Le projet préliminaire américain de résolution sur le Sahara marocain ouvre la perspective d’une modification substantielle du dispositif onusien. Selon les éléments rapportés après la circulation du texte, Washington proposerait de faire de l’autonomie sous souveraineté marocaine la seule solution viable, de mettre fin à la composante militaire de la MINURSO en avril 2027, puis de transformer la mission en présence politique spéciale dont le mandat s’achèverait en octobre de la même année. Ces orientations, si elles sont maintenues dans le texte définitif, marqueraient une évolution importante. Elles ne permettent toutefois pas d’affirmer que l’autonomie sera intégralement mise en œuvre dans un délai d’un an, ni que le Front Polisario sera définitivement exclu de tout processus de règlement.
L’enjeu ne se limite pas au changement de nom d’une mission internationale. Le projet américain, dont des éléments ont été rapportés dans la presse le 22 octobre 2026, semble viser une redéfinition de l’instrument onusien qui accompagne le conflit depuis 1991. Il associerait la réduction progressive de la présence militaire à un repositionnement politique de la mission, tandis que les négociations seraient davantage structurées autour de l’initiative marocaine d’autonomie. L’intérêt du texte doit donc être évalué à partir de son contenu, de son calendrier et de son statut juridique, plutôt qu’à travers les interprétations déjà formulées autour de sa fuite.
De la résolution de 2025 au projet de 2026 : un déplacement de la référence politique
Pour mesurer la portée du projet américain, il faut revenir à la résolution 2797, adoptée par le Conseil de sécurité le 31 octobre 2025. Cette résolution avait prorogé le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026 et exprimé son plein soutien au Secrétaire général et à son envoyé personnel, Staffan de Mistura, dans leurs efforts pour faciliter les négociations sur la base de la proposition marocaine d’autonomie, en vue d’aboutir à une solution politique juste et durable, acceptée par les parties. Elle demandait également au Secrétaire général de présenter, dans les six mois suivant le renouvellement du mandat, une revue stratégique de l’avenir de la mission.
La résolution avait ainsi renforcé la place de l’initiative marocaine dans le cadre des négociations, tout en maintenant la référence à une solution politique mutuellement acceptable et au principe de l’autodétermination. Le projet américain franchirait une étape supplémentaire s’il maintenait la formulation faisant de l’autonomie sous souveraineté marocaine la seule solution viable. C’est ce changement de formulation, davantage que la seule réorganisation de la MINURSO, qui constitue l’enjeu politique central.
Cette évolution ne commence pas en octobre 2026. Elle s’inscrit dans la continuité d’un processus diplomatique au cours duquel l’initiative marocaine a progressivement consolidé sa place dans les discussions internationales.
Les informations publiées font état de trois réunions ministérielles directes organisées en 2026 à Washington et à Madrid, avec la participation du Maroc, du Front Polisario, de l’Algérie et de la Mauritanie, sous médiation américaine et onusienne. Ces rencontres témoignent de la poursuite des échanges, mais elles ne prouvent pas que les parties sont parvenues à un accord définitif sur le contenu de l’autonomie ou sur ses modalités d’application.
Passer d’un cadre de négociation privilégié à un accord opérationnel suppose de régler des questions institutionnelles, juridiques, administratives et financières qui ne peuvent être considérées comme résolues sur la seule base de l’existence de réunions diplomatiques.
Le changement de nom de la MINURSO : un signal politique qui ne règle pas, à lui seul, la question de l’autodétermination
Parmi les éléments les plus commentés figure la suppression envisagée de la référence au référendum dans le nom de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental, connue sous son acronyme MINURSO.
Cette référence n’était pas une simple question de terminologie. La mission a été créée en 1991 par la résolution 690, dans le cadre du plan de règlement accepté à l’époque par le Maroc et le Front Polisario. Son mandat comprenait notamment des fonctions liées à la préparation d’un référendum, ainsi que la surveillance du cessez-le-feu et d’autres tâches associées au processus de règlement.
Si le Conseil de sécurité approuve la suppression de la référence au référendum, ce changement traduirait une évolution de la présentation institutionnelle de la mission. Associé à une transformation de son mandat, passant de la surveillance militaire à l’accompagnement politique, il pourrait marquer un déplacement significatif dans la manière dont les Nations unies envisagent leur rôle opérationnel.
