Il n’est pas toujours nécessaire qu’un nouvel accord soit signé pour qu’une relation entre deux pays révèle une nouvelle orientation. Il suffit parfois qu’un ambassadeur s’assoie avec un cinéaste et que la conversation passe des films à la société, de l’expérience du réalisateur à la manière dont une image peut franchir les frontières.
C’est ce qui s’est joué lors de la rencontre, lundi 24 août, entre l’ambassadeur de Corée au Maroc, Yun Yoon-jin, et le réalisateur marocain Nouredine Lakhmari. Le cinéma n’y était pas seulement un sujet de conversation. Il est apparu comme un espace possible pour élargir une relation culturelle qui pourrait aller au-delà des projections et des festivals, vers la création et la circulation des récits.
La rencontre réunissait deux expériences cinématographiques issues de contextes différents, mais qui se retrouvent autour d’une idée essentielle : un film ne se contente pas de présenter un pays au monde extérieur. Il montre aussi comment une société se regarde elle-même, ce qu’elle choisit de montrer, ce qu’elle dissimule et ce qu’elle cherche à dire de sa propre vie.
Lakhmari, dont le nom est notamment associé à Casanegra, Zero et Burnout, a évoqué plusieurs films coréens qui l’ont marqué, ainsi que ses relations et expériences avec des réalisateurs coréens. Il a exprimé son intérêt pour la singularité du cinéma coréen et pour les univers artistiques qu’il a construits. Son propre parcours lui donne une place particulière dans ce dialogue. Formé notamment en Norvège, il a développé une œuvre largement tournée vers une lecture de la société marocaine depuis l’intérieur.
Mais l’essentiel de l’échange se trouvait peut-être ailleurs : dans cette conception du cinéma comme outil de compréhension d’une société, et pas seulement comme moyen de divertissement ou de promotion d’une image touristique.
De son côté, l’ambassadeur Yun Yoon-jin a présenté quelques éléments de l’évolution de l’industrie cinématographique coréenne et des facteurs qui ont permis aux films coréens de toucher un public international. Ce point n’est pas secondaire. L’essor du cinéma coréen s’inscrit dans un mouvement plus large qui a fait de la production culturelle — du cinéma aux séries et à la musique — un élément important de la présence de la Corée dans le monde.
Aujourd’hui, cette industrie se trouve également confrontée à de nouvelles questions, notamment autour de l’avenir du cinéma, du financement des productions de taille intermédiaire et de la place du cinéma coréen dans les festivals et les marchés internationaux.
Au Maroc, l’équation est différente. Le pays dispose d’un patrimoine cinématographique accumulé, de réalisateurs présents dans les festivals internationaux et d’une expérience de production reconnue. Mais il évolue dans un marché plus restreint et dans une structure de production et de distribution différente.
C’est pourquoi la coopération avec la Corée ne devrait pas être réduite à un simple échange de films ou à l’organisation de semaines culturelles.
La question la plus intéressante est de savoir si ce rapprochement peut atteindre un niveau plus concret : coproductions, échanges d’expertise, formation, coopération entre producteurs et réalisateurs, voire création d’œuvres faisant dialoguer les deux expériences.
Le calendrier de cette rencontre mérite, à cet égard, d’être observé.
L’ambassadeur Yun Yoon-jin n’a pas limité ses initiatives culturelles au cinéma. En juillet dernier, il avait rencontré le directeur du Théâtre Al Mansour à Rabat afin d’évoquer l’élargissement de la coopération culturelle entre les deux pays, avec une attention particulière portée à l’accès à la culture pour les enfants, les jeunes et les publics vulnérables.
La présence coréenne au Maroc passe également par d’autres formes de « soft power », notamment la promotion des produits et de la culture qui leur sont associés. En juin, l’ambassadeur avait ainsi visité l’un des principaux magasins de cosmétiques coréens au Maroc, dans le cadre de la promotion de la K-Beauty et du développement de la présence des produits coréens sur le marché marocain.
Ces initiatives ne permettent pas, à elles seules, de parler d’un programme culturel unique qui les réunirait toutes. Il serait excessif de donner à chaque rencontre diplomatique une portée qu’elle n’a pas. Elles témoignent néanmoins d’un intérêt visible pour l’utilisation de la culture et des contenus comme canaux supplémentaires de rapprochement entre les deux sociétés.
Et le cinéma possède ici une capacité particulière.
Un film peut toucher un public qui n’a jamais entendu parler d’un accord bilatéral ou d’un forum économique. Un personnage de cinéma peut ouvrir un dialogue là où un communiqué officiel resterait sans effet. Un seul récit peut parfois présenter une société dans toute sa complexité avec davantage de force qu’une longue campagne institutionnelle.
Pour le Maroc, s’inspirer de l’expérience coréenne ne signifie pas reproduire le modèle coréen. Les contextes, les marchés et les histoires industrielles sont différents. L’intérêt se trouve plutôt dans la compréhension d’un processus : celui par lequel la Corée a réussi à transformer des histoires profondément locales en productions capables de rencontrer un public mondial.
C’est peut-être là que se trouve la question la plus intéressante soulevée par la rencontre entre Yun Yoon-jin et Nouredine Lakhmari.
Il ne s’agit plus seulement de savoir comment les Marocains regardent le cinéma coréen ou comment les Coréens découvrent le cinéma marocain. La question plus large est de savoir si les deux pays peuvent passer de regarder les histoires de l’autre à produire des histoires ensemble.
Si cette étape est franchie, la coopération culturelle ne restera plus cantonnée aux rencontres diplomatiques, aux événements ponctuels et aux échanges de courtoisie. L’image elle-même pourrait devenir un instrument de rapprochement entre les deux sociétés.
Et, dans ce cas, le point de départ n’aurait pas été une table de négociation, mais une conversation entre un ambassadeur et un réalisateur autour d’un film qui les avait marqués.


