lundi, septembre 28, 2026
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Un chef du gouvernement hors de la direction du PAM ? Idriss Kassouri place la Constitution et la compétence face à la logique de la fonction

L’idée avancée par le professeur Idriss Kassouri peut, à première vue, paraître politiquement embarrassante. Elle ouvre pourtant un débat qui dépasse largement la seule question de savoir qui dirigera le prochain gouvernement. Kassouri estime que la désignation d’un chef du gouvernement en dehors de la direction du Parti Authenticité et Modernité (PAM) pourrait être nécessaire, même si une telle décision serait embarrassante du point de vue de la dynamique d’habilitation et d’égalité au sein du parti.

Cette idée, telle que Kassouri la formule, ne procède pas d’une position hostile au PAM. Il prend lui-même soin de préciser qu’il parle « indépendamment de notre position à l’égard du Parti Authenticité et Modernité dans son ensemble ». La question n’est donc pas, pour lui, de chercher un moyen d’écarter le parti arrivé en tête des élections, mais plutôt de rechercher, au sein de cet espace politique, la personne capable d’assumer la responsabilité gouvernementale avec le maximum d’efficacité.

Cette distinction est essentielle.

Les élections du 23 septembre 2026 ont placé le PAM en tête de la Chambre des représentants avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants avec 66 sièges et l’Istiqlal avec 65. Mais cette première place électorale ne signifie pas, sur le plan constitutionnel, qu’une personne déterminée au sein du parti devient automatiquement chef du gouvernement. L’article 47 de la Constitution lie la nomination au parti arrivé en tête et aux résultats des élections, mais ne dit pas que le chef du gouvernement doit nécessairement être le secrétaire général, le président du parti ou sa première personnalité organisationnelle.

C’est précisément sur ce point que Kassouri construit son raisonnement.

Dire que le chef du gouvernement doit être issu du parti arrivé en tête est une chose. Dire que le chef du parti arrivé en tête doit nécessairement devenir chef du gouvernement en est une autre. La première proposition découle du texte constitutionnel ; la seconde relève d’une interprétation politique ou d’un usage partisan qui n’est pas formulé de cette manière dans l’article 47.

À partir de là, les noms qui circulent dans le débat politique deviennent les éléments d’une discussion plus large sur la personnalité capable d’assumer la prochaine étape, et non simplement les protagonistes d’une compétition interne pour les portefeuilles gouvernementaux.

Car le gouvernement n’est pas une structure interne du parti. C’est une institution exécutive chargée de conduire et de mettre en œuvre la politique publique, dans les domaines économique, social, culturel et autres, conformément aux compétences définies par la Constitution.

Kassouri touche ici à une question particulièrement précise lorsqu’il affirme que la responsabilité constitutionnelle ne doit pas transformer la légitimité de la nomination en une légitimité purement formelle, placée avant l’efficacité dans l’exercice des compétences.

Ce que l’on peut comprendre de son raisonnement, c’est que la légitimité ne devrait pas devenir une simple carte d’accès à la fonction. L’élection donne au parti sa position constitutionnelle et politique, mais elle ne supprime pas l’autre question : qui est capable de transformer cette position en action gouvernementale efficace ?

C’est une question différente de celle de la victoire électorale.

Le PAM est arrivé en tête, mais ses 97 sièges ne lui donnent pas, à eux seuls, la majorité absolue à la Chambre des représentants, laquelle se situe à 198 sièges. Le prochain gouvernement devra donc, en pratique, s’appuyer sur des alliances et des accords politiques. Cela donne à la personnalité du chef du gouvernement une dimension qui dépasse les frontières de l’organisation partisane et touche directement à la gestion d’une coalition gouvernementale.

C’est à cet endroit précis qu’il faut comprendre la mise en garde de Kassouri contre ce qu’il appelle le « piège des résultats superficiels et des personnalités faibles », ainsi que contre la préférence accordée à « la fonction plutôt qu’à la compétence ».

