagne. Il ne peut être réduit à une séquence de confrontation parlementaire. Une visite, si elle se concrétise, porte une signification politique liée à la position espagnole sur les deux villes, tandis que le Royaume maintient ses positions et ses revendications concernant Sebta et Melilla.
L’opposition est fondée à interroger le gouvernement sur sa position face à de telles évolutions, particulièrement lorsqu’elles touchent à un dossier de souveraineté et de diplomatie. Mais l’absence de commentaire de la cheffe du gouvernement pendant une intervention donnée ne suffit pas à démontrer l’inexistence d’une position gouvernementale ou un abandon du dossier par l’État.
Pour l’établir, il faudrait examiner les déclarations officielles, les positions du ministère des Affaires étrangères ainsi que les éventuels communiqués et échanges diplomatiques pertinents.
Le débat utile porte sur la place de la politique étrangère dans le programme gouvernemental et sur les mécanismes de coordination entre la présidence du gouvernement et le ministère des Affaires étrangères, plutôt que sur le seul décompte des points marqués dans l’hémicycle.
Un gouvernement investi, mais avec quel poids électoral ?
Les chiffres donnent ici une dimension particulière au débat. Le taux de participation aux élections législatives du 23 septembre 2026 s’est établi à environ 38,08 %, contre 50,86 % en 2021, selon les résultats annoncés par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit.
Le Parti authenticité et modernité est arrivé en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants, crédité de 66 sièges, et le Parti de l’Istiqlal, qui en a obtenu 65. Le PJD a remporté 54 sièges.
Ces chiffres ne remettent pas en cause la légalité des élections ni celle de la confiance parlementaire accordée au gouvernement. Ils placent toutefois la participation politique au cœur du débat. Lorsqu’à peine 38 électeurs inscrits sur 100 se rendent aux urnes, les partis et le gouvernement doivent s’interroger sur les causes de cette abstention et éviter de confondre majorité parlementaire et adhésion populaire unanime, que les chiffres ne démontrent pas.
Il faut cependant corriger une affirmation selon laquelle le parti de Mansouri aurait obtenu moins de 4 % des voix des Marocains. Les résultats disponibles indiquent que le PAM a recueilli environ 2,1 millions de voix sur les listes locales et régionales, soit près de 13,3 % des quelque 15,8 millions d’électeurs inscrits, et environ 21,7 % des suffrages exprimés sur ces listes, selon la base de résultats retenue.
Ce dernier pourcentage concerne les suffrages exprimés en faveur du parti sur les listes locales et régionales ; il ne représente pas sa part dans l’ensemble des électeurs inscrits. Cette distinction est essentielle : la critique d’une faible participation perd en précision lorsqu’elle s’appuie sur un chiffre inexact.
La confiance parlementaire, quant à elle, a été acquise par 204 voix contre 127. Le résultat est sans ambiguïté sur le plan constitutionnel. Il ne signifie toutefois pas que les 204 députés favorables représentent chacun une fraction identique de l’adhésion populaire. La représentation parlementaire dépend des résultats électoraux et des règles de répartition des sièges, et non d’une multiplication du nombre de voix exprimées au Parlement par le nombre d’électeurs.
Le décalage politique demeure : le gouvernement dispose de la majorité constitutionnellement requise, alors que seule une minorité des électeurs inscrits a participé au scrutin. La réponse à cet écart ne consiste pas à contester systématiquement toutes les institutions, mais à améliorer la représentativité des partis, à renforcer la transparence, à relier les engagements gouvernementaux à des résultats mesurables et à reconstruire la confiance entre les citoyens et les urnes.
L’opposition n’est pas un décor placé en face du gouvernement
Dans les démocraties parlementaires, le rôle de l’opposition ne se limite pas à faire tomber le gouvernement ou à mettre son chef en difficulté. Elle contrôle les décisions, éprouve les politiques publiques, propose des alternatives et se prépare à assumer les responsabilités du pouvoir.
Le modèle britannique du Shadow Cabinet, ou cabinet fantôme, constitue l’une des formes d’organisation de cette fonction. Des responsables de l’opposition suivent les portefeuilles ministériels et interrogent les ministres sur leurs décisions.
Mais ce modèle ne se reproduit pas par de simples déclarations incisives. Il nécessite des équipes spécialisées, un suivi budgétaire, une lecture rigoureuse des textes et des propositions alternatives dans des domaines tels que la santé, l’éducation, l’emploi et le pouvoir d’achat.
Selon le même critère, il ne suffit pas à la cheffe du gouvernement de répondre vivement à l’opposition ou d’invoquer le bilan de ses prédécesseurs. Ses réponses doivent être liées aux engagements pris par son gouvernement et comporter des échéances ainsi que des indicateurs permettant au Parlement et à l’opinion publique d’en mesurer l’exécution.
Lors de la présentation du programme gouvernemental, Mansouri a affirmé que l’action de son équipe serait évaluée à l’aune des résultats obtenus dans la vie quotidienne des citoyens. Elle a également insisté sur l’écoute, la transparence concernant les moyens disponibles et les contraintes, ainsi que sur la transformation des engagements en programmes réalisables.
Ces promesses fournissent à l’opposition une matière concrète pour exercer son contrôle dans les prochains mois. Si les objectifs demeurent généraux, les députés seront fondés à demander des précisions sur les financements, le calendrier et les modalités d’exécution. S’ils sont traduits en programmes précis, l’évaluation du gouvernement pourra reposer davantage sur des éléments objectifs et moins sur les affrontements personnels.
Le Rassemblement national des indépendants, qui a voté contre le programme gouvernemental tout en reconnaissant la continuité de certaines orientations de l’équipe précédente, illustre également le fait que l’opposition ne se construit pas toujours sur une rupture totale avec les politiques antérieures.
Un parti peut reconnaître la poursuite de certaines orientations tout en rejetant l’ensemble du programme. Mais l’opinion publique est en droit de connaître les raisons précises de ce choix et les alternatives proposées.
Au terme de cette première séquence, le vote parlementaire n’a pas été une simple formalité constitutionnelle. Il a donné au gouvernement Mansouri son point de départ légal, tout en ouvrant devant lui un vaste champ de contrôle : intégrité électorale, conflits d’intérêts, qualité des services publics et crédibilité des engagements.
La valeur de l’opposition se mesurera aux documents qu’elle produira, aux propositions qu’elle défendra et à la continuité de son travail de contrôle. Celle du gouvernement dépendra de sa capacité à transformer son programme en résultats.
Quant au taux de participation de 38,08 %, il restera un chiffre difficile à ignorer chaque fois que les partis invoqueront la confiance populaire, quelle que soit l’issue d’un vote dans l’hémicycle.


