À Ceuta occupée, la crise migratoire n’est plus seulement une crise de gestion à laquelle les autorités tentent de trouver une réponse. En quelques semaines, elle est descendue dans la rue, puis sur les plages, avant de gagner la mer elle-même. Et au moment où des centaines de migrants dormaient à même le sol, des dizaines d’embarcations espagnoles sont apparues au large de la ville sous le nom de « Flottille de solidarité ».
L’image, à elle seule, mérite qu’on s’y arrête.
Des bateaux arborant le drapeau espagnol, des sirènes, des slogans tels que « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend » ou encore « Les envahisseurs, dehors », tandis que, sur l’autre rive de la scène, des hommes et des femmes cherchent encore un endroit où dormir, de l’eau, de la nourriture, des toilettes.
C’est précisément là que commence une histoire qui dépasse l’arrivée d’une soixantaine de bateaux andalous à Ceuta, avant que des embarcations locales ne les rejoignent pour porter le nombre total de navires participant au défilé maritime à près d’une centaine, selon plusieurs médias espagnols.
Alors, de quelle solidarité Ceuta avait-elle besoin ?
S’agissait-il d’apporter de la nourriture aux migrants ? De leur installer des tentes ? De mettre à leur disposition des sanitaires ? De transférer les enfants et les femmes vers des lieux sûrs ? Ou bien le message était-il autre : rappeler, comme le suggèrent les slogans et les images, que la ville se range derrière un récit de « siège », d’« invasion » et de « défense de l’Espagne » ?
La contradiction apparaît précisément au moment où la crise humanitaire se détériore.
Le 27 août, des manifestants ne se sont pas contentés de protester contre la gestion de l’immigration. Certains sont entrés dans des zones où séjournaient des migrants sur la plage de Benítez, détruisant des abris rudimentaires et incendiant certains effets personnels, avant l’intervention de la police. Au même moment, des manifestants ont tenté d’empêcher les véhicules de la Croix-Rouge d’accéder à la plage de Tarajal pour distribuer de la nourriture aux migrants.
Il ne s’agissait donc plus seulement de protestations verbales.
La Croix-Rouge elle-même s’est retrouvée bloquée pendant plus de deux heures. La police est finalement intervenue afin de sécuriser l’accès aux lieux de distribution. Quelques jours plus tard, la distribution alimentaire a repris sous une importante protection policière.
Dans le même temps, les conditions de vie révélaient la face la plus dure de la crise.
Des organisations de défense des droits humains ont fait état de centaines, voire de milliers de personnes vivant dans des conditions précaires, parmi lesquelles des jeunes et des mineurs installés sur les plages ou dans des espaces ouverts. Human Rights Watch a notamment signalé le manque de toilettes et de douches, ainsi que le recours à des jardins, des terrains vagues ou à la mer pour satisfaire les besoins les plus élémentaires. Des femmes et des jeunes filles auraient également été hébergées dans des installations sportives ouvertes, alors que la mise en place de structures d’accueil adaptées tardait.
Et c’est ici que l’image devient plus claire.
D’un côté, il y a une ville qui affirme avoir atteint ses limites d’accueil, et des habitants qui dénoncent ce qu’ils considèrent comme une pression sécuritaire, sociale et sanitaire. Cet aspect de la crise existe bel et bien et ne peut être ignoré, notamment parce que Ceuta est une ville de très petite superficie et que les autorités espagnoles elles-mêmes peinent à gérer l’arrivée de populations importantes.
De l’autre, il y a des êtres humains qui sont entrés dans la ville et qui se retrouvent ensuite coincés entre la mer, la rue et les procédures administratives, certains vivant pendant des semaines dans des conditions qui ne sont pas dignes d’un être humain.
Le problème commence lorsque le débat sur la gestion de l’immigration se transforme en punition collective, et lorsque l’aide humanitaire elle-même devient une cible.
Puis arrive la « Flottille de solidarité ».
L’initiative, à laquelle ont participé des bateaux venus d’Andalousie, a été présentée comme un message de soutien aux habitants de Ceuta. Mais la scène qui l’a accompagnée n’était pas politiquement neutre. Les drapeaux espagnols dominaient le front de mer et les slogans ne se limitaient pas à demander une réponse à la crise. Certains visaient directement les migrants, avec des appels à l’expulsion et des références aux « envahisseurs ».
La mer est ainsi devenue, elle aussi, une scène politique.