Il faut néanmoins distinguer trois niveaux : le nom de la mission, les tâches définies par le Conseil de sécurité et le cadre juridique et politique plus large du conflit. La modification du premier ne suffit pas, à elle seule, à établir que toute référence à l’autodétermination a disparu du système des Nations unies, ni que tous les aspects du statut final ont été définitivement tranchés.
La portée réelle de cette évolution dépendra donc du texte adopté et de la manière dont il articulera le mandat de la mission avec le processus politique.
Avril et octobre 2027 : un calendrier pour la mission, pas une date garantie pour l’application de l’autonomie
Selon les détails publiés après consultation du projet, la proposition américaine prévoit deux étapes. La composante de maintien de la paix prendrait fin le 30 avril 2027. À compter du 1er mai, la mission serait transformée en présence politique spéciale jusqu’au 31 octobre 2027. Le texte envisagerait également une réduction progressive de la composante militaire, avec une diminution d’au moins 50 % des effectifs militaires autorisés d’ici au 31 janvier 2027.
Si ces dispositions sont adoptées, les Nations unies disposeraient d’un calendrier resserré pour réorganiser leur présence : réduction des effectifs militaires, redéfinition du mandat, puis fin de la phase politique temporaire en octobre 2027.
Mais la fin d’un mandat onusien et la mise en œuvre d’un régime d’autonomie sont deux opérations différentes. Le projet fixe, selon les informations disponibles, des échéances concernant l’avenir de la MINURSO. Il ne démontre pas que les institutions de l’autonomie, leurs compétences, leurs relations avec les autorités centrales, leurs ressources ou leurs mécanismes de garantie sont déjà définis et prêts à fonctionner.
Les éléments publiés ne permettent donc pas d’établir qu’octobre 2027 constitue une échéance formelle pour l’application intégrale de l’autonomie. Cette date correspondrait plutôt à la fin de la phase politique temporaire envisagée pour la mission. Le calendrier d’un éventuel règlement définitif dépendra des négociations et des décisions qui suivront.
Le recensement des camps de Tindouf : une question qui exige un texte explicite
Dans sa vidéo, Rowaida Mroue affirme que le projet américain prévoit un recensement des habitants des camps de Tindouf par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, malgré toute opposition de l’Algérie ou du Front Polisario.
Cette question revêt une importance politique et humanitaire réelle. Toutefois, les informations disponibles sur le projet ne permettent pas de confirmer qu’il contient une disposition explicite imposant ce recensement, ni qu’il prévoit un mécanisme autorisant le Haut-Commissariat à le réaliser par la contrainte. En l’absence du texte intégral et d’une formulation vérifiable, cette affirmation ne peut être présentée comme une décision américaine établie.
La difficulté statistique est ancienne. Dans une communication publiée le 28 septembre 2018, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés expliquait utiliser un chiffre de planification de 90 000 personnes pour estimer les besoins des populations les plus vulnérables dans les camps de Tindouf. Ce chiffre était complété, depuis 2006, par une allocation alimentaire supplémentaire de 35 000 personnes, dans l’attente d’un enregistrement complet. Il s’agissait d’estimations destinées à la planification humanitaire, et non du résultat d’un recensement exhaustif.
Il convient donc de distinguer l’enregistrement à des fins de protection, l’estimation des besoins humanitaires et le recensement démographique complet. Ces opérations n’ont ni les mêmes objectifs ni nécessairement les mêmes conséquences juridiques.
Si le texte américain comporte effectivement une nouvelle disposition sur l’enregistrement des populations, sa portée dépendra de sa formulation exacte, de l’autorité chargée de son application, de la coopération attendue des autorités concernées et des garanties accordées aux personnes bénéficiant de la protection humanitaire.
Affirmer dès maintenant qu’un recensement sera imposé à l’Algérie ou qu’il figure avec certitude dans la résolution à venir irait au-delà des éléments vérifiables.
