Entre l’ambition économique liée à la Coupe du monde 2030 et la réalité des professions sportives, reconnaître le potentiel d’investissement du secteur ne suffit pas. Il faut un cadre juridique et professionnel garantissant aux travailleurs des droits clairs et une protection sociale effective.
Lorsque la cheffe du gouvernement, Fatima Zahra El Mansouri, a présenté devant le Parlement, le lundi 19 octobre 2026, le programme gouvernemental pour la période 2026-2031, le sport y a trouvé sa place au sein de la vision économique annoncée, à travers l’orientation visant à développer « l’économie du sport », considérée comme un domaine susceptible de créer de la valeur ajoutée, d’élargir les activités économiques et de générer des emplois. Cette orientation figure dans le septième axe, consacré à la construction d’une économie forte, capable de financer les ambitions sociales et souveraines du Maroc.
Cette reconnaissance mérite que l’on s’y arrête. Elle ouvre toutefois un débat qui dépasse la simple inscription du sport parmi les secteurs économiquement prometteurs. L’économie du sport ne se construit pas uniquement par l’investissement dans les infrastructures, l’organisation de grands événements ou le rayonnement international que le Maroc pourrait tirer de la Coupe du monde 2030. Elle repose sur une diversité de compétences et de métiers : sportifs, entraîneurs, arbitres, encadrement technique et médical, spécialistes de la préparation physique et de la rééducation, gestionnaires, organisateurs de compétitions, professionnels du marketing, de la production médiatique et des services liés à la pratique sportive.
Si le gouvernement considère ce secteur comme un levier de création d’emplois, une question concrète s’impose : de quels emplois parle-t-on ? S’agit-il de postes stables, assortis de contrats clairs, d’une couverture sociale et de droits professionnels définis ? Ou l’économie du sport restera-t-elle principalement associée aux volumes d’investissement, aux recettes et aux grands événements, tandis que la situation de nombreux professionnels continuera de dépendre de relations contractuelles disparates, de garanties insuffisantes ou de règles dont l’application demeure incertaine ?
La question est d’autant plus importante que l’analyse publiée à la suite de la présentation du programme a relevé que l’annonce du développement de l’économie du sport ne s’accompagnait pas, sur ce volet, d’objectifs chiffrés précis ni de mécanismes détaillés de financement, de gouvernance et d’évaluation. Cela ne prouve pas, à lui seul, l’absence de toute mesure gouvernementale concernant le sport. Cela montre néanmoins que la vision économique annoncée doit être traduite en actions concrètes pour devenir un ensemble d’engagements mesurables et susceptibles d’être évalués.
Une loi existe… mais les métiers du sport bénéficient-ils de droits effectifs ?
Le débat sur la situation professionnelle des travailleurs du sport ne part pas d’un vide juridique. Depuis l’adoption, en 2010, de la loi n° 30-09 relative à l’éducation physique et aux sports, le cadre juridique marocain comprend des dispositions spécifiques aux relations de travail dans le secteur sportif. Certaines concernent les contrats des sportifs professionnels et de catégories d’encadrement sportif, avec des renvois aux dispositions du Code du travail n° 65-99 dans les limites fixées par la législation applicable.
Il serait donc inexact de réduire le problème à l’affirmation selon laquelle le sport se trouverait entièrement en dehors du Code du travail. La question est plus précise : dans quelle mesure la protection juridique couvre-t-elle les différentes professions sportives ? Quelles catégories sont effectivement concernées par les textes ? Les dispositions existantes sont-elles adaptées à la nature du travail sportif ? Et surtout, dans quelle mesure sont-elles appliquées dans la réalité ?
Le sportif professionnel n’exerce pas le même métier que l’entraîneur ; l’entraîneur n’a pas le même statut que l’arbitre ; l’arbitre ne se trouve pas dans la même situation qu’un kinésithérapeute, un préparateur physique ou un professionnel chargé de la rééducation. De même, une personne travaillant dans l’organisation de compétitions, la gestion d’installations, le marketing ou la production médiatique peut relever d’une relation contractuelle différente de celle qui lie un sportif à un club ou à une société sportive. À cela s’ajoutent les activités saisonnières ou indépendantes, ainsi que les emplois liés aux événements et aux compétitions, qui ne s’inscrivent pas nécessairement dans le modèle classique du salariat.
Ces différences ne doivent pas devenir un prétexte pour laisser les travailleurs du secteur face à un vide de droits ou à une incertitude juridique. Elles imposent au contraire de mieux définir les professions sportives, les conditions de leur exercice, la nature des contrats qui les encadrent, les responsabilités des employeurs, les mécanismes de règlement des différends et les garanties relatives à la rémunération, à la couverture sociale et à la sécurité au travail.
De l’investissement sportif à la construction d’un véritable marché de l’emploi
Développer l’économie du sport signifie nécessairement considérer les métiers qui la composent comme une partie intégrante de son infrastructure économique, et non comme de simples services annexes à la compétition ou au spectacle. Chaque tournoi mobilise des compétences humaines. Chaque club a besoin d’une gestion administrative, technique et médicale. Chaque installation sportive exige des personnels pour son exploitation, son entretien et son encadrement. Toute activité professionnelle nécessite des contrats et des règles claires en matière de responsabilité et de reddition des comptes.
Une politique publique cohérente ne peut donc se limiter à encourager l’investissement privé ou à multiplier les événements. Elle doit également organiser le marché de l’emploi sportif, recenser les métiers et les catégories de travailleurs, identifier les besoins en formation et en qualification et clarifier leur statut juridique et social. Il faut aussi distinguer le sportif professionnel, le salarié d’une structure sportive, le travailleur indépendant, le bénévole et le travailleur saisonnier, afin de ne pas traiter des situations professionnelles différentes comme si elles relevaient d’un statut unique.
Si les opportunités d’emploi annoncées restent séparées des garanties de stabilité et de protection, l’activité économique peut progresser sans que les travailleurs en bénéficient dans les mêmes proportions. Le marché des événements et des services sportifs peut se développer alors que certaines relations professionnelles


