La séparation du sport du portefeuille de l’enseignement préscolaire redéfinit les responsabilités gouvernementales, mais ouvre un chantier plus vaste : l’avenir de l’administration sportive, la législation qui encadre le secteur, les limites de l’intervention administrative dans les fédérations et le droit des jeunes Marocains à pratiquer le sport sans favoritisme ni clientélisme.
La nouvelle configuration gouvernementale annoncée le vendredi 16 octobre 2026 prévoit la nomination de Mohamed Mehdi Bensaïd à la tête du ministère de la Jeunesse, de la Culture et du Sport, ainsi que celle de Salah-Eddine Abkari en qualité de ministre délégué chargé de la Jeunesse auprès du même département. Le sport revient ainsi dans un portefeuille qui le réunit à la jeunesse et à la culture, après avoir relevé du secteur de l’enseignement préscolaire et de l’éducation nationale.
Pour les acteurs qui réclamaient la séparation du sport et de l’enseignement préscolaire, cette décision répond à une revendication portant sur la place institutionnelle du secteur au sein de l’appareil gouvernemental. Mais l’annonce des nominations ne permet pas, à elle seule, de connaître les orientations qui guideront la politique sportive au cours de la prochaine période, ni de savoir si ce changement s’accompagnera d’une transformation des méthodes de travail, de gestion et de financement.
Ces dernières années, le sport marocain a connu un enchevêtrement de responsabilités institutionnelles, tandis que plusieurs questions sont restées au cœur des préoccupations des acteurs du secteur : la pratique sportive au quotidien, la situation des clubs, la formation des encadrants, la gestion des fédérations, ainsi que l’élargissement de l’accès aux infrastructures sportives. La réorganisation des compétences gouvernementales ouvre la possibilité de réexaminer ces dossiers, sans apporter automatiquement de réponses.
La première étape de la revendication visant à séparer le sport de l’enseignement préscolaire est franchie. La suivante dépendra de ce que le gouvernement fera de ce choix.
Du changement de tutelle à la révision des méthodes de gestion
Les attentes à l’égard de Mehdi Bensaïd ne se limitent pas à la reprise des dossiers sportifs par son ministère. Elles concernent également les modalités de gestion du secteur et la nature des relations entre l’administration, les fédérations sportives, les clubs, les associations et les sportifs.
Il devient nécessaire d’ouvrir un débat sur l’organisation de l’administration chargée du sport, ses attributions et les limites de son intervention dans les affaires des organismes sportifs. L’administration doit appliquer la loi, veiller au respect des conditions d’octroi des aides publiques et garantir la transparence ainsi que la reddition des comptes. Elle doit également éviter que son pouvoir réglementaire ne se transforme en moyen d’influence injustifiée sur la gestion sportive.
La question des compétences mérite, elle aussi, un examen approfondi. Les établissements de formation sportive ont vocation à préparer des entraîneurs et des cadres techniques qualifiés, chacun dans son domaine. La gestion des institutions et des fédérations sportives requiert, pour sa part, des compétences administratives, juridiques, financières et organisationnelles. Ces domaines ne peuvent être confondus, pas plus qu’un diplôme technique ne saurait constituer, à lui seul, un critère suffisant pour accéder à des responsabilités administratives.
Toute évaluation du système doit toutefois éviter de porter un jugement collectif sur les diplômés de l’Institut Moulay Rachid ou d’autres établissements de formation. L’enjeu consiste à soumettre les responsabilités à des critères de compétence, de résultats et d’intégrité, indépendamment de l’établissement d’origine, tout en prévenant les conflits d’intérêts et les avantages qui ne reposent sur aucune règle transparente.
Dans cette perspective, une révision de la direction chargée du sport s’impose comme un sujet de débat. Elle pourrait aller jusqu’à la suppression de son organisation actuelle si une évaluation démontre qu’elle ne répond plus aux besoins du secteur, et à la création d’une nouvelle structure ou d’un organisme spécialisé, doté de compétences clairement définies, de mécanismes de contrôle et d’indicateurs publics permettant de mesurer les résultats.
L’objectif ne serait pas de remplacer des appellations administratives par d’autres, mais de modifier les méthodes de fonctionnement et de clarifier les responsabilités afin que la multiplication des intervenants ne serve plus à diluer la reddition des comptes.
La loi n° 30-09 à l’épreuve des résultats
Le débat s’étend à la loi n° 30-09 relative à l’éducation physique et aux sports, promulguée en 2010, qui constitue l’un des principaux cadres juridiques régissant le secteur. Plusieurs textes réglementaires ont été adoptés pour son application, notamment le décret n° 2-10-628 du 4 novembre 2011.
Après plusieurs années d’application, cette législation mérite une évaluation globale. Celle-ci ne devrait pas se limiter au nombre de ses dispositions ou aux textes réglementaires qui l’accompagnent, mais porter sur ses effets concrets : organisation de la pratique sportive, égalité des chances, amélioration de la gouvernance, développement des clubs et des fédérations, et protection des droits des sportifs.
L’examen devrait notamment porter sur les conditions de reconnaissance des associations et d’agrément des fédérations, les limites du pouvoir administratif dans ses relations avec ces organismes, les voies de recours contre les décisions et les garanties de transparence dans l’attribution des financements publics. Ces questions peuvent être étudiées à partir des textes juridiques et de leur application effective, plutôt que de réduire le débat à une défense de la loi existante ou à une demande d’abrogation dépourvue d’étude préalable.