Le Front Polisario conteste le projet : une sortie des négociations n’est pas encore établie
Rowaida Mroue évoque la menace du Front Polisario de se retirer du processus de négociation et y voit la preuve que le projet américain place le mouvement devant une nouvelle réalité politique, ne lui laissant d’autre choix que d’accepter l’autonomie.
La réaction du Front Polisario est importante pour comprendre les tensions autour du texte. Mais une contestation de ses dispositions ne signifie pas nécessairement un retrait effectif et définitif du processus onusien.
Selon les informations publiées le 22 octobre, le représentant du Front Polisario auprès des Nations unies, Sidi Mohamed Omar, a adressé une lettre dans laquelle il conteste le projet et le présente comme une rupture grave avec le droit international. Il aurait lié la poursuite de la participation à des modifications substantielles du texte.
Une telle position traduit un désaccord sur le contenu du projet et sur les conditions de la négociation. Elle ne constitue pas, en elle-même, la preuve que le Front Polisario a définitivement quitté le processus.
Les positions du Maroc, de l’Algérie et de la Mauritanie, ainsi que les calculs diplomatiques des membres du Conseil de sécurité, continueront de peser sur l’issue du processus. La Russie et la Chine disposent notamment d’une capacité d’influence importante au sein du Conseil. Il serait toutefois prématuré de leur attribuer une position définitive sur le projet sans déclaration officielle ou vote documenté.
Enfin, un projet américain ne devient pas une résolution du Conseil de sécurité du seul fait de sa circulation ou de sa publication dans la presse. Il reste soumis aux consultations, aux amendements et aux arbitrages diplomatiques. Certaines formulations, certains délais ou certaines obligations peuvent encore évoluer avant le vote.
Où en est l’initiative marocaine ?
L’interprétation la plus favorable au Maroc repose sur un élément précis : l’autonomie sous souveraineté marocaine pourrait ne plus être présentée comme une option parmi d’autres, mais comme le cadre exclusif autour duquel Washington souhaite organiser le règlement. Si cette formulation est conservée dans le texte final, elle constituerait un développement diplomatique important.
La phase suivante poserait toutefois des questions différentes de celles qui concernent la reconnaissance de la référence politique. Un régime d’autonomie élargi suppose de définir les institutions chargées de gérer les affaires locales, leurs compétences, leurs rapports avec les autorités centrales, les modalités de représentation des populations des provinces du Sud du Royaume, les ressources financières et administratives nécessaires ainsi que les garanties juridiques permettant une application durable.
La seule mention de réunions de négociation ou d’un élargissement de la proposition marocaine par rapport à sa version de 2007 ne permet pas de conclure que ces questions ont déjà été réglées. Il faudrait pour cela disposer du texte actualisé de l’initiative, des éventuels documents de négociation agréés par les parties et de la formulation définitive de la résolution.
Il faut également distinguer la position des États-Unis, qui pilotent la rédaction du projet, de celle du Conseil de sécurité, seul compétent pour adopter, modifier ou rejeter le texte en tant qu’organe collectif. Washington peut chercher à renforcer la place de l’initiative marocaine ; il ne peut, à lui seul, préjuger de l’ensemble des décisions du Conseil.
Une résolution qui reste à adopter
Au 23 octobre 2026, les éléments disponibles permettent de parler d’un projet américain visant à faire de l’autonomie marocaine le cadre exclusif des négociations, à modifier le nom de la MINURSO, à mettre fin à sa composante militaire en avril 2027, puis à transformer la mission en présence politique temporaire jusqu’en octobre de la même année.
Ils ne permettent pas de présenter ces dispositions comme une résolution déjà en vigueur, d’affirmer que l’autonomie sera intégralement appliquée dans un délai d’un an ou de considérer que le recensement des camps de Tindouf est devenu une obligation définitivement arrêtée.
Le véritable test interviendra avec la publication du texte final : quelles dispositions auront été conservées, lesquelles auront été modifiées, quelles obligations seront assignées aux parties et le Conseil aura-t-il défini un mécanisme d’application suffisamment précis, ou se sera-t-il limité à fixer le cadre politique des négociations ?
C’est la réponse à ces questions, et non les anticipations suscitées par la fuite du projet, qui permettra de mesurer la portée réelle du changement annoncé.


