De Ceuta et Melilla aux Malouines… quand la souveraineté passe du discours aux instruments
Javier Milei n’avait pas besoin, jeudi soir, d’ouvrir un nouveau dossier avec la Grande-Bretagne. Le dossier est ancien, et la guerre qui opposa les deux pays autour des îles Malouines remonte à 44 ans. La nouveauté résidait plutôt dans la manière dont le président argentin a choisi de remettre la question au centre de l’agenda : sanctions contre les compagnies pétrolières, projet de loi devant le Congrès, renforcement des instruments juridiques et économiques, mais aussi consolidation des capacités militaires dans l’extrême sud du pays.
Dans une allocution télévisée, Milei a annoncé qu’il allait signer un décret destiné à accélérer les sanctions contre les entreprises participant à des projets pétroliers et gaziers dans les îles et les eaux que Buenos Aires considère comme relevant de sa souveraineté. Il entend également élargir le dispositif aux actionnaires, dirigeants et fournisseurs concernés. Le projet Sea Lion, développé notamment par la britannique Rockhopper Exploration et l’israélienne Navitas Petroleum, constitue le principal point de tension.
بعد تجديد المغرب مطالبته باستعادة سبتة ومليلية،الأرجنتين تجدد مطالبتها بمالفيناس
ميلَي يعلن عقوبات على شركات النفط العاملة في الجزر دون موافقة بوينس آيرس،ويدفع نحو تعزيز الوجود البحري الأرجنتيني في تييرا ديل فويغو
ما تطالب به الأرجنتين من بريطانيا يطالب به المغرب من إسبانيا pic.twitter.com/kf8V1F4g3L
— Diplomatique.ma الدبلوماسية (@diplomatique_ma) September 4, 2026
Et l’annonce ne s’est pas arrêtée au pétrole.
Le président argentin a évoqué l’augmentation des ressources du ministère de la Défense, la construction d’une base navale en Terre de Feu et un nouveau projet de loi destiné à renforcer ce que son gouvernement présente comme la protection de la souveraineté nationale. La question des îles sort ainsi, au moins pour un temps, du seul registre des déclarations diplomatiques pour entrer dans celui d’un ensemble de mesures touchant à l’économie, au droit et à la défense.
C’est à cet endroit précis que la comparaison avec Ceuta, Melilla et les îles méditerranéennes revendiquées par le Maroc devient possible, mais dans ses limites.
Les deux dossiers n’ont ni la même histoire, ni le même cadre juridique, ni le même environnement géopolitique. Les mettre sur le même plan serait réducteur.
Ce qui les rapproche est ailleurs : des questions de souveraineté anciennes peuvent revenir au premier plan lorsque l’environnement international qui les entoure commence à changer.
En Argentine, un élément très concret se trouve au cœur de la nouvelle séquence : le pétrole.
Le projet Sea Lion n’est pas une activité économique parmi d’autres. Les entreprises concernées se préparent à forer dans une zone considérée par Buenos Aires comme faisant partie de son territoire, alors que les autorités des îles et Londres défendent leurs propres droits sur les ressources. Les compagnies, de leur côté, continuent d’avancer sur leurs projets.
C’est précisément pour cette raison que Milei a parlé d’utiliser les instruments diplomatiques, économiques, judiciaires et juridiques disponibles, plutôt que de se contenter de répéter la revendication argentine sur les Malouines.
Jusqu’à présent, son discours ne contient pas d’annonce d’une opération militaire destinée à reprendre les îles. Le rappel est important, compte tenu du souvenir encore très présent de la guerre de 1982.
Londres, de son côté, reste ferme sur sa position et continue de mettre en avant la volonté des habitants des îles, notamment le référendum de 2013 au cours duquel ils avaient massivement choisi de rester sous souveraineté britannique.
Milei rejette cette lecture. Pour Buenos Aires, les habitants des îles ne disposent pas d’un droit autonome à l’autodétermination qui puisse effacer les revendications historiques et juridiques argentines.
C’est l’un des points qui rendent le dossier des Malouines particulièrement complexe et qui empêchent toute transposition mécanique au cas marocain.