Il ne parle donc pas uniquement des personnes. Il interroge la philosophie même du choix.

Le chef du gouvernement doit-il être choisi parce que sa position au sein du parti en fait la personnalité la plus légitime dans l’organisation ? Ou parce que son statut politique s’accompagne effectivement des compétences politiques et exécutives nécessaires pour diriger le gouvernement ?

La question devient particulièrement sensible dans une période où les grands dossiers économiques et sociaux se combinent avec les transformations du paysage politique.

Le chef du gouvernement ne dirige pas seulement un parti. Le gouvernement exerce le pouvoir exécutif, met en œuvre le programme gouvernemental et doit présenter devant le Parlement les grandes orientations de son action dans les domaines économique, social, environnemental, culturel et extérieur.

C’est pourquoi le débat sur « quelqu’un du PAM ou quelqu’un d’autre » pourrait être plus étroit que la véritable question ouverte par Kassouri : la personne proposée est-elle capable de transformer la représentation électorale en performance gouvernementale ?

C’est précisément là que l’opposition formulée par Kassouri entre « fonction » et « compétence » prend une portée politique plus importante.

La fonction partisane donne l’appartenance et la représentation. La compétence est censée donner la capacité de gouverner. Les deux peuvent se retrouver chez une même personne. Elles peuvent aussi ne pas coïncider. Or la Constitution, dans son article 47, n’établit pas une règle selon laquelle le premier responsable du parti arrivé en tête doit automatiquement devenir chef du gouvernement. Elle rattache la nomination au parti arrivé en tête et aux résultats des élections.

Mais il existe une autre dimension dans le raisonnement de Kassouri qu’il serait difficile d’écarter : la dynamique d’habilitation et d’égalité au sein du parti.

Si un parti arrive en tête des élections et que sa direction organisationnelle est ensuite dépassée au profit d’une autre personnalité, la question ne sera pas uniquement constitutionnelle. Elle deviendra également une question interne au parti : comment le parti se définit-il ? Que signifie la direction ? La victoire électorale appartient-elle à l’ensemble de l’organisation ou devient-elle automatiquement un capital politique individuel de sa direction ?

Ces interrogations peuvent surgir dans n’importe quel parti arrivé en première position. Elles ne concernent donc pas exclusivement le PAM.

Et surtout, Kassouri ne compare pas seulement des noms. Il convoque une expérience politique marocaine qui demeure présente dans la mémoire institutionnelle et politique : l’expérience de l’alternance de 2002, avec Abderrahmane Youssoufi et Driss Jettou.

Lors des élections de 2002, l’Union socialiste des forces populaires était arrivée en tête avec 50 sièges, mais le roi Mohammed VI avait nommé Driss Jettou Premier ministre, alors que celui-ci n’appartenait pas à un parti politique. Cette décision avait suscité à l’époque une contestation de l’USFP, qui estimait que la consolidation démocratique devait tenir compte des résultats du scrutin et de la « méthodologie démocratique ».

Mais la différence constitutionnelle entre 2002 et aujourd’hui est fondamentale et ne doit pas être effacée.

Sous la Constitution de 1996, la disposition relative à la nomination du Premier ministre ne comportait pas la formulation actuelle. La Constitution de 2011 a introduit une formulation beaucoup plus précise : le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, sur la base de leurs résultats.

Le rappel de l’expérience Youssoufi, tel que le fait Kassouri, ne signifie donc pas nécessairement que l’histoire doit se répéter à l’identique.

Il rappelle plutôt que le Maroc a déjà connu le débat sur le rapport entre résultats électoraux, nomination royale, représentation partisane et efficacité du pouvoir exécutif.

Et c’est précisément ce qui donne à la réflexion de Kassouri une profondeur qui dépasse la simple question des noms.