Personne ne peut demander aux habitants de Ceuta de se taire face à leurs inquiétudes. Mais faut-il, pour défendre la population, transformer des migrants bloqués en ennemi collectif ? Et empêcher la Croix-Rouge d’atteindre des personnes affamées peut-il réellement être considéré comme une forme de « défense de la ville » ?
Ce n’est pas seulement une question marocaine. C’est aussi une question européenne.
L’Europe qui parle régulièrement des droits humains, de la protection des personnes vulnérables et du respect du droit international se retrouve face à des images difficiles à ignorer : des migrants dormant dans les rues et sur les plages, un manque d’équipements essentiels, des manifestants bloquant l’aide alimentaire, puis une vaste démonstration maritime organisée sous le drapeau de la « solidarité ».
Quant aux financements européens, il faut les traiter avec précision afin que l’enquête ne se transforme pas en slogan. Ceuta doit bénéficier d’environ 26 millions d’euros du Fonds européen de développement régional (FEDER) pour la période 2021-2027. Il s’agit d’un financement général destiné au développement et non d’une enveloppe versée pour alimenter la crise migratoire ou récompenser les habitants pour leurs manifestations. Par ailleurs, l’Espagne a consacré plusieurs dizaines de millions d’euros au renforcement de la frontière de Ceuta depuis 2018.
Mais même replacés dans leur contexte, ces chiffres posent une question plus large : comment l’Europe peut-elle investir dans les frontières, les infrastructures, les politiques migratoires et la sécurité alors que l’être humain bloqué sur une plage reste incapable d’obtenir un lieu décent pour dormir ou des installations sanitaires élémentaires ?
C’est ici que Ceuta revient à l’origine du problème.
Ce n’est pas seulement une ville espagnole d’Afrique du Nord, comme Madrid aime à la présenter dans son discours intérieur. C’est aussi un point géographique extrêmement sensible dans la relation entre l’Espagne et le Maroc, un espace où se croisent migration, frontière, souveraineté, sécurité et politique européenne.
C’est pourquoi la « Flottille de solidarité » ne peut pas être lue uniquement comme une promenade maritime de bateaux de plaisance. Le calendrier, les slogans, l’ampleur de la mobilisation et les messages venus de la ville en font un événement politique autant qu’une démonstration présentée comme solidaire.
La comparaison avec Gibraltar est, elle, plus complexe qu’elle n’y paraît et ne doit pas être réduite à une formule. L’Espagne continue de revendiquer sa souveraineté sur Gibraltar, tandis que Madrid considère Ceuta et Melilla comme faisant partie intégrante du territoire national espagnol. Juridiquement et historiquement, le gouvernement espagnol distingue les deux dossiers. Mais l’existence de ces deux contentieux dans un même espace géographique rend la comparaison inévitable dans le débat public, particulièrement lorsque Ceuta devient un symbole quotidien de la souveraineté espagnole en Afrique du Nord.
Et le paradoxe demeure : tout ce discours sur la « défense » et la « souveraineté » se déploie alors que, sur les plages mêmes de la ville, des personnes ne disposent même pas d’une tente pour se protéger de la nuit.
La véritable question dépasse donc largement celle de savoir « qui est entré à Ceuta ».
Elle est de savoir ce qui se produit lorsqu’une crise humanitaire devient un carburant pour une identité politique.
Dans ce cas, le migrant cesse d’être seulement une personne dans l’attente d’une décision administrative ou judiciaire. Il devient une image utilisée pour redéfinir la peur, mobiliser la rue, faire flotter les drapeaux et rassembler une ville autour d’un « nous » opposé à un « eux ».
C’est précisément ce phénomène que Rabat, mais aussi l’Europe, devraient observer attentivement.
Car le plus préoccupant dans cette scène ne sont ni les bateaux arrivés à Ceuta ni le nombre de drapeaux flottant au-dessus du front de mer.
Le plus préoccupant est que l’être humain présent sur la plage puisse devenir un élément du récit politique, que son assistance puisse devenir un problème et que son abandon dans la rue puisse finir par faire partie de la gestion même de la crise.
À Ceuta occupée, la « Flottille de solidarité » n’est pas arrivée dans une ville qui cherchait simplement de l’aide.
Elle est arrivée dans une ville qui tente de redéfinir sa propre crise.
Et c’est précisément là que commence l’histoire que le Maroc doit lire autrement : non comme une simple information espagnole, mais comme l’image d’une nouvelle manière de transformer la migration, dans un moment politique tendu, en instrument de fabrication de la peur et de mobilisation identitaire.