La proposition d’abroger cette loi et de la remplacer par un nouveau cadre législatif constitue une option qui doit faire l’objet d’une analyse juridique et institutionnelle argumentée. Il convient d’identifier les dispositions qui ont montré leurs limites, les solutions envisagées et les garanties susceptibles d’empêcher la reproduction des mêmes dysfonctionnements.
Les expériences étrangères peuvent contribuer à cette réflexion, à condition de procéder à des comparaisons précises. La France dispose d’un Code du sport qui couvre plusieurs domaines, du rôle de l’État à l’organisation des activités sportives, en passant par les organismes sportifs et l’encadrement de la pratique. L’intérêt de cette expérience ne réside pas dans la transposition mécanique de ses textes, mais dans l’étude des institutions, des mécanismes de contrôle et de financement ainsi que de la répartition des responsabilités qui permettent au système de fonctionner.
Le sport populaire ne doit pas devenir un espace fermé
La question centrale de la réforme reste celle des bénéficiaires de la politique sportive et de ceux qui peuvent accéder aux responsabilités au sein du secteur.
Le sport marocain ne se résume ni aux équipes nationales, ni aux fédérations, ni aux disciplines bénéficiant d’une forte visibilité institutionnelle et médiatique. Il comprend aussi les clubs de proximité, les associations, les entraîneurs, les pratiquants et les jeunes qui vivent dans des quartiers, des villes ou des régions éloignés des centres de décision. Tous ont besoin d’espaces adaptés, d’équipements, d’encadrement et de possibilités réelles de pratiquer.
Les différences de statut social ou les relations personnelles ne devraient pas déterminer l’accès aux responsabilités ni la possibilité de bénéficier des ressources disponibles. Il faut des règles précises pour la répartition des aides, la publication des critères d’attribution, le contrôle de l’utilisation des fonds publics et l’ouverture des responsabilités à de nouvelles compétences. Les personnes lésées doivent également disposer de voies de recours conformes à la loi.
À l’inverse, l’existence de fédérations royales ou d’organismes associés à des disciplines présentant des particularités institutionnelles ne suffit pas, en elle-même, à juger leur mode de gestion ni à justifier la suppression de leur statut. L’évaluation doit porter sur la gouvernance, les résultats et le respect des règles applicables, en tenant compte des compétences juridiques et des régimes en vigueur.
Le principe à défendre est que le sport reste accessible à tous les Marocains et que les possibilités de formation, de pratique et d’évolution professionnelle reposent sur le mérite, non sur l’influence ou les réseaux de relations.
Les sports de combat et d’autodéfense ont-ils besoin d’un cadre spécifique ?
Les disciplines de combat et d’autodéfense méritent également un débat institutionnel, compte tenu de leur diversité et des différences entre leurs exigences en matière d’encadrement, de formation, de sécurité et d’arbitrage.
La création d’un Conseil supérieur ou d’une structure de coordination dédiée à ces disciplines pourrait être étudiée si une analyse démontre que la multiplicité des intervenants entraîne des difficultés réelles d’organisation ou affaiblit la protection des pratiquants.
La création d’une nouvelle institution ne constitue toutefois pas une solution en soi. Il faudrait définir ses relations avec les fédérations existantes, ses compétences légales, les modalités de représentation des différentes disciplines ainsi que les mécanismes d’élection de ses responsables et de contrôle de ses décisions. Sans ces garanties, les dysfonctionnements risqueraient simplement de passer d’une structure à une autre.
La déclaration gouvernementale et le budget : le prochain test
Les orientations de la politique sportive devraient apparaître plus clairement dans la déclaration gouvernementale et dans le projet de loi de finances pour 2027, dont la présentation au Parlement est attendue selon le calendrier évoqué.
Il faudra examiner la place accordée au sport dans les priorités gouvernementales, le volume des ressources qui lui seront consacrées, leur répartition et les programmes prévus en faveur des clubs, des associations, du sport scolaire et universitaire, du sport pour tous, des infrastructures et de la formation des cadres. Il conviendra également de vérifier si le gouvernement annonce une révision du cadre juridique et administratif ou s’il choisit de poursuivre les programmes existants.
La nomination de Mehdi Bensaïd ouvre une nouvelle étape dans la répartition des responsabilités gouvernementales relatives au sport. Elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve de réussite ou d’échec. La portée de ce retour dépendra des décisions prises par le ministère, des moyens mobilisés et des mécanismes retenus pour évaluer les résultats et demander des comptes aux responsables.
Le message adressé au ministre est clair : le retour du sport au ministère de la Jeunesse doit dépasser le simple changement de place dans l’organigramme gouvernemental et ouvrir un débat sérieux sur l’administration, la législation, le financement et l’égalité des chances. L’enjeu est de permettre aux jeunes Marocains de pratiquer et de progresser, aux clubs et aux associations de travailler dans un cadre lisible, et aux responsables sportifs d’être évalués sur la base de leurs résultats plutôt que de leur position au sein de réseaux d’influence.
Les prochaines semaines fourniront les premiers indices concrets de l’orientation retenue par le gouvernement. La déclaration gouvernementale et le budget seront les deux premiers documents à examiner pour déterminer si le retour du sport au ministère de la Jeunesse s’accompagnera d’une réforme tangible ou s’il restera limité à une redistribution des compétences.