Voulons-nous que le gouvernement soit une prolongation automatique de la direction partisane, ou une institution exécutive qui tire sa légitimité du parti arrivé en tête tout en plaçant à sa tête la personnalité la plus capable de conduire l’étape politique ?

La réponse à cette question ne peut pas être déduite du seul article 47. Le texte constitutionnel fixe le cadre, tandis que la politique demeure un espace de choix, de consultations et d’équilibres.

La compétence elle-même ne peut d’ailleurs pas être réduite à un curriculum vitae ou à une expertise technique. Le chef du gouvernement doit être capable de construire une majorité, de gérer des coalitions, de concilier des programmes, de dialoguer avec le Parlement et d’assumer politiquement les décisions prises devant les citoyens et les institutions.

Le gouvernement ne devient pas opérationnel par la seule nomination de son chef. Celui-ci doit présenter son programme devant le Parlement et obtenir la confiance de la Chambre des représentants dans les conditions prévues par la Constitution.

Le critère de Kassouri sur la « compétence » peut donc être compris comme un critère institutionnel et non comme une préférence personnelle.

Si l’objectif est de disposer d’un gouvernement efficace, cette efficacité ne dépend pas uniquement du nom de son chef. Elle dépend également de la cohérence de la majorité, de la clarté du programme gouvernemental, de la capacité à gérer les composantes de la coalition et à transformer les engagements électoraux en politiques publiques concrètes, mesurables et réalisables.

Les résultats électoraux ont créé les conditions arithmétiques permettant notamment d’envisager une majorité associant le PAM, le RNI et l’Istiqlal. Mais la formation du gouvernement ne relève pas des chiffres seuls. Elle dépend également des consultations et des accords politiques.

C’est pourquoi la véritable question, après l’annonce des résultats, n’est peut-être pas seulement : qui dirige le PAM ?

Elle est aussi : qui peut diriger la majorité ?

Qui peut transformer une première place électorale en projet gouvernemental ?

Qui peut réunir légitimité politique et capacité exécutive ?

Qui peut dialoguer avec les partis en tant que partenaires d’un gouvernement, et non simplement comme acteurs d’une négociation autour des portefeuilles ?

Qui peut assumer le coût politique des décisions économiques et sociales difficiles auxquelles le pays sera confronté au cours de la prochaine étape ?

C’est précisément dans cet espace que la tribune d’Idriss Kassouri ouvre le débat.

Son rappel de l’expérience Youssoufi ne constitue pas nécessairement une recette pour reproduire le passé. Il rappelle plutôt que les rapports entre élection, nomination, représentation et compétence ont connu de véritables transformations constitutionnelles et politiques au Maroc.

Ce qui était au cœur d’une controverse en 2002 est aujourd’hui encadré par un texte constitutionnel différent. Mais ce texte lui-même ne dit pas que le chef du gouvernement doit être le président ou le secrétaire général du parti arrivé en tête.

Dès lors, la question qui ressort du raisonnement de Kassouri n’est pas : faut-il nommer telle ou telle personnalité ?

La question plus profonde est la suivante : la victoire du PAM doit-elle être comprise comme un mandat donné à une personnalité partisane déterminée, ou comme un mandat donné au parti pour proposer, parmi ses rangs ou parmi les personnalités politiquement liées à son projet, celle qu’il estime la plus apte à assumer la responsabilité de chef du gouvernement ?

La différence entre les deux questions est considérable.

Et c’est précisément dans cette différence que se situe l’espace de choix politique évoqué par Idriss Kassouri : respecter le résultat des élections, sans transformer ce résultat en une règle rigide selon laquelle la fonction partisane la plus élevée serait nécessairement synonyme de compétence gouvernementale supérieure.

Les élections sont désormais derrière nous, comme le résume Kassouri lorsqu’il écrit en substance : « ce qui est arrivé est arrivé ».

Mais ce qui n’est pas encore tranché, c’est ce que la politique fera de ce résultat.

C’est là que commence réellement le débat sur le prochain chef du gouvernement.

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