Mais un autre élément du discours de Milei mérite davantage d’attention.
Quelques jours avant cette déclaration, Donald Trump avait été interrogé sur la position américaine concernant les Malouines. Le président américain avait répondu qu’il réexaminait constamment les positions des États-Unis. Cela ne constitue pas une annonce de changement de politique américaine, et Washington n’a pas déclaré reconnaître la position argentine.
Milei y voit pourtant une ouverture possible.
Il a ainsi lié sa démarche à sa relation avec Washington et présenté l’Argentine comme un partenaire stratégique fiable des États-Unis pour les prochaines décennies.
La réaction britannique n’a pas tardé : Londres a réaffirmé que son engagement envers les îles restait ferme.
La question ne concerne donc pas seulement l’Argentine face à la Grande-Bretagne.
Il y a les États-Unis. Il y a le pétrole. Il y a l’Atlantique Sud. Et il y a aussi la situation politique intérieure de l’Argentine.
La question des Malouines demeure l’un des rares dossiers capables de susciter un consensus national relativement large en Argentine. Cela ne signifie pas que la revendication de Milei serait artificielle ou qu’elle aurait été créée pour des raisons électorales. La revendication est bien antérieure à son arrivée au pouvoir et fait partie des constantes de la politique étrangère argentine.
Mais le moment choisi et la manière de l’utiliser ne peuvent pas être totalement séparés du contexte politique dans lequel agit aujourd’hui le gouvernement argentin.
C’est précisément à partir de là que le dossier de Ceuta et Melilla revient dans le champ de comparaison.
Lorsque Rabat réaffirme que les deux villes et les îles méditerranéennes concernées relèvent de sa revendication de souveraineté, cela ne signifie pas que le Maroc s’engage dans une trajectoire comparable à celle de l’Argentine.
Le contexte est profondément différent.
Le Maroc et l’Espagne sont liés par un réseau dense d’intérêts économiques, commerciaux et sécuritaires, ainsi que par la question migratoire. Le dossier de Ceuta et Melilla évolue à l’intérieur d’une relation beaucoup plus large qu’un simple différend territorial.
Entre Londres et Buenos Aires, malgré l’existence de relations bilatérales, les Malouines restent marquées par le souvenir d’un affrontement militaire direct.
Il existe néanmoins un enseignement intéressant dans la manière dont Buenos Aires vient de réactiver son dossier.
Lorsqu’une question de souveraineté se rapproche des intérêts matériels, elle change de nature.
Dans le cas des Malouines, ce changement est aujourd’hui visible à travers un projet pétrolier précis, des entreprises identifiées et des sanctions que Buenos Aires entend appliquer.
Dans le cas de Ceuta et Melilla, aucune donnée comparable ne permet de dire que le dossier est entré dans une phase similaire.
Mais la réaffirmation marocaine de ces revendications, dans un contexte international où plusieurs anciennes questions territoriales reviennent au premier plan, rappelle une réalité plus générale : un dossier peut rester dormant pendant des années sans disparaître pour autant.
Il peut revenir lorsque les conditions qui l’entourent changent.
L’Argentine, cette fois, ne s’est pas contentée de répéter que les Malouines sont argentines. Buenos Aires a annoncé des instruments destinés à produire une pression concrète : sanctions, législation, action diplomatique et renforcement des capacités de défense.
Reste à savoir si ces instruments modifieront réellement la situation dans l’archipel.
À ce stade, Londres maintient sa position, les entreprises concernées par les projets pétroliers ne font pas état d’un retrait, et Washington n’a annoncé aucune modification officielle de sa politique.
Ce qui s’est produit jeudi n’est donc ni la reprise des Malouines par l’Argentine, ni un basculement définitif de la position des grandes puissances.
C’est une nouvelle hausse du niveau de pression autour d’un vieux conflit, à un moment où les ressources énergétiques, les intérêts stratégiques et les calculs américains commencent à peser plus visiblement dans le dossier.
Et dans les questions de souveraineté, la différence entre une revendication ancienne et une nouvelle phase tient parfois moins aux mots qu’aux instruments placés derrière eux.